Lettres à Quinet, p
de Voltaire qu'au moment où ils rejetèrent cette proposition.
Quinet, qui sait si bien l'importance de ces questions, aurait dû songer que pour fonder une religion la première condition est la sincérité et l'exaltation du sentiment religieux. Il n'admettait pas que les Constituants fussent assez bons catholiques pour coopérer à une réforme ecclésiastique ; leur supposait-il la foi nécessaire pour adopter et imposer une confession comme celle d'Augsbourg ou celle de la Rochelle? Les imagine-t-on quittant les Lettres persanes pour les E pitres de Paul, et désertant le Mariage de Figaro pour chanter les psaumes en français?
Ils ont pu, sans renier le xvm e siècle, réorganiser le clergé catholique; pour se convertir au protestantisme, il eût fallu renier, non seulement Voltaire, mais le xvi e siècle, la Renaissance, l'esprit moderne, les pères de la pensée libre. Rabelais n'avait-il pas maudit, entre autre monstres engendrés par Antiphysis, le démoniaque Calvin et les imposteurs de Genève? Montaigne, moins violent mais non moins ferme, n'avait-il pas dit que les réformateurs demandaient à la raison des sacrifices tout pareils à ceux qu'imposait Rome, et qu'il fallait, ou se soumettre entièrement à l'église catholique, ou entièrement s'affranchir? Au moment de mourir,
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130 LA SÉPARATION DE l'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT EN 1794
La Boétie mettait un frère de Montaigne en garde contre le zèle des réformateurs : « Fuyez ces extrémités, ne faites point de bande et de corps à part... Vous voyez combien de ruinés ces discussions ont apporté en ce royaume... Gardez de mettre ces inconvénients en votre famille. »
Les constituants n'apercevaient dans les vieilles traditions religieuses du royaume rien qui répugnât aux besoins nouveaux. Une expérience heureuse leur permettait de compter sur la plus grande partie de l'Église gallicane; le bas Clergé avait rompu courageusement avec l'aristocratie, la cause nationale avait trouvé un appui efficace chez les ministres de la religion nationale. Bien loin qu'une entente avec le catholicisme parût impossible, l'accord annoncé par les prédicateurs populaires semblait se réaliser.
Supposons les Constituants enclins au protestantisme et tentés d'essayer une révolution religieuse; ils auraient été arrêtés par la pensée de l'accueil que la nation eût incontestablement fait à une proposition de ce genre ; ne venait-elle pas de répudier tout autre culte public que le culte catholique, apostolique et romain?
On ne se doute pas, si l'on n'y a regardé de près, de la place que la vieille religion occupait dans la vie des hommes de ce temps, de leur empressement
à l'accoupler avec la Révolution, à la faire intervenir dans les fêtes patriotiques. La sainte Vierge était invoquée par les vainqueurs de la Bastille. Ils portaient aux prêtres leurs drapeaux pour les faire bénir. Les révolutionnaires montaient en procession vers la bienheureuse patrone de Paris, lui fai- " saient hommage d'un modèle de la Bastille 1 . En 1790, en 1791, en 1792, la fête Dieu fut célébrée, comme par le passé, avec le même décor, dans les rues de Paris, par une foule dévote ; la Constituante * et la Législative ne tinrent pas séance.
Le 4 juillet 1792, aux Jacobins, cette question fut posée : La fête du 14 devait-elle être simplement civique, ou bien catholique, avec accompagnement de Te Deum, comme les années précédentes?
Les municipalités prenaient des arrêtés concernant le pain bénit, l'eau bénite, la vente des œufs en carême.
Lorsque les représentants de la commune de Paris se séparèrent, en 1790, ils chargèrent l'un d'eux, Godard, de publier à leurs frais le résumé de leurs travaux. A la fin de son exposé, Godard,
1. Voir Les Révolutions de Paris aux dates du 24 août, du 14 septembre.
2. Non seulement la Constituante assista aux cérémonies (le curé et les marguilliers de Saint-Germain-rAuxerrois furent édifiés de son empressement), mais elle prit part à celles de l'octave de la Fête-Dieu.
énumérant leurs titres à la reconnaissance publique, rappela que cette assemblée, pénétrée de la nécessité d'une religion et de la sainteté du catholicisme, « n'avait laissé échapper aucune occasion d'en pratiquer pieusement et solennellement les devoirs ». L'assemblée électorale qui se réunit le 18 novembre sentit tout d'abord le besoin d'invoquer les lumières du ciel; il fut décidé qu'une messe serait dite à Notre-Dame, qu'elle serait précédée du Veux Creator, annoncée par les bourdons de la cathédrale, et suivie d'un Domine salvum.
Et l'on voudrait que, six mois auparavant, les représentants de la nation eussent rejeté cette même religion !
N'insistons pas, on dirait que nous nous évertuons à enfoncer une porte ouverte. Remarquons seulement que, vers la fin de l'année 1791, Durand Maillane publia une longue apologie du Comité ecclésiastique dans laquelle il discutait toutes les critiques adressées depuis un an à la Constitution civile du Clergé. De la séparation de l'Eglise et de l'État, du protestantisme, il ne disait pas un mot.