‹ La séperation de l'église et de l'État en 1794Chapitre 19 sur 88 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les jésuites veulent que la condamnation prononcée contre eux au xvm e siècle soit une atteinte à l'empire de la religion, une victoire de l'incrédulité, et s'en prennent aux philosophes.

Les philosophes ont applaudi à la sentence, mais ne paraissent pas l'avoir provoquée ni même souhaitée très vivement. Voltaire n'avait aucune inimitié contre ses anciens maîtres, ne savait pas trop s'il fallait se réjouir beaucoup de leur disgrâce, et, à certaines heures, ne s'en réjouissait pas du tout : « Je suis fâché que les jésuites tombent », écrivait-il à d'Argental le 20 avril 1762. Lui et ses amis redoutaient que cette chute ne profitât aux jansénistes. D'ailleurs, comment admettre que les Parlements eussent souci de complaire à des

hommes dont ils faisaient brûler les chefs-d'œuvre par le bourreau * ?

Les jésuites succombèrent à l'aversion qu'ils excitaient en France depuis le milieu du xvi e siècle, c'est-à-dire depuis qu'on les connaissait.

« Notre Église gallicane étant assemblée à Poissy, où le sage cardinal de Tournon présidait comme archevêque de Lyon et primat de France, secondé par le grand cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, tous deux enemis capitaux de l'hérésie, par sentence décrétale donnée par suffrages communs de toute rassemblée des prélats de France, au rapport de l'évêque de Paris, le 15 décembre 1561, cette compagnie de Jésus reçut condamnation 2 . »

La Chalotais avait pu lire les Lettres Pei*sanes et les Lettres sur V Angleterre. Mais qu'avait lu Etienne Pasquier quand, au nom de l'Université, il prononçait, en 1564, devant le Parlement, un discours dont la sévérité n'a jamais été dépassée? Son plaidoyer débutait ainsi : « Le fait de vos jésuites est plein de dissimulation et d'hypocrisie... Leur intention ne tend qu'à la désolation de l'État... Il

1. Je sais bien que, le 4 mai, d'Alembert écrivait que le Parlement prenait, sans le savoir, les ordres de la philosophie; mais, dans son écrit sur la Destruction des jésuites, il a dit plus exactement que la paisible raison n'avait pas assez de chaleur pour produire de tels effets.

2. Recherches de la France, par Et. Pasquier, t. III, ch. xliv.

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n'y aura fidèle chrétien ou bon et loyal citoyen en cette France qui ne trouve que non seulement la société de Jésus ne doit être adoptée au corps de notre université, mais qu'on la doit totalement bannir, chasser et exterminer 1 . »

Se fondant sur un décret de « notre vénérable Faculté de théologie de Paris », rendu non tumultuairement mais après quatre jours d'examen en Sorbonne, Pasquier soutenait « avec cette compagnie, qu'il n'y eut jamais secte dont les propositions fussent de plus pernicieuse conséquence que celle-ci 2 . »

Au lendemain de la mort de Louis XIV, avant que les philosophes eussent écrit une ligne, le cardinal de Noailles et le procureur général parlaient à Saint-Simon d'expulser les jésuites.

Les parlements ne firent, en 1762 et 1703, que tirer les conséquences du décret donné deux cents ans auparavant par la Sorbonne.

Avant d'être condamnés en France, les jésuites l'avaient été en Portugal; ils le furent depuis en d'autres pays également préservés de l'irréligion,

1. Ce plaidoyer de V Université contre les Jésuites forme le ch. xlii du I. III des Recherches.

2. Pasquier citait encore ces paroles de la Sorbonne : « Multas in populo querelas, multas lites, dissidia, contentiones, rebelliones, variaque schismata inducit ». — Remarquez que Pasquier n'est pas protestant; au même endroit il déclare Luther aussi dangereux que Loyola.

en Espagne, en Italie. Enfin, le pape les supprima; est-ce pour complaire aux philosophes qu'il donna le bref Dominus ac redemptor i ?

Ni les arrêts des parlements ni le bref ne portaient la moindre atteinte à l'empire de la religion. En fut-il autrement des essais de réforme ecclésiastique tentés sous l'ancien régime?

Fléchier a raconté le « coup hardi » qui fut porté, en Auvergne, aux communautés religieuses, lors des grands jours de 1665V

D'Argenson, le garde des sceaux qui mourut en 1721, faillit « exécuter de bien grandes choses sous la régence du duc d'Orléans ». Son fils en gardait « les preuves, c'est-à-dire les édits originaux sur parchemin, tels qu'ils devaient être expédiés. Par le premier, défense à quelque ordre religieux que ce fût de recevoir des vœux avant l'âge de vingtcinq ans... Ainsi on dépeuplait les couvents et on repeuplait le royaume... L'autre édit privait l'Église de tous droits féodaux... Ce seul édit eût prévenu un grand tiers des procès qui se poursui-

1. Le 19 janvier 1827, Laine, parlant de la suppression des jésuites, disait à la Chambre des Pairs : « On s'en prend aux protestants, mais ils n'avaient pas même d'état civil ; aux philosophes, mais les parlements brûlaient leurs écrits; aux jansénistes, mais les jésuites furent condamnés au delà des Alpes et des Pyrénées, là où on ne connaissait ni protestants, ni philosophes, ni jansénistes. »

2. L'assemblée du Clergé, alors réunie à Paris, ayant protesté, un arrêt du conseil annula cette réforme.

vent aujourd'hui, sans compter les vexations sans nombre que les gens d'église font éprouver aux pauvres laïques: on eût ramené l'Eglise à sa destination primitive. »

Co projet, abandonné au moment où il allait être exécuté, fut repris en 1766.

Le roi, informé qu'il s'était « introduit dans les monastères des ordres religieux plusieurs abus également préjudiciables à l'ordre, à l'édification des peuples et au bien de la religion et de l'État », se lit rendre compte d'un mémoire présenté à ce sujet par les archevêques, évêques et autres ecclésiastiques députés à l'assemblée générale du Clergé qui se tenait à Paris. Une enquête fut confiée à dix commissaires dont les premiers étaient le cardinal j do La Roche -Aymon, archevêque de Reims, i Jumillac de Saint-Jean, archevêque d'Arles, d'Hubault, archevêque de Bourges, Dillon, archevêque ■ do Narbonne, et Loménie de Brienne, archevêque ! de Toulouse ! . Cette commission fit rendre l'édit de \ mars 1768, par suite duquel on vit « plus de mille communautés supprimées, des ordres entiers abolis, le trouble introduit dans les autres, les instituts altérés et bouleversés, les vocations taries, l'état monastique ébranlé en ses fondements ».

1. Deux d'entre eux furent remplacés par Boisgelin, archevêque cTAix, et de Ciré, archevêque de Bordeaux.

Sous Louis XVI, la même commission continua ses travaux : « Chaque jour elle renversait quelque vestige de l'état religieux, et lorsque la Révolution éclata, cet antique édifice ne conservait plus que des ruines derrière lesquelles s'abritaient quelques saints religieux décidés à s'ensevelir sous ses débris, et des apostats qui attendaient les ennemis du dehors pour leur aider à les abattre 1 . »

L'Assemblée générale du Clergé disait au roi en 1780 : « De quelque côté que se tournent les regards, ils s'arrêtent avec un attendrissement douloureux sur les ruines encore fumantes de plusieurs monastères et sur la dispersion d'une foule de religieux... Sans parler de cette société célèbre dont le sort a si justement excité les regrets, nous avons vu disparaître du royaume neuf congrégations : Grandmontains, Servîtes, Célestins, l'ancien ordre de Saint-Benoît, ceux de Sainte-Croix de la Bretonnerie, Sainte-Brigitte, Saint-Ruf, Saint-Antoine; Tordre de la Merci paraît ébranlé jusque dans ses fondements, et le même orage gronde sur les autres communautés. Un malheureux esprit d'indépendance exerce au dedans les plus grands ravages, le joug des observances pèse aux faibles, les bons languissent dans une incertitude cruelle. Combien

1 . Essai historique sur la destruction des ordres religieux, par le P. Prat, S. J., Poussielgue, 1845.

de familles n'osent plus confier leurs enfants à des J établissements dont l'existence est précaire et chan- k celante! La fatale cognée est à la racine de l'institut \ monastique, déjà frappé de stérilité dans plusieurs ' de ses branches. »

On peut, avec quelque vraisemblance, soutenir que ces coups portés aux ordres monastiques' retombaient sur la religion. J'hésite pourtant à l admettre qu'elle s'en ressentit d'une façon très j sérieuse. Ceux qui le prétendent ne disent rien de tel quand il s'agit de Port-Royal. Cette maison ; n'était-elle pas un foyer de piété au moins augsi ! considérable que toutes celles qui furent suppri- mées dans le courant du xvm c siècle?

Je ne vois pas de véritable atteinte à l'empire de' la religion avant l'édit du mois de novembre de l'année 1787 en faveur des non-catholiques. Ici, nous ne pouvons méconnaître l'influence des philosophes. }

Il est vrai que la concession faite aux protestants ' eut d'autres causes que le progrès des idées de tolérance. L'édit de Nantes avait été révoqué sous prétexte qu'il ne restait plus en France que des catholiques. Or Voltaire parle décent mille familles V dont les mariages étaient réputés concubinage etp dont les enfants étaient déclarés bâtards par la loi. kl Condorcet, exposant la situation faite aux protes-

its par Tédit de 1724, en comptait environ un

on. Il fallut renoncer à prolonger indéfiniment

fiction grossière, et lors même que Voltaire ne

pas venu, on aurait sans doute entrepris quelque

torme.

Mais, sans Voltaire, Tédit qui concédait un état Mil aux protestants n'eût pas été précédé du préhbule par lequel le roi renonçait implicitement tenir le serment traditionnel prêté dans la céréùnie du sacre.

f Qui contredit est hérétique, et ne lui faut rien le le feu » ; cette exclamation de Termite de Tlle onnante résume à merveille la doctrine officielle la monarchie. Louis XVI, répudiant la barbarie moyen âge, le rêve de saint Louis et de louis XIV, parla comme les philosophes. L'édit de iovembre invoque le droit naturel et déclare que, r respect pour lui, les non-catholiques ne seront privés plus longtemps du moyen de faire conslier leurs naissances, leurs mariages et leurs morts. Cet édit, qui reproduit presque textuellement ce 'avaient écrit sur le même sujet d'Argenson, bltaire, Condorcet; ce soin d'opposer le droit turel, les « lois de la nature », aux lois encore en igueur, aux lois du moyen âge, annonce que intérêt de la religion, jadis souverain, exclusif, rannique, va cesser de Têtre; nous pressentons

des temps meilleurs. Dans le Clergé même, des] voix s'élèvent qui se résignent, répètent qu'en effet f la nature a des droits imprescriptibles. La victoire, j* unanimement célébrée en 1685, est reniée en 1787; j le principal article de la révocation de l'édit de î Nantes est révoqué en pleine paix 1 . Le domaine de '; la foi, si longtemps illimité, commence à se circonscrire. Comme le craignent les fanatiques 2 , il se forme, non pas encore une brèche, mais une fissure ! irréparable dans le rempart d'intolérance qui proté- ' geait l'empire de la religion.

Il ne faut ni méconnaître l'importance de cette réforme, ni l'exagérer.

L'édit de 1787 ne fut pas appliqué partout. Plusieurs parlements refusèrent de l'enregistrer, et, ] en 1789, il n'avait pas encore été envoyé danstoutes les parties du royaume 3 .

En renonçant à maintenir une « fiction inadmissible », on accordait aux protestants bien peu de chose, « le moins possible », disait Rabaut Saint- Etienne. Ils ne devaient exercer aucune fonction;

1. A la différence de l'édit de Nantes donné pour désarmer les protestants et finir la guerre civile.

2. « C'est une espèce d'annonce de ce tolérantisme universel que les déclamations du siècle décorent du nom de philosophie * - (Cahier du Clergé de Saintes.)

3. Cela résulte des cahiers dont les rédacteurs adjurent le roi de ne pas envoyer l'édit dans leur province ; voir, par exemple, ceux de la Franche-Comté.

eignement public leur était interdit. Il leur X observer exactement, célébrer comme tout onde, les fêtes catholiques. Quant à leur culte, an était question que pour dire : « Pourront arents et amis «de la personne décédée accointer le convoi, mais sans réciter de prières à ,e voix » (art. 30).

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