‹ La séperation de l'église et de l'État en 1794Chapitre 38 sur 88 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

En même temps que Dom Gerle adhérait aux décisions de la Constituante, il proposait un projet de décret pour tranquilliser les religieux qui se plaisant dans le cloître, souhaitaient d'y rester, et ceux qui « différemment affectés et las d'une condition qu'ils regardaient comme un état de captivité », s'irritaient de la lenteur que l'on mettait à opérer « leur délivrance ».

La suppression des ordres monastiques se rattache en effet intimement aux décrets concernant les biens du Clergé. Il faut pourtant remonter beaucoup plus haut pour en trouver l'origine et les causes.

Bien avant la Révolution, elle était prévue, préparée et commencée 1 ; les mêmes motifs qui l'avaient

1. Voir ci-dessus, ch. iv. — Le Clergé d'Amont constatait « que, depuis bien des années, les ordres religieux existaient d'une

fait ébaucher sous l'ancien régime, la firent consommer en 1790.

Les ordres monastiques ont été, selon Montalembert, « anéantis par la plus lâche des agressions, celle qui tue pour voler... et par quelles mains! Par la misérable omnipotence d'une troupe de sophistes et de calomniateurs qui ont commencé par écrire leur doctrine avec le venin du mensonge et qui en ont signé les conclusions avec du sang ». Après un pareil début, nous sommes édifiés sur l'esprit du livre intitulé Les moines d'Occident. Or voici ce que nous lisons un peu plus loin dans ce même livre :

« Depuis le concordat de 1516, le titre d'abbé tomba dans la boue... Le patrimoine des ordres monastiques se trouva transformé en caisse fiscale où les souverains puisaient pour asservir la Noblesse... Les abbayes les plus illustres servirent d'apanages aux bâtards des rois, à leurs plus indignes favoris, quelquefois de prix aux honteuses faveurs d'une maîtresse royale... Après la Fronde, elles furent l'objet d'un trafic révoltant... La plupart de ces monastères étaient dépouillés de leur véritable

manière précaire et incertaine, à cause des bruits de suppression de maisons ou même de destruction entière des dits ordres ». Le Clergé de Saintes parle de la « destruction graduelle » des ordres frappés de décadence par les édits royaux. Le Clergé de Péronne dit que ces édits frappaient de mort les corps religieux.

raison d'être, la vie s'en retirait, non seulement la vie religieuse, mais toute vie; on ne trouvait plus assez de religieux pour peupler les sanctuaires déshonorés... Les vocations forcées, cette cause trop légitime de ruine et d'impopularité, qui avaient servi de ressource sous les deux premières races, reparaissent à cette époque de décadence. La tyrannie moderne, qui a enfanté l'esprit révolutionnaire et qui proscrit les vœux, se trouvait devancée par la tyrannie qui s'imposait avec un égal mépris de la liberté et de la dignité de l'âme humaine... La grande majorité des monastères échappait à toute influence régénératrice... Un sentiment 3e mépris exagéré, mais universel, avait remplacé partout la vénération que les grands ordres monastiques avaient inspirée... Quand un ordre religieux devient inférieur par la vertu ou par la foi au reste du Clergé, il perd sa raison d'être et signe par avance son arrêt de mort... Dans le Discours sur la vie religieuse, attribué tantôt à Bossuet, tantôt à Fénelon, et digne de l'un comme de l'autre, « il faut, lisons-nous, des revenus prodigieux pour faire subsister une communauté... Combien de centaines de familles subsisteraient honnêtement de ce qui suffit à peine pour une communauté qui fait profession de pauvreté ! » Comment l'Église a-t-elle permis à cette lamen-

table décadence de se consommer? C'est le côté le plus sombre de son histoire. On cherche en vain un énergique effort contre le mal... Restait un remède : la suppression de la plupart des établissements. L'Église recula... Le mal alla croissant jusqu'à ce qu'il lassât la patience de Dieu... Ce que l'Église n'avait pas pu faire, le siècle, un jour, le fit par des crimes *. »

Il n'y aurait pas à changer grand'chose à ces lignes du fougueux écrivain catholique pour en faire le résumé assez exact des considérations qui décidèrent la Constituante. Les ordres monastiques, comme les biens du Clergé, étaient les vestiges d'un âge disparu, d'une organisation sociale incompatible avec les temps modernes. On explique leur dépérissement par les progrès de l'incrédulité, par les ordonnances royales sur la conventualité et l'âge requis pour prononcer les vœux... On ne songe pas que, bien avant tout cela, ils tombaient en décadence. Les vieux couvents n'avaient plus, ne pouvaient plus avoir leur ancien rôle; c'étaient comme des organes qui s'atrophient par désuétude d'action. Discrédités, déconsidérés, ils se voyaient rangés parmi les abus que la Constituante avait mission de corriger.

1. Les Moines d'Occident, Préface, p. clh-xiv. Le livre est dédié à Pie IX. J'ai abrégé à regret; il faut lire tout le morceau.

La Noblesse de Montargis veut une « suppression totale et absolue ». « Pour y parvenir, il sera proposé d'admettre à la sécularisation ceux qui prononceront ce vœu ; il leur sera affecté des pensions. Quant à ceux qui persisteront à suivre la profession monastique, ils seront réunis dans des maisons de leur ordre jusqu'à leur extinction, en tel nombre qui sera fixé. »

Dans un cahier signé par deux députés qui allaient être d'ardents adversaires de la Révolution, le comte d'Antraigues et le comte de Vogué, la Noblesse du Vivarais est d'avis que « les motifs qui en des temps reculés autorisèrent l'établissement des corps monastiques n'existent plus ». Ces corps, « en s'éloignant de l'esprit de leur institution, ont rendu nuisible à l'Etat leur existence et leur opulence ». En conséquence, il leur sera « défendu de recevoir des novices » et leurs biens seront employés à des objets d'utilité publique.

Les endroits où le Tiers épargne ou défend les ordres sont rares; en général il propose une suppression plus ou moins complète.

Une grande partie du Clergé est contre eux.

Indiquer leurs biens comme une ressource pour soulager la misère des ministres du culte, revendiquer les bénéfices usurpés par les régu-

liers ' ; déclarer que le relâchement de la discipline ne permettait pas d'espérer une réforme sérieuse dans les couvents 2 , c'était provoquer indirectement la fermeture d'une foule de maisons.

Dans certains cahiers, le Clergé l'admet ou la demande ouvertement.

A Puy-en-Velay, il s'occupe des mesures à prendre « dans le cas où la nécessité, le bien de l'Église ou d'autres motifs exigeraient la suppression de quelques corps religieux ».

A Blois, il propose que, c< les bénéfices simples non-sujets à résidence, abbayes, prieurés, chapelles, n'étant d'aucune utilité au service de l'Église », une loi ordonne c< qu'à la mort des titulaires les titres soient éteints de droit et de fait, pour les revenus en être appliqués à la dotation des curés et des vicaires ».

1. « Tous bénéfices, cures sont séculiers de leur nature. Quand, comme on le suppose peut-être gratuitement, il y en aurait de fondés pour des réguliers, cette fondation, qui ne pourrait être considérée que comme le bouleversement des principes, et désavouée par les Jérôme, les Bernard, devrait être déclarée abusive et sujette à correction. Les curés peuvent dire en gémissant que des étrangers se sont emparés de leur héritage. » Le Clergé de Bouzonville ajoute qu'il y a en Lorraine des abbayes où il ne se fait pour ainsi dire plus de service divin et qu'un trop grand nombre de maisons religieuses sont à peu près inutiles.

2. « II serait conforme à l'intention des fondateurs de remettre en règle les abbayes possédées en commende, mais le relâchement de la plupart des monastères ne permet pas de croire que l'Église retirera grande utilité de ce rétablissement. » (Clergé de Villeneuve-de-Berg.)

Les ordres monastiques ne furent pas victimes d'une bande de brigands, ni même d'un groupe de financiers aux abois. « A Dieu ne plaise, s'écriait Dupont de Nemours, que mes collègues ni moi ayons regardé l'opération que la raison nous a prescrite relativement aux ordres religieux comme une opération de finances. C'est bien à l'occasion des finances que je l'ai proposée parce que les circonstances avaient voulu qu'une grande ressource de finances, la seule efficace, s'y trouvât jointe; mais il aurait fallu supprimer les ordres religieux même quand on aurait dû y perdre, parce qu'ils sont une institution antisociale. »

L'engagement en vertu duquel on embrassait la vie monastique, les vœux trop souvent imposés par une contrainte barbare, paraissaient incompatibles avec le respect de l'indépendance individuelle. Il était humain de secourir les malheureux enchaînés à une corporation par des liens indissolubles, condamnés au cloître sans espoir d'y échapper jamais. Un ardent défenseur des ordres religieux, l'évêque de Clermont, avouait « avec amertume » que certains d'entre eux avaient « dégénéré de la manière la plus déplorable » ; que, dans tous, il se trouvait « probablement des sujets impatients de secouer le joug ». N'était-ce pas une servitude à abolir

comme toutes celles qu'avait léguées le moyen âge 1 ?

L'article adopté le 15 février 1790 est ainsi conçu : « L'Assemblée nationale décrète comme article constitutionnel que la loi ne reconnaîtra plus de vœux monastiques solennels... En conséquence, les ordres et congrégations dans lesquels on fait de pareils vœux sont et demeureront supprimés en France, sans qu'il en puisse être établi de semblables à l'avenir. »

Le 8 septembre, Treilhard présenta un projet relatif au traitement des religieux qui sortaient du cloître et aux « arrangements nécessaires » pour les autres.

Les jours suivants (9-14) furent votés des articles d'où il résultait que l'on indiquerait aux religieux optant pour la vie commune des maisons dans lesquelles ils pourraient se retirer; qu'une pension leur serait servie; qu'on choisirait pour leur retraite les maisons les plus vastes et les plus commodes parmi les édifices religieux; que chaque ( religieux se vêtirait comme il voudrait.

Le sort des « ci-devant jésuites » était fixé depuis

i . On voit que, pour songer à ouvrir les cloîtres, il n'était pas nécessaire d'avoir lu La Religieuse de Diderot. Les Constituants n'ont pas pris leurs arguments dans ce livre, quoiqu'en disent certains éditeurs; il ne fut publié qu'en 1796.

longtemps et la Constituante pouvait ne pas s'occuper d'eux. Elle tint à venir au secours de ceux qui se trouvaient dans le besoin et leur assura un revenu égal à celui qu'elle accordait aux ordres religieux de la même classe.

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