CHAPITRE XV
Si vous traversez un jour certains bourgs de la Basse-Bretagne, vous verrez peut-être quelques habitants, de vieilles femmes surtout, traversant le cimetière pour se rendre à l'église, s'écarter du sentier frayé à travers les tombes et s'arrêter en piétinant sur un tertre dénudé. Demandez pourquoi cette station et ces coups de sabots. On vous répondra que là est enseveli un prêtre mort il y a bien longtemps, dont on ne sait rien, si ce n'est que pendant la Révolution il prêta « le serment ».
Les endroits où cette haine inassouvie après tant d'années se manifeste encore ainsi, sont sans doute assez rares ; mais une aversion plus ou moins vive pour les prêtres constitutionnels ne persiste pas seulement dans un coin de la France; partout elle
est entretenue avec tant de soin que peu de personnes, même parmi les gens éclairés, en sont tout a fait exemptes.
Et pourtant, je regrette de l'avoir su trop tard, les hommes auxquels on a fait une réputation si fâcheuse étaient en grande partie sincères, honnêtes, respectables. En adhérant à la Constitution civile, ils ne croyaient pas cesser d'agir en bons catholiques. Après la terreur, à une époque où ils n'avaient rien à espérer de l'Etat, ils ont rapidement restauré le culte religieux d'un bout à l'autre de la France 1 . Sous le Directoire, ils ont courageusement résisté aux tentatives faites pour substituer les fêtes décadaires à celles du dimanche 2 .
Nous n'avons pas à revenir sur les opinions de Fauchet et de Dom Gerle.
Je ne sais si les témoins hostiles à la Révolution ont jamais parlé convenablement de Grégoire. Sa foi n'était pas douteuse. Il redoutait une renaissance de la société de Jésus; en revanche, il détestait Voltaire, trouvait hypocrite le vicaire de Rousseau, et il faut n'avoir pas lu son testament pour mécon-
1. Grégoire aimait à rappeler que, malgré les persécutions auxquelles ils s'exposaient, ils desservaient la plus grande partie des trente mille paroisses dans lesquelles le culte était célébré publiquement, quatre ans avant le concordat de Bonaparte, auquel l'adulation a fait honneur de ce rétablissement.
2. Ilist. polit, de la Révol. fr. de M. Aulard, p. 650. Voir au môme endroit leur opposition au mariage des prêtres.
naître rattachement inviolable, la tendre soumission qu'il gardait « à l'église catholique, apostolique et romaine, colonne de la vérité, arche sainte hors de laquelle il n'y a pas de salut ». Son passé excitait des ressentiments tels que sa mort si pieuse ne les désarma pas 1 .
On n'eut pas pour tous les prêtres constitutionnels la même rigueur implacable.
Un ecclésiastique de grande autorité, l'abbé Emery, écrivait au pape que Savines, l'évêque de Viviers, réunissait à des lumières un cœur excellent, que les prêtres orthodoxes de son diocèse avaient trouvé en lui un défenseur zélé. Le même témoin garantissait les très bons sentiments et la conduite édifiante d'un autre intrus, l'évêque de Poitiers 2 . L'abbé Baruel, que Ton peut croire sur ce point, assurait le cardinal de Zelada que Gobel, l'évêque constitutionnel de Paris, était « un de ces hommes qui ont le cœur droit, qui craindraient de blesser leur conscience, mais qui, avec un esprit subtil, se font des arguments singuliers pour se persuader que leur conscience n'est pas blessée. Il n'eût pas voulu être dans le schisme, il vint à bout de croire qu'il n'y était pas » ; il convenait
1. L'archevêque de Paris lui écrivit que son obstination rendait stérile sa demande de recevoir les sacrements avant de mourir.