‹ La séperation de l'église et de l'État en 1794Chapitre 41 sur 88 · IMPOSSIBILITÉ DE SÉPARER L'ÉTAT DE L'ÉGLISE EN · texte numérisé non relu

IMPOSSIBILITÉ DE SÉPARER L'ÉTAT DE L'ÉGLISE EN

Si habitué que l'on soit à l'isolement, on sent parfois quelque inquiétude à se trouver, sur une matière grave, en désaccord avec tout le monde. Cela m'est arrivé en réfléchissant à la réforme ecclésiastique de 1790. J'ai souvent essayé de changer ma façon de voir; récemment encore, j'ai passé en revue les arguments que l'on donne contre cette réforme, les malheurs que l'on en fait découler. Effort inutile; autant il m'est impossible de partager l'admiration que quelques-uns des auteurs de la constitution civile du Clergé ont professée pour leur ouvrage 1 , autant je me refuse à le blâmer comme on le fait d'ordinaire.

Est-ce l'effet d'une partialité trop grande ? Point

i. Optimis auspiciis ea gesta pro Reipublicx salute, épigraphe de l'Histoire apologétique de Durand Maillane.

du tout. Je vois parfaitement certaines fautes. Il ne m'en coûte point de reconnaître que les constituants eurent tort de maintenir Louis XVI sur le trône après sa fuite, que la fiction par laquelle ils l'ont excusé était pitoyable, ridicule, qu'il y avait à prendre d'autres partis formellement indiqués, réclamés ; que, dans cette circonstance, ils manquèrent de clairvoyance, de fermeté, peut-être de courage. Je vois et j'indiquerai plus loin quelques reproches à leur faire sur la façon dont ils ont conduit la réforme ecclésiastique; mais je ne vois pas comment ils auraient pu se dispenser de tenir leur promesse, réitérée dans le préambule du décret sur la motion de Dom Gerle, de mettre la religion au nombre des dépenses publiques et par conséquent de procéder à une réforme *.

La constitution civile du Clergé eut une triste fortune; elle servit de prétexte à des déclamations furieuses, à des manœuvres perfides, on en tira un des arguments les plus efficaces qui aient été employés contre la Révolution. Tout le monde en conclut, depuis un siècle, qu'en essayant de réorganiser l'Eglise, la Constituante erra d'une façon

1. Voir le rapport de Chasset au nom du comité des dîmes, 9 avril 1790. Le comité ayant à remplacer les dîmes, a dû s'entendre avec le comité ecclésiastique ; si bien que le plan de constitution civile se trouve dès lors exposé par Chasset. Voir aussi ce que Treilhard dit le 11 avril.

regrettable. Sur ce point, amis et ennemis de la Révolution sont unanimes; il n'existe guère d'exemple d'une si parfaite concorde.

Michelet a jugé sévèrement l'entreprise des Constituants. Il trouve qu'ils eurent un « tort grave », firent une grande faute, en lançant ainsi la Révolution « dans les vieilles voies impossibles ».

Quinet va plus loin. Il leur reproche d'avoir fait une « révolution à contre-sens », une « chose insensée », d'avoir donné « un triste spectacle », défailli. Emporté par la passion, il arrive presque à parler le langage des pamphlétaires ultramontains, celui de Taine.

Et cependant qu'aurait pu faire l'Assemblée? Pour être fondé à la blâmer, il faudrait établir qu'elle a rejeté une solution préférable à celle qu'elle adopta. On n'ose pas dire nettement qu'elle n'avait qu'à prononcer la séparation de l'Église et de l'État, ou bien à décréter le protestantisme; on l'insinue d'une façon plus ou moins maladroite. Puisqu'on ne se lasse pas de rabâcher des inepties, qu'elles trouvent crédit partout, résignons-nous à nous y attarder un moment.

« Le temps a semblé démontrer que les hommes de la Constituante eussent mieux fait de s'en tenir au principe de non-intervention en matière religieuse, dit Quinet... Laisser à chaque communion

le soin de salarier les ministres de son culte », c'est « une idée si simple, si élémentaire! »

De ce qu'une idée est simple et élémentaire, s'ensuit-il qu'elle soit d'abord facilement comprise, acceptée, traduite en fait? N'est-ce pas plutôt une raison pour qu'elle vienne tard et triomphe* péniblement?

La séparation de l'Église et de l'État est la solution inéluctable du problème, la conséquence logique du mouvement intellectuel et de la transformation sociale qui ont commencé au xvi e siècle. Pour nous, rien de plus clair. Ce n'était ni clair ni même obscur au milieu du xvm e siècle, ce n'était visible en aucune façon.

On assure que les Constituants ont été infidèles à l'esprit de leur temps, reniaient leurs maîtres. Quand même les philosophes auraient prêché la liberté religieuse, il faudrait éviter les mots d'infidélité et d'abjuration en parlant des hommes de 89. La mission du législateur diffère de celle du philosophe ; Sieyès et bien d'autres s'en sont expliqués souvent, et il est étrange que l'on oublie ce qu'ils ont si bien dit. Mais les philosophes n'avaient en général demandé rien de plus que la tolérance. Quant à la liberté religieuse, ils se bornaient à la rêver, à la préparer sans le moindre espoir de l'obtenir à brève échéance. Il leur arrivait même d'en écarter complètement l'idée.

Dans les Considérations sur le gouvernement de la France, qui ne furent imprimées qu'en 1764, mais qui étaient connues vingt-cinq ans auparavant, et dont tous les publicistes de cette époque paraissent avoir subi l'influence, d'Argenson avait dit : « Il ne faut qu'une foi, c'est-à-dire qu'une religion dans un Etat, mais il en faut une.... On court le plus grand de tous les dangers à montrer de l'indifférence sur cet objet essentiel. Il vaudrait mieux, pour un souverain, changer la religion établie, s'il pouvait faire ce changement sans occasionner de grands troubles, que d'annoncer que toute façon de penser sur cette matière lui est indifférente. » Il ne veut pas que l'on tourmente les gens qui ne sont pas de la religion de l'Etat, mais on les empêchera de faire des prosélytes.

Montesquieu et Rousseau sont ici bien peu hardis, bien peu généreux, pour ne pas dire timides et durs. Ils ne veulent qu'une tolérance étroite, mesquine, incomplète.

Selon Y Esprit des Lois, « voici le principe fondamental : quand on est maître de recevoir dans un Etat une nouvelle religion ou de ne pas la recevoir, il ne faut pas l'y établir; quand elle y est établie, il faut la tolérer ».

C'est le système de Rousseau dans sa Lettre à

Varchevèque de Paris : « Qu'il empêche un culte étranger de s'introduire dans son pays, cela est juste.... On ne doit ni laisser établir une diversité de cultes, ni proscrire ceux qui sont une fois établis.... Je conviens sans détour qu'à sa naissance, la religion réformée n'avait pas le droit de s'établir en France 1 . »

Voltaire ne fait pas cette distinction. Il se plaît, vers la fin de sa vie, à penser que quelque jour, en un temps meilleur qu'il ne verra pas, le gouvernement ne s'occupera pas plus de la façon de prier Dieu que de celle de faire la cuisine. Mais il ne parle guère de ce rêve qu'à ses amis, à ses correspondants 2 ; au public, il recommande une religion d'Etat, afin de réprimer les entreprises des fanatiques et les désordres qui en résultent.

« S'il était une religion qui établit quelque indépendance en faveur des ecclésiastiques en les soustrayant à l'autorité souveraine et légitime, cette religion ne saurait venir de Dieu, auteur de la société. Il est, par là même, de toute évidence que,

i. Rousseau s'était montré plus libéral quelques années auparavant; il écrivait à Voltaire en 1750 : « Je suis indigné comme vous que la foi de chacun ne soit pas dans la plus parfaite liberté... Quand un homme sert bien l'État, il ne doit compte à personne de la façon dont il sert Dieu. »

2. 11 dit pourtant dans les Idées républicaines : « N'est-ce pas une barbarie ridicule de demander à un homme qui vient s'établir dans notre pays : De quelle religion etes-vous? »

dans une religion dont Dieu est représenté comme 1 auteur, les fonctions des ministres, leurs personnes, leurs biens, la manière de prêcher le dogme, de célébrer les cérémonies, les peines spirituelles, qu'en un mot tout ce qui intéresse Tordre civil, doit être soumis à l'autorité du prince et à l'inspection des magistrats... S'il y a dans le culte des formulaires de prières, des cantiques,... tout doit être soumis à l'inspection des magistrats. Les ecclésiastiques peuvent les composer, mais c'est au souverain à les examiner, à les réformer au besoin. » Les prêtres doivent être payés comme les soldats, parla société. Le magistrat maintiendra la discipline ecclésiastique, y portera les changements que le temps et les circonstances exigeront, veillera à l'administration des sacrements en tout ce qui intéresse l'ordre public. « Aucun pasteur pécheur ne doit avoir le droit de refuser publiquement l'eucharistie à un autre pécheur; Jésus-Christ impeccable ne refusa pas la communion à Judas. L'extrême-onction, le viatique, seront soumis aux mêmes règles. Le devoir du magistrat est d'avoir soin que le pasteur n'abuse pas des circonstances pour persécuter les malades 1 . »

1. Ceci dans le Dictionnaire philosophique, à l'article Droit canonique en 1771. — 11 avait dit, vingt ans auparavant, dans La voix du Sage : « Le prince doit être maître absolu de toute la police ecclésiastique sans aucune restriction. » — Voir VExamen

On lit dans les Mémoires secrets de Bachaumont, à la date du 12 juillet 1769 : « M. de Voltaire, qui s'attribue avec raison l'étonnante révolution arrivée depuis trente ans sur la manière de traiter la religion, de la rendre subordonnée en la personne de ses ministres à la raison d'État, continue et renouvelle ses efforts pour maintenir et étendre cet heureux changement. »

Peut-être ne faudrait-il pas parler de doctrine régnante quand il s'agit de 89. Si, au risque de commettre un contre-sens, vous tenez à en trouver une, adressez-vous, non pas à Diderot, plus incapable que qui que ce soit de répondre convenablement sur cet article, mais à l'homme de grand cœur et de grand esprit qui représentait si dignement la philosophie du siècle, qui venait de commenter Voltaire, qui avait été le confident de Turgot. Il vous répondra :

« Puisque le culte est le résultat des opinions religieuses sur lesquelles chaque homme ne peut avoir de juge légitime que sa conscience, il paraît que les dépenses du culte doivent être faites volon-

important de Bolingbroke : « Je no veux pas toucher à notre église établie par acte du Parlement; ... Notre société ne permet pas un pareil changement. Je pense qu'il est nécessaire d'entretenir des prêtres... 11 serait à désirer que l'idole fût renversée et que Ton offrît à Dieu des hommages plus purs, mais le peuple n'en est pas encore digne. 11 suffit, pour le présent, que notre église soit contenue. »

tairement par ceux qui croient les opinions sur

"lesquelles le culte est fondé.... Il n'en est pas moins

vrai que si le peuple est accoutumé à voir prendre

sur les fonds publics 1 les frais du culte, il y a du

danger et même une sorte d'injustice à choquer ses

.habitudes par une réforme trop prompte, et c'est

I un de ces cas où, pour agir avec justice en suivant

l rigoureusement la voie de la vérité, il faut attendre

■ que l'opinion commune s'y soit conformée 2 . »

1 Même prudence dans l'écrit sur Fétat des frôles-

iants. Condorcet y propose un article ainsi conçu :

t La religion catholique, apostolique et romaine

sera la religion de l'État, la seule dont le culte

public soit permis dans nos Etats. »

C'est en 1781 que, fidèle à la politique de Montaigne, il renonçait ainsi à l'application prématurée d'idées qui lui étaient chères. Les Constituants auraient sans doute fait de même 3 , si la question

1. Les biens ecclésiatiques sont, aux yeux de Condorcet, des biens publics, nationaux.

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