CHAPITRE XVI
Le 30 octobre 1790, les évêques qui siégeaient à l'Assemblée constituante signèrent une exposition de principes dans laquelle ils développaient leurs griefs contre la Constitution civile du Clergé et déclaraient qu'ils attendaient avec confiance la décision du successeur de saint Pierre.
Mirabeau répondit à ce manifeste dans la séance du 26 novembre. Il fit voir que la religion était sacrifiée par ses propres ministres et victime du fanatisme des prêtres; que, sous prétexte de défendre la foi à laquelle personne ne voulait porter atteinte, les évêques et autres ecclésiastiques qui avaient signé l'exposition travaillaient pour le compte de l'aristocratie.
« C'est, dit-il, la ruse d'une hypocrisie qui
cache sous le masque de la piété le dessein d'égarer le jugement du peuple. » Une « cabale qui médite le renversement de la Constitution et met en mouvement tous les ressorts de la sédition » veut pousser l'Assemblée à s'imprimer, par des mesures contre le culte, un caractère odieux qui fera souhaiter qu'elle soit dispersée. On réveille « l'ancien et infernal génie des fureurs sacrées » ; on n'ignore pas à quels dangers on expose la religion, mais on lui fera courir « tous les hasards d'un choc terrible, on ne regrettera pas de la voir s'écrouler, pourvu qu'en tombant elle enveloppe dans ses ruines les lois et la liberté ».
« Je ne possède pas plus qu'un autre le don de prophétie, ajoutait-il; mais j'ai quelque connaissance du caractère des hommes et de la marche des choses. Or, savez-vous ce qui arrivera si les âmes ecclésiastiques, persévérant à se fermer à l'esprit de la liberté, viennent enfin à faire désespérer de leur conversion à la Constitution et par conséquent de leur aptitude à être citoyens? L'indignation publique ne pourra plus souffrir que la conduite des hommes demeure confiée aux ennemis de leur prospérité, et ce qui serait peut-être encore aujourd'hui une motion violente, ne tardera pas à acquérir le caractère d'une mesure sage et commandée par le salut de l'Etat. On proposera de décréter la vacance uni-
verselle des places ecclésiastiques conférées sous l'ancien régime. »
Ce langage excita une émotion profonde. La Cour s'en irrita. « M. de Mirabeau a pris dans cette affaire, comme dans beaucoup d'autres, un des plus mauvais partis, écrivait le comte de La Marck à Mercy Argenteau. Il a proposé un décret assez modéré qu'il a fait précéder d'un discours très violent, et il a ainsi mécontenté tout le monde. Il a surtout déplu aux Tuileries... Le découragement y était complet, le refroidissement extrême*. »
Mirabeau ne s'en tint pas à ce premier avertissement. Le 14 janvier 1791, il présenta à la Constituante un projet d'adresse dans lequel il dévoilait la politique du haut Clergé et en prédisait les conséquences. Son discours devrait être classique à l'égal
1. Lettre du 6 décembre. Cette lettre suffirait pour mettre à néant la prétendue trahison tant reprochée à Mirabeau. On a abusé d'un mot douteux (« enferrer », p. 365). Si Mirabeau trahit, c'est la Cour et non la Révolution qu'il trahit; mais la Cour n'étaitelle pas avertie par lui? 11 avait prévenu La Marck. Le matin du 26 novembre, il lui avait proposé de lui communiquer ce qu'il allait dire à l'Assemblée; il lui expliquait la nécessité de son discours, déclarait qu'il travaillait à empêcher une guerre religieuse. Singulier traître qui se dénonce ainsi à ceux qu'il va trahir, qui leur expose son plan avec la plus complète franchise ! M. de Bacourt a reconnu (p. 366, 367, 369, 378-80) que cette affaire n'est pas claire, que le langage de Mirabeau, dans ses lettres comme à la tribune, est en contradiction formelle avec les promesses contre-révolutionnaires qu'on lui attribue. Il est en effet impossible de rien comprendre à tout ceci. La Correspondance avec La Marck n'a-t-elle pas été une fois de plus tronquée, interpolée, altérée avec autant de maladresse que de mauvaise foi ?
des plus fameuses harangues. Jamais Mirabeau n'eut plus de sagacité, de clairvoyance, ne prononça de paroles plus instructives, plus dignes de mémoire. Je ne connais pas de document qui jette sur l'histoire religieuse de notre pays, non seulement I . sur celle d'hier, mais sur celle de demain, une IV lumière pareille. Les causes et les caractères de la U crise annoncée par Mirabeau sont expliquées avec une vigueur et une exactitude étonnantes.
Je voudrais transcrire d'un bout à l'autre ce projet d'adresse, dans lequel Mirabeau montra si admirablement la France réduite par la résistance aveugle de l'Eglise à choisir entre le culte antique et la jeune liberté. J'en citerai au moins quelques j pages.
« Pasteurs et disciples de l'Evangile, qui calomniez les principes des législateurs de votre patrie, savez-vous ce que vous faites? Vous consolez l'impiété des obstacles opposés au progrès de son système; c'est de vous même que l'ennemi du . dogme évangélique attend aujourd'hui l'abolition do tout culte... Figurez-vous que les partisans de l'irréligion prononcent ce discours : Nos représentants avaient reporté sur ses bases antiques l'édifice du christianisme, et nos mesures pour le renverser étaient déconcertées. Mais ce qui devait donner t\ la religion une si grande existence, devient j
le gage de notre triomphe et le signal de la chute du Sacerdoce et de ses temples. Voyez ces prélats et ces prêtres qui soufflent dans toutes les contrées du royaume l'esprit de soulèvement et de fureur ; voyez ces protestations perfides où l'on menace de l'enfer ceux qui reçoivent la liberté; voyez cette affectation de prêter aux régénérateurs de l'Empire le caractère atroce des anciens persécuteurs des chrétiens; voyez le sacerdoce méditant sans cesse des moyens pour s'emparer de la force publique, pour la déployer contre ceux qui Font dépouillé de ses anciennes usurpations, pour remonter sur le trône de son orgueil, pour faire refluer dans ses palais un or qui en était le scandale et la honte; voyez avec quelle ardeur il égare les consciences, alarme la piété des simples, effraie la timidité des faibles, et s'attache à faire croire au peuple que la Révolution et la religion ne peuvent subsister ensemble. Or le peuple finira par le croire en effet et, dans l'alternative d'être chrétien ou libre, il prendra le parti qui coûtera le moins à son besoin de respirer de ses anciens malheurs. Il abjurera le christianisme, il maudira ses prêtres... et alors tout ce qui lui retracera le souvenir du Dieu de l'Evangile lui sera odieux. Il ne verra plus ses anciens temples que comme des monuments qui ne sauraient servir qu'à attester combien il fut longtemps le jouet de
l'imposture et la victime du mensonge; il ne pourra plus souffrir que le prix de sa sueur soit attribué à un sacerdoce conspirateur. Et voilà comment cette religion, qui a résisté à toutes les controverses, était destinée à s'anéantir dans le tombeau creusé par ses propres ministres.
« Ah ! tremblons que cette supputation de l'incrédulité ne soit fondée sur les plus alarmantes vraisemblances ! Ne croirait-on pas que ceux qui se font une étude de décrier, comme attentatoire aux droits de la religion, le procédé que vos représentants ont suivi dans l'organisation du ministère ecclésiastique, ne croirait-on pas qu'il ont le même but que l'impie, qu'ils sont résolus à la perte du christianisme, pourvu qu'ils soient vengés et qu'ils aient épuisé tous les moyens de recouvrer leur puissance et de vous replonger dans la servitude?.. La seule différence qui distingue la doctrine irréligieuse de l'aristocratie ecclésiastique, c'est que la première ne souhaite la ruine de la religion que pour rendre plus sûr le triomphe de la liberté, et que la seconde tend à la destruction de la foi dans l'espoir de la voir entraîner dans sa chute la liberté et la Constitution. L'une n'aspire à voir la foi s'éteindre qu'en croyant qu'elle est un obstacle à la délivrance; l'autre l'expose aux plus grands dangers dans le dessein de vous ravir ce que vous avez recouvré de
vos droits. Enfin, Tune ne hait dans la religion que ce qui paraît consacrer des principes favorables aux tyrans ; l'autre la livre volontairement à tous les hasards d'un choc dont elle attend le retour de la tyrannie. Ainsi l'esprit d'humanité qui se mêle aux entreprises de l'incrédulité en adoucit et en fait en quelque sorte pardonner la témérité et l'injustice; mais comment pourrait être excusé le sacerdoce du mal qu'il fait à la religion pour recouvrer une puissance dont la privation soulève toutes ses passions?... »
A ces mots, l'abbé Maury et d'autres membres du haut Clergé sortirent bruyamment de l'Assemblée. Ils feignaient d'être scandalisés; n'étaient-ils pas plutôt furieux de se voir démasqués par une main si puissante et avec un tel éclat?
Leur inquiétude était d'autant plus vive que, tandis que Mirabeau élevait si haut la voix, le pape se taisait.