‹ La séperation de l'église et de l'État en 1794Chapitre 21 sur 88 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Elle n'y tient pas une très grande place.

La Noblesse d'Anjou, celle de Chalon-sur-Saône, celle d'Évreux, celle de Melun, d'autres encore, ne lui consacrent que quelques mots. En Boulonnais, à Chaumont-en-Vexin, à Condom, à Crépy, à Marseille, la Noblesse ne s'en occupe pas du tout.

Dans des cahiers où d'autres matières sont amplement développées, à Bordeaux, par exemple, le Tiers parle à peine de la religion 1 .

Le Clergé lui-même ne donne pas toujours le premier rang à la question qui devait être à ses yeux la plus importante. Le paragraphe qu'il lui réserve, à Dijon, à Vitry-le-Français, est le dernier du cahier.

1 . Dans beaucoup de cahiers de paroisses, il n'en est pas question.

Il ne faudrait pas voir là une marque d'indifférence.

« La religion est sans contredit l'objet le plus intéressant pour le bien public. Tous les politiques ont reconnu son influence sur le bonheur de la société... Un peuple sans religion est bientôt un peuple sans mœurs. » En parlant ainsi, le Tiers do Beauvais exprimait l'opinion générale, et si les cahiers qui la reproduisent ne sont pas très nombreux, c'est que, malgré les lamentations déclamatoires du Clergé, la religion ne courait aucun danger. On s'occupait peu d'elle parce qu'on ne la voyait pas menacée. La révolution que les Français attendaient, préparaient, n'avait dans leur pensée aucun caractère irréligieux. La Noblesse et le Tiers étaient aussi résolument catholiques que le Clergé.

Quinet, qui parlait des cahiers sans les avoir regardés, opposait à ceux du Clergé empreints d'une « intolérance radicale », digne du moyen âge, ceux du reste Je la France inspirés par « la philosophie moderne ».

Sur un point, on peut, dans une certaine mesure, admettre cette opposition : l'édit concernant les non-catholiques trouvait en général plus d'approbation chez les deux derniers ordres que chez le premier. Une très grande partie de celui-ci n'en admet pas la principale disposition. Il n'y a pas à

distinguer en ce cas le haut Clergé du bas Cierge; Fédit est combattu dans des endroits où les curés dominent, tandis que la majorité de la Noblesse et du Tiers en demande le maintien ou même l'extension. A Montargis, par exemple, le Tiers, sans se montrer aussi libéral que la Noblesse, ne refuse aux protestants que l'exercice du culte et la prédication.

Mais lorsqu'il s'agit de la religion nationale, de sa dignité exclusive et de ses privilèges, nous ne voyons plus trace de dissentiment. Tout le monde veut que le catholicisme soit seul professé ouvertement, demeure uni par un lien indestructible aux destinées du royaume, soit inflexiblement protégé contre toute espèce d'attaques ou d'injures. Un certain nombre de cahiers semblent favorables à la liberté de la presse, mais, dès qu'on les étudie, l'illusion disparaît; en réalité, ils demandent seulement la suppression delà censure, avec punitions sévères pour les ouvrages irréligieux.

Une tolérance plus ou moins large pourra être accordée aux non-catholiques, mais à condition qu'ils en useront discrètement et sans porter ombrage à la religion dominante. De liberté pour leur culte, il n'en est pas question; des cahiers qui, à d'autres égards, sont empreints de l'esprit moderne, animés de sentiments humains et gêné-

reux, ont sur cet article un ton tout différent ou ( gardent le silence, comme celui de la Noblesse du * Bourbonnais, qui paraît inspiré par Destutt de Tracy.

Le Tiers nous surprend souvent par la vivacité, la rigueur, l'espèce de passion qu'il met à manifester sa foi religieuse ou même son intolérance.

Aux portes de Paris, certaines paroisses songent à remettre en vigueur les anciennes lois sur le blasphème. A Auxerre, le roi est supplié de sévir contre la « nouvelle philosophie ». A Orléans, où l'on admet l'édit des non-catholiques, il est dit non seulement qu'ils n'auront ni temples, ni cérémonies, ni assemblées, mais encore qu'ils seront tenus de garder complètement le silence sur les questions religieuses. A Carcassonne, le Tiers leur concède certaines places dans l'administration, mais les exclut de la police, de la justice, de l'enseignement.

Le cahier de Paris intra muros et celui de Paris extra muros sont à remarquer particulièrement, le premier surtout : il affiche bien quelque libéralisme, admet que la religion doit s'établir par la persuasion, jamais par la contrainte; mais il proclame que l'ordre public exige une religion dominante et que le catholicisme doit dominer en France à l'exclusion de toute autre. Il ne supporte pas

que l'on travaille les dimanches et jours de fête 1 .

A proprement parler, il n'y a pas de question religieuse en 1789, il n'y a que des questions ecclésiastiques; distinction essentielle, sur laquelle il faut insister d'autant plus que les écrivains cléricaux s'appliquent à la faire méconnaître et, à propos de changements dans la discipline, crient au sacrilège.

La Noblesse de Dourdan voulait que le roi jurât de protéger la religion nationale, d'employer « tout son pouvoir, tous ses moyens pour la maintenir » ; elle se préoccupait des mesures à prendre pour faciliter dans les campagnes l'assistance au service

1. A l'époque déjà lointaine où j'abordais sans défiance l'étude des cahiers au moyen des Archives parlementaires, j'avais noté, à la page 316 du tome V, un article ainsi conçu : « Art. 29. La tolérance est une des vertus les plus essentielles, il n'appartient pas à l'homme de décider ce qui n'a nul rapport à l'homme. Toutes les religions sont permises,.... elles jouiront de leur libre culte ». Récemment, rencontrant cette note, je la trouvai suspecte. Elle me lit entreprendre l'examen du document où je l'avais prise. Je reconnus bien vite que le prétendu cahier de l'assemblée des théatins est apocryphe. Pour plus de sûreté, je consultai M. Brette, qui me répondit qu'à la page 311 du tome III de son Recueil (sous presse) il disait : « L'authenticité n'est pas prouvée; c'est là, croyons-nous, un projet de cahier, œuvre d'un particulier ». Par une voie très différente de celle que j'avais suivie, se fondant sur des raisons d'un tout autre ordre, M. Brette était donc arrivé à la même conclusion que moi. — Ce n'est pas à dire que, dans quelque cahier parfaitement authentique, il ne puisse se rencontrer rien d'analogue à ce qui est dans ce texte apocryphe, mais on peut affirmer qu'un article pareil doit éveiller le soupçon et imposer un sévère examen.

divin. Cela ne l'empêchait pas de dire : « Sur la question qui a été présentée par un membre, à savoir si, dans la supposition où l'on voudrait & porter aux États généraux des matières de reli gion, ils seraient compétents pour donner une ta décision, et si l'autorité des États s'étend au spi- & rituel ou est bornée au temporel, la Chambre a S" déclaré qu'elle croyait les États compétents pour la discipline et non pour le dogme. »

Le Clergé presque tout entier faisait la distinction «« si violemment réprouvée par ses chefs quelques *mois plus tard. A Évreux, il estimait que « le i* rétablissement de la discipline ecclésiastique n'est a pas un objet indifférent ni étranger à l'Assemblée jl générale de la nation » et recommandait à ses U députés de demander aux États généraux une série !r de réformes en cette matière 1 .

Partout où le bas Clergé put se faire entendre, d'accord avec les deux autres ordres et souvent en termes plus pressants que les leurs, il se plaignit : du Concordat, des exactions de la cour de Rome, de celles des évêques, des ordres religieux, de la

1. Un très grand nombre de cahiers du Clergé ont des articles analogues à celui du Clergé d'Evreux ; on en trouvera quelquesuns plus loin, au chapitre xiv, où ils seront cités plus utilement qu'ici. — Un écrivain que les catholiques ne désavoueront pas, M. Sciout, a reconnu que Ton peut reprocher au Clergé « d'avoir été imbu de doctrines beaucoup trop favorables » ù l'autorité laïque.

portion congrue, et des autres abus qui viciaient la police ecclésiastique. Il se montre peut être encore plus sévère que la Noblesse et le Tiers pour le mode de nomination par suite duquel c< l'Église gémit sur tant de ministres qui font sa douleur et la déshonorent par leurs scandales 1 ». Nous verrons plus loin 2 ses récriminations sur les biens ecclésiastiques, détournés de leur destination légitime : c'est un des abus dont il est « frappé le plus vivement » et dont il « sollicite la réforme avec la plus grande insistance ». Notons seulement ici ses plaintes au sujet du droit de déport que s'attribuent les évêques, au grand préjudice non seulement des curés, privés d'une année de revenu, mais aussi des paroissiens « livrés à un étranger qui est venu marchander le droit de vivre à leurs dépens », et pour lequel les mœurs et la religion sont des objets à peu près indifférents, si bien que l'Église a la douleur de voir « le revenu temporel adjugé à l'enchère et le ministère spirituel au rabais 3 ».

1. Clergé de Mantes et Meulan, art. bénéfices, premier paragraphe.

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