L'IRRÉLIGION AU XVIII SIÈCLE
Il ne faudrait pourtant pas se fier trop à la littérature; elle n'est pas toujours l'expression fidèle de la société. D'ailleurs celle du xvm c siècle ne prouve point autant qu'on le dit le triomphe de l'irréligion.
Pour être tolérant on n'est pas nécessairement un impie. Cette distinction trop souvent oubliée était faite avec soin par les philosophes et même avant eux; nous en avons la preuve dans les Lettres Persanes : « On commence à se défaire de l'esprit d'intolérance. On s'est mal trouvé en Espagne d'avoir chassé les Juifs, et en France d'avoir fatigué des chrétiens dont la croyance différait un peu de celle du prince. On s'est aperçu que le zèle pour les progrès de la religion est différent de rattachement qu'on doit avoir pour elle, et que pour l'aimer et l'observer il n'est pas nécessaire de haïr et de persécuter ceux qui ne l'observent pas 1 . »
Les philosophes n'avaient pas tous et surtout n'affichaient pas tous contre la religion des sentiments hostiles.
D'Argenson eut parfois des paroles violentes contre la superstition, mais il ne prêchait pas la
1. Lettre LX, datée de 1714. Les Lettres ont paru en 1721. Le mot « fatigué » est si faible qu'il inspire des doutes ; n'y aurait-il pas une faute?
révolte contre le dogme ni même contre l'Église. Bien au contraire, il regrettait que les prêtres eussent perverti « notre belle religion qui serait '■ propre à ramener l'âge d'or ». Il estimait qu'un laïque doit être soumis jusqu'à accepter la bulle : Unigenitus, s'il le faut, pour rester bon catholique. \ Il déclarait qu'il y a des articles de foi sur lesquels | un homme de bon esprit est convaincu, d'autres : sur lesquels « il doit se taire », s'abstenant d'y penser « par respect pour la religion dans laquelle il est né * ».
La Harpe, converti et brouillé avec ses anciens . amis, reconnaissait que l'on calomniait plusieurs d'entre eux. Il s'opposait à ce que l'on fît de Vauvenargues mort ce qu'il n'avait jamais été de son vivant. Il soutenait que si Thomas était philosophe, la philosophie de ses ouvrages n'avait jamais offert « même l'apparence de l'impiété 2 ». Il rendait presque le même témoignage à un homme en qui . l'on s'obstine à voir un des coryphées de la guerre à l'infâme : « Il n'est permis de juger un écrivain que d'après ses écrits... D'Alembert est à peu près
1. Il parlait encore, à cet égard, vers le milieu du siècle comme en 1730. Voir son Journal, édit. Jannct, v, 208.
2. Thomas n'en était pas moins traité d'impie : « Il faut avoir le diable au corps pour l'accuser d'irréligion, écrivait Voltaire; mais c'est un grand bonheur qu'on voie évidemment que, dès qu'un homme d'esprit n'est pas fanatique, les bigots l'accusent d'être athée. »
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irréprochable si l'on met à part ses lettres imprimées après sa mort. Il n'y a que les ennemis de la religion qui puissent gagner à ce qu'on range parmi eux des auteurs qui, quelle que fût leur manière de penser, ont respecté la religion dans leurs ouvrages 1 . »
Le cas de Y Encyclopédie ressemble à celui de Thomas. L'ouvrage toujours allégué pour montrer l'horrible impiété de l'époque n'était ni destiné ni propre à combattre la religion. Son prétendu venin est, comme celui de la thèse de l'abbé de Prades, qui ne fut découvert qu'après plusieurs heures de discussion en Sorbonne, « si artificieusement caché » qu'on a peine à le discerner quand on le cherche 2 . Cette « machine de guerre », ce c testament du siècle », est bien mal connu.
Interrompu maladroitement, il put néanmoins être achevé, malgré des adversaires très puissants, et ne l'eût pas été s'ils avaient justifié leurs anathèmes. Un homme d'une piété exemplaire, le chevalier de Jaucourt, demeura jusqu'à la fin le plus zélé des collaborateurs 3 . Voltaire déplorait la timi-
i. La» Harpe avait déjà dit à propos de Fontenelle, dont on faisait un précurseur de la liberté de penser : « 11 faut que l'envie dégrossir un parti d'un nom célèbre soit sujette à de bien lourdes méprises ou compte beaucoup sur l'ignorance publique. »
2. Barbier trouvait le réquisitoire bien plus dangereux que les sept gros volume qui y étaient dénoncés.
3. Dans Féloge d'un autre collaborateur, l'abbé Mallet, d'Alein-
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dite, la faiblesse, le mauvais esprit, d'articles aux— quels il attachait la plus grande importance; il s'en expliqua très vivement à plusieurs reprises, même avec Diderot, qu'il tenait fort à ménager : « C'est bien dommage, lui écrivait-il le 26 juin 1756, que, dans tout ce qui regarde la métaphysiques et même l'histoire, on ne puisse pas dire la vérité. Les articles qui devraient le plus éclairer les hommes sont précisément ceux dans lesquels on redouble . l'erreur et l'ignorance du public. »
En déclarant la guerre à l'infâme, Voltaire ne se proposait pas de supprimer la religion. Il ne pensait pas qu'elle pût être abolie, ne le souhaitait même pas, la jugeant indispensable 1 et admettant ■> qu'un véritable homme d'État saurait en tirer de grands avantages. Il regrettait que Bolingbroke eût voulu couper par la racine un arbre qu'il pouvait . rendre très utile en élagant ses branches et en nettoyant sa mousse.
Il s'était réjoui de voir « l'esprit de sagesse et
bert a rappelé que malgré la jalouse surveillance d'ennemis acharnés, les articles fournis par lui sur les matières les plus importantes de la religion étaient demeurés absolument sans atteinte, et que l'évoque de Mi repoix, peu bienveillant pour YEncyclopédie, avait donné à cet abbé un canonicat.
1. « Une bonne religion honnête, voilà ce qu'il nous faut • dit, M. A. dans VABC. Dans sa correspondance, Voltaire parle de même à plusieurs reprises : « Il faut une religion au peuple », écrit-il à Dupont.
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de critique » se communiquer peu à peu, de proche en proche: mais il ne se faisait pas illusion sur la lenteur du progrès. « Il faut avouer, disait-il, que cet esprit raisonnable qui commence à présider à l'éducation dans les grandes villes, n'a pu prévenir la démence autour d'un tombeau à saint Médard, ni calmer des disputes aussi acharnées que frivoles*. . . La raison pénètre en vain chez les principaux citoyens; le peuple est toujours porté au fanatisme 1 et peut-être n'y a-t-il d'autre remède que d'éclairer enfin le peuple lui-même. Mais on l'entretient dans des superstitions. »
Vingt ans à peine avant la Révolution, pour se faire pardonner une tragédie en faveur de la tolérance, il trouvait bon de citer un vers de Polyeucte 1 ! L'opinion qui prévalait en matière religieuse l ï était conforme à la règle que Rousseau avait * I donnée dans la Profession de foi du Vicaire savoyard I et reproduite dans les Lettres de la montagne : I « Respectez toutes les religions. Solliciter quelqu'un P de quitter celle où il est né, c'est le solliciter de I mal faire et par conséquent mal faire soi-même...
1. « S'ils osent s'élever contre cette vertu, qu'ils songent qu'elle est recommandée par Sévère dans Pofyeucte : «J'approuve cepen- «dant que chacun ait ses Dieux ». Qu'ils avouent que dans les Gwèbres ce droit est bien plus restreint dans ses limites raisonnables : « Que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière, mais la loi « de l'État est toujours la première. »
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Gardons Tordre public, respectons les lois, ne trou — blons pas le culte qu'elles prescrivent 1 . »
Les philosophes prêchaient bien moins l'incrédu — lité que l'horreur du fanatisme. Ils ne demandaient que la tolérance, et ne la réclamaient pas tous aussi chaleureusement, aussi infatigablement que Voltaire. Condorcet leur reprochait, en 1780, de s'en laisser distraire par la musique; il regrettait que Rousseau ne l'eût pas mieux défendue. Mais il ne conseillait point du tout une attitude aggressive . contre la religion. Bien au contraire, examinant « jusqu'à quel point il peut être permis de respecter dans sa conduite extérieure des erreurs nuisibles », il décidait qu'on doit éviter « tout acte qui, aux yeux des hommes qui réfléchissent, serait l'équi- *. valent d'une admission réelle » ; mais « l'action purement corporelle dont le refus serait une . manière imprudente d'annoncer la vérité », mérite l'approbation plutôt que la censure. « Par exemple , un musulman qui ne croit pas à Mahomet, ne doit pas dire qu'il y croit, mais fera bien d'entrer avec respecta la mosquée, de s'y laver, etc., parce que le refus de ces simagrées, en avertissant les imans
1. Je ne crois pas que Voltaire eût entièrement approuvé ce discours; mais il disait dans Y ABC : « 11 y a des aveugles qui , veulent battre le chirurgien empressé à les guérir. — Eh bien, ne rendons la lumière qu'à ceux qui nous prieront d'enlever leurs cataractes. »
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de ses opinions, pourrait les rendre plus attentifs à s opposer au progrès des lumières *. »
Condorcet admet aussi les mêmes actes, si on les fait sans motifs d'intérêt personnel, « par une condescendance particulière pour ne pas choquer ses amis ».
M me Roland mettait en pratique les leçons de Rousseau et de Condorcet. Fermement croyante et même dévote dans sa première jeunesse, elle s'était peu à peu détachée de la foi qui la consolait et la ravissait. Les peines éternelles lui répugnaient profondément et la révolte contre ce « dogme abominable » l'avait entraînée insensiblement à une entière abjuration de la foi catholique. Après un temps où elle continuait de croire, parce qu'elle voulait croire, mais sans conviction intime, elle se vit complètement désabusée. Mais elle respectait chez les autres les opinions qu'elle n'avait plus ; elle craignait de troubler par des objections le repos de ses amies ou de froisser les personnes de son entourage. Elle écrivait en 1785 : « Mon beaufrère est fort religieux ; je lui laisse la satisfaction de penser que les dogmes me paraissent aussi évidents qu'ils lui semblent et j'agis extérieurement comme il convient en province à une mère de
1 . Dissertation sur la question : s'il est utile aux hommes d'être trompés, œuvres complètes, v, 383.
famille qui doit édifier tout le monde. J'ai été fort dévote dans ma première adolescence, je sais mon Ecriture et mon office divin aussi bien que ma philosophie et je fais plus volontiers usage de ma première érudition qui édifie singulièrement. La vérité, le penchant de mon cœur, ma facilité à me plier à ce qui est bon aux autres, me fait être ce que je dois, tout naturellement, sans travail *. »
Ce que M me Roland faisait au fond de sa province, les personnes qui composaient la société du baron d'Holbach le faisaient à la porte de Paris, au Grandval. M me Geoffrin n'était pas seule dans le monde des philosophes à assister aux offices religieux 2 . Des dames qui soupaient avec Diderot n'en allaient pas moins à la messe quelques heures plus tard. Quelques-unes, qui s'en dispensaient, se mettaient à genoux, en posture de prière, avant de se coucher, pour édifier leur femme de chambre. « Mais vous n'avez aucune foi? » demandait Diderot à l'une d'elles qui se disait esprit fort. Elle répondit : « Un jour, je crois; un jour je ne crois pas 3 . »
1. Les lettres aux sœurs Cannet donnent à penser que la société qu'elle fréquentait en sa jeunesse n'avait guère été atteinte par l'incrédulité.
2. Elle mourut d'un refroidissement par suite d'une station à Notre-Dame pendant un jubilé.
3. Voir la correspondance avec M lle Voland, octobre 17G0 et 4 octobre 1764.
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Beugnot et ses amis n'étaient pas hostiles à la philosophie; ils ne se laissaient cependant pas séduire par La Harpe, qui affichait alors une violente aversion pour toutes les superstitions. Ils aimaient à vivre au Palais où régnaient les vieilles doctrines, au milieu des magistrats les uns sincèrement religieux, les autres très éloignés d'affecter l'irréligion; les mœurs de cette jeunesse « se formaient ainsi à quelque chose de grave, et du moins au respect extérieur de ce qui devait être respecté ».
« J'aime la religion, disait l'athée Lalande. Elle met dans les mains de ses ministres des moyens de contribuer au bonheur de l'humanité. Un bon curé est un trésor. »