CHAPITRE V
L'édit rendu en faveur des non-catholiques attestait, par une disposition dont nous n'avons pas encore parlé, l'incapacité des hommes de l'ancien ■ régime à discerner le point où doit s'arrêter le rôle * du prêtre et commencer celui du magistrat laïque.
« Quand on veut poser des limites entre l'autorité civile et les usages ecclésiastiques, disait Voltaire, quelles disputes interminables! Où sont ces limites? » On courait même quelque risque à essayer la distinction; Dumarsais y avait renoncé par prudence : « Cela n'eût guère servi qu'à lui faire des ennemis puissants et implacables 1 . »
Voltaire et Rousseau avaient montré que le mariage est un engagement civil, un contrat indé-
J. DWlcmbcrt.
endant de la bénédiction ecclésiastique; on ne & entendait guère. Un savant juriste, Durand ûllane, admit à grand'peine et tardivement leur pinion qu'il contribua à faire prévaloir quand la ([évolution fut venue. Depuis des siècles, il semât naturel, indispensable, que la religion présidât touverainement à tous les actes de la vie, que ses aistres fussent appelés à les sanctionner.
Au plus fort de la Terreur, un conventionnel, nvoyé en mission dans le Midi, expliquait au omité de salut public qu'en beaucoup d'endroits 1 regrettait les prêtres, moins encore par dévotion ne parce qu'on était habitué à les voir s'immiscer à prendre conseil d'eux, non seulement en ce ai concernait la religion, mais en toute circons- Qce.
Pour bien comprendre l'histoire religieuse de la Révolution, il faudrait nous faire une idée un peu acte de la société dans laquelle le Clergé tenait Ittne place si considérable, jouait un rôle si actif, si [incessant, si multiple; il faudrait savoir jusqu'où lallait son intervention, jusqu'à quel point Tordre spirituel se confondait avec l'ordre temporel, et quel prix cette confusion inextricable coûtait à l'Église.
Les effets en étaient tantôt odieux, tantôt ridicules. D'Alembert riait de voir le Parlement réfor-
mer les décisions de la faculté de théologie daa des cas où il n'avait évidemment pas la moindi compétence, et prendre l'avis de la dite faculté su l'inoculation de la petite vérole.
L'Église exerçait une véritable tyrannie, faisait punir les mécréants, empêchait d'enterrer décemment Adrienne Lecouvreur et Voltaire, mettait VkM obstacle invincible au mariage de Talma. On X* rencontrait partout, se mêlant de tout, régentât» tout le monde.
Mais s'il n'y avait pas de limites pour l'arrêter" il n'y en avait pas non plus pour la protéger. Sfri empiétements dans les affaires civiles avaient fat» lement induit le pouvoir civil à empiéter dans le.i affaires ecclésiastiques 1 . Elle expiait par des services ou des sujétions qu'on n'eut jamais dû lu: demander, un empire qu'elle n'aurait pas dû exercer. L'État, qui lui montrait tant de déférence et dtf complaisance, exigeait d'elle, en retour, des sacrilèges bien autrement sérieux que celui pour lequel La Barre était supplicié.
Elle se voyait réduite à recevoir dans son sein des ministres choisis par des patrons qui ne croyaient pas à ses mystères 2 ; a endurer que le
1. Voir, parmi les ouvrages que d'Aguesseau recommandait à' son fils, le titre des principaux écrits sur l'autorité des rois dans V administration de VÈqlise.
2. Les non-catholiques étaient, à raison de leurs fiefs, en posscs-
gouvernement distribuât à son gré « les bénéfices
i vacants en régale », conférât «des dignités et même des chapitres ayant juridiction ou charge d'âmes comme les archidiaconats et les doyennés * » ; à tolérer les abus criants de la commende ; avoir, en vertu du droit d'induit, de hautes dignités ecclésiastiques, qui auraient dû être conférées par les évoques, l'être par des officiers du Parlement.
Des monitoires étaient demandés « pour des faits presque ridicules » ; les officiaux, « contraints de les accorder sous peine de la saisie de leur temporel », n'avaient conservé « que le triste droit de profaner les choses saintes ».
Le clergé s'étonnait « de voir les tribunaux constamment occupés à renfermer les pouvoirs de l'Eglise dans l'ordre de la spiritualité », tandis que les lois permettaient « au plus petit juge banneret d'user à volonté de ce pouvoir spirituel dans les choses temporelles ».
Au cours des querelles qui remplirent la plus grande partie du règne de Louis XV, défense fut
sion de beaucoup de nominations; voir les plaintes du Clergé dans les cahiers d'Évreux, du Boulonnais, de Gien, etc.
1. L'abbé Fleury trouvait- difficile de comprendre comment le roi pouvait leur donner la mission et l'autorité spirituelles » ; mais il convenait qu' « on en avait ainsi usé, même du temps de saint Louis ». (Droit ecclésiastique, I, 389.) —M. l'abbé Sicard a exposé - la situation intolérable » où se trouva l'épiscopat jusqu'à la Révolution, dans un écrit intitulé : La nomination aux bénéfices ecclésiastiques avant 1789 (1896).
faite à la magistrature de se mêler des affaires religieuses. Les Parlements refusèrent d' « obtempérer », attendu qu'il était impossible de séparer Tordre spirituel de Tordre civil, puisque les querelles spirituelles engendraient des querelles d'Etat. Ils ne souffrirent pas que, sous prétexte de jansénisme, les sacrements fussent refusés aux mourants, les firent administrer « à la pointe des baïonnettes » et poursuivirent, avec l'assentiment du roi, les prêtres récalcitrants. Trois de ceux de la paroisse de Saint-Étienne-du-Mont furent flétris et bannis 1 , l'archevêque de Paris fut exilé à Conflans, puis à Champeaux, près Melun 2 . Les Parisiens applaudirent. Ils étaient exaspérés par « la contrainte des billets de confession». La privation de sacrements avait des conséquences si graves que Ton était scandalisé de la voir infligée à « de saints prêtres, h des docteurs encore plus recommandables par leur piété que par leurs lumières, à des filles pieuses qui, dans le fond de leur retraite, uniquement occupées de Dieu et de leur salut, vivaient dans les œuvres de la pénitence la plus rigoureuse..., sans que Ton pût savoir quelle vérité décidée par
1. L'arrôt de condamnation, affiché sur la placo Maubert, portait qu'ils étaient flétris comme perturbateurs de l'ordre public.
2. Un peu plus tard les évéqucs d'Orléans et de Troyes furent contraints « par menaces et promesses >» à se démettre de leurs évêchés.
l'Église ces enfants refusaient de croire, ou quelle erreur proscrite par l'Eglise ils refusaient de condamner 1 ».
L'oppression exercée par le Clergé ultramontain expliquait et, jusqu'à un certain point, excusait celle que le Parlement exerçait sur lui en cette circonstance.
Nous avons plus de peine à comprendre comment un roi aussi chrétien de cœur que de nom, un prince aussi pieux que Louis XVI, put édicter une mesure qui est un attentat à la fois contre la liberté de conscience et contre la religion, une profanation véritable du ministère ecclésiastique. Les protestants pouvaient, aux termes de l'édit rendu en leur faveur, requérir les prêtres catholiques pour enregistrer les actes de l'état civil qui leur était concédé. Le curé auquel ils s'adressaient pour être mariés, devait, en dressant l'acte, constater qu'ils étaient « unis en légitime mariage » (article 18); c'est-à-dire qu'il se voyait obligé de prononcer officiellement la régularité, la validité d'un acte réprouvé par son Eglise, d'un mariage contracté
1. Remontrances du Parlement, 15 avril 1752. On n'a qu'à parcourir le journal de Marais ou celui de Barbier, pour être renseigné sur la façon dont les Parlements s'opposaient aux persécutions exercées en faveur de la bulle Unigenitus. Non contents de déclarer abusives les procédures épiscopales, ils condamnaient les évoques à des dommages et intérêts.
sans rite religieux, au mépris du sacrement institué pour fonder l'union conjugale. Le Clergé protestait avec raison, mais sa protestation ne trouvait pas d'écho. Je ne me rappelle pas avoir entendu nulle part la Noblesse ou le Tiers réprouver cette obligation tyrannique, absurde, imposée par l'édit de novembre.
Pour remédier dans une faible mesure à un ancien abus, le gouvernement n'imaginait rien de mieux que d'en introduire un nouveau, presque aussi criant, et le public n'y trouvait rien à redire, tant les esprits, faussés par l'ancien régime, étaient incapables de discerner des vérités que la Révolution a rendues évidentes.