‹ La séperation de l'église et de l'État en 1794Chapitre 69 sur 88 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Pour compléter la Révolution au point de vue religieux, restait à séparer l'Etat de l'Eglise.

Dès la fin de l'année 1791, il était devenu visible que la Constitution civile du Clergé allait rencontrer des obstacles à peu près insurmontables et qu'il serait bien difficile de s'en tenir à la solution que l'on avait crue définitive. On commença à chercher s'il n'était pas d'autre façon de résoudre la question religieuse, et bientôt il fut question de défaire ce qui venait d'être fait.

André Chénier conseillait, le 19 octobre 1791, dans un article célèbre, que chacun payât le culte qu'il voulait suivre et n'en payât pas d'autre. Mais, ce qu'on n'a pas assez remarqué en citant cet article, il ajoutait : « Si des membres de l'Assemblée nationale disent que le peuple français n'est

pas mûr, il faut répondre : cela se peut, c'est à vous à nous mûrir par votre conduite, par vos discours et par vos lois. »

Les membres les plus hardis de la Législative paraissent avoir presque tous admis comme André Chénier que le peuple français n'était pas mûr. On a dit que les Girondins se préparaient, vers la fin du mois d'octobre, à abolir la Constitution civile du Clergé; il me semble que le contraire résulte des discours allégués à l'appui de cette assertion.

IDucos seul parla de séparer immédiatement « de ce qui concerne l'État, tout ce qui concerne la religion » (26 octobre). Mais, le 3 novembre, Gent sonné exposa beaucoup plus amplement et plus "^ r nettement la politique religieuse de ses amis ; il le fit en termes souvent identiques à ceux de Ducos, et je doute que celui-ci voulût rien de plus qu'un état de choses dans lequel, les prêtres salariés par la nation se trouvant réduits à des fonctions purement religieuses, on pourrait adoucir la rigueur des lois sur le serment ecclésiastique.

Le 21 novembre, Vergniaud déclara qu'il faudrait sans doute reviser un jour la Constitution civile, mais que cette réforme avait des dangers et que le moment n'en était pas venu 1 .

1. Le 29 octobre, Ramond avait proposé la solution que Bonaparte adopta : payer tous les cultes. On n'y fît pas attention.

« Aucun de nous n'ignore que les plus ardents ennemis, les plus dangereux adversaires de la Constitution et de la liberté sont ces hommes habitués à gouverner la terre au nom du ciel », disait Jean Debry, le 30 mars 1792. Il s'étonnait que les rapports de l'homme avec l'Être suprême fussent l'objet d'une fonction civile. Mais lui aussi croyait que le pays n'était pas assez mûr ; il pensait que, dans les circonstances où l'on se trouvait, il serait imprudent de laisser le choix et le paiement du prêtre à qui voudrait l'employer.

Après la réforme de l'état civil, on pouvait espérer qu'en demandant l'abolition de la Constitution civile et la suppression du budget des cultes, on ne se heurterait plus à des objections sérieuses. Les chances de se faire écouter étaient d'autant plus grandes que l'argent manquait. La proposition fut faite par un homme qui siégeait à la Montagne, mais, à vrai dire, n'était d'aucun parti 1 .

Figure sévère, rude, sans agrément et sans éclat, mais non sans grandeur, Cambon n'attire pas, mais on s'attache singulièrement à lui quand on le regarde avec attention. Il mérite une place d'hon-

1. Le 23 septembre, Chabot avait dit aux Jacobins qu'il n'était) pas juste que les non-catholiques contribuassent aux frais du culte; mais, ne voulant pas « désorganiser les prêtres », il proposait de les faire choisir et salarier par chaque paroisse. Cette partie de son discours ne paraît pas avoir été remarquée.

neur parmi les hommes de son temps. On Ta laissé au second plan alors qu'il devrait être au premier. Tirons-le du demi-jour où il reste depuis trop longtemps, et rendons-lui l'hommage auquel il a droit 1 .

Ce personnage si indépendant, si original, résolu, ami des solutions nettes, audacieux jusqu'à l'imprudence, brusque, pour ne pas dire brutal, n'est point un philosophe, un littérateur; c'est un homme d'affaires, un négociant. Sa compétence incontestée en matière de finances a même fait oublier les talents variés dont il fit preuve, et le rôle important qu'il a joué à des heures décisives pour la politique ou pour la religion 2 .

On ne le compte pas parmi les orateurs de la Révolution. Cela tient sans doute à ce qu'il ne parlait jamais pour ne rien dire, ne déclamait jamais, n'usait d'aucune espèce de fard ni d'ornement. Il était complètement dénué de cette rhétorique savante au moyen de laquelle se fabriquent, à l'instar de

1. Les invectives furibondes de l'aristocratie font pressentir la valeur de l'homme : « Ce Gambon, trépané quatre fois, est fou la moitié de Tannée, disait Peltier; ce sont ses accès de folie soutenus d'une figure de maniaque et d'un costume crasseux qui lui ont valu la confiance dont il jouit. » Mollet du Pan l'accouplait à Gcngiskan.

2. Quand il fit adopter l'article 3 du décret du 15 décembre 1792 sur la conduite à tenir en pays conquis, Desmoulins dit qu'il y avait de quoi bouleverser l'Europe.

Cicéron, d'interminables développements qui font briller leur auteur mais n'éclairent souvent rien. C'est aussi qu'aucun de ses discours n'a été revu, corrigé, édité par lui. Nous n'en avons que des analyses imparfaites, informes, écourtées. Et pourtant, de même que certains barbouillages d'écoliers font penser qu'ils ont été tracés d'après les dessins d'un grand maître, un petit nombre de comptes rendus, faits avec un peu plus de soin que les autres, attestent chez Cambon non seulement un sens droit et ferme, une sobriété précise et énergique, une clairvoyance et une sagacité rares 1 , mais une verve superbe, une éloquence entraînante. Lisez, dans le Journal des Débats, saharanguedu lOnovembre 1792 ; vous ne trouverez pas exagéré le petit commentaire qui l'accompagne : « Cambon s'est exprimé avec cette chaleur véritablement éloquente qui lui mérita toujours les applaudissements de l'Assemblée et des citoyens, avec cet abandon de lui-même auquel on reconnaît l'honnête homme 2 . »

1. « Un seul homme fut invariablement contraire à Dumouriez : Cambon avait toujours dit, avec un Terme bon sens, que Dumouriez était un malhonnête homme. » (iMichelet.)

2. Journal des Débats, n° 52, p. 102. 11 s'agit du discours dans lequel Cambon s'éleva contre la commune de Paris et les manœuvres séditieuses qui paralysaient la Convention, protesta contre les idées de séparation que Ton attribuait au Midi, et soutint qu'il fallait à Paris une force publique pour empêcher le retour des massacres. C'est là aussi qu'il redoute un Cromwell et ne veut ni roi, ni protecteur, ni dictateur, ni tribun, ni triumvir. — Remar-

Ce n'est pas la seule fois où ce langage sans apprêt et sans artifice parut animé du feu sacré. Cambon ressemble à l'âpre silex d'où, au moindre choc, jaillit l'étincelle.

Il n'aimait pas le christianisme, mais il ne voulait pas de persécution, s'opposait à ce qu'on fît la guerre aux pratiques religieuses. Son bon sens le préservait de toute hostilité tracassière, mesquine, l'amenait à défendre, en toute circonstance, l'ordre et la légalité. En avril 1794, il dénonça « les hommes à la longue moustache et bonnet rouge, qui levaient des taxes révolutionnaires et s'appropriaient les dépouilles du fanatisme ». L'amour de la liberté qui lui fit tenir tête aux jacobins 1 , à Marat, à Danton, à Robespierre, et combattre le tribunal révolutionnaire, lui avait fait prendre, le 28 avril 1792, la défense des pénitents dont on dénonçait les « mascarades » dangereuses 2 .

quez que les discours d'un homme dont personne ne conteste l'éloquence ni l'autorité, n'ont pas eu un sort beaucoup meilleur que ceux de Cambon; nous ne savons pas au juste ce que Danton a dit en certaines circonstances graves. Après avoir examiné les diverses versions qui nous restent d'un de ses discours sur les questions religieuses, M. Aulard a renoncé à en démêler le sens.

1. Il y était inscrit, fut même secrétaire en 17i)2, mais n'y parla guère. Le 2 février 1792, pourtant, il fit rejeter une proposition de Grangeneuve qui venait d'exciter l'enthousiasme du club.

2. « Chacun a le droit de prier Dieu suivant son opinion religieuse..., tous les citoyens sont égaux, le prêtre comme le pénitent; le prêtre prend un habit quand il remplit ses fonctions et il n'est pas plus citoyen que le citoyen qui se met en pénitent. Suppri-

Le 13 novembre 1792, il posa à la tribune cette question : Les croyants ne devraient-ils pas payer leurs prêtres? Il parlait au nom du comité des finances, et il s'agissait en effet de combler un immense déficit. Toutefois le comité n'avait pas envisagé le problème comme une opération financière ; il l'avait discuté « en se référant aux principes » et en avait trouvé la solution dans celui-ci : « Nul ne peut être payé que par ceux qui l'emploient. »

Cambon fut applaudi, nous ne voyons pas que, ce jour-là, personne lui ait fait d'objection; on décida qu'un rapport conforme à sa proposition serait présenté le lundi 19 novembre.

Mais le lendemain 14, les Jacobins protestèrent avec une violence incroyable. « Ce décret économique n'est pas d'une saine politique, s'écria Basire... Le peuple aime encore la religion, et admettre ce projet, c'est ressusciter le fanatisme... Qui peut calculer jusqu'à quel point le décret pourrait faire couler le sang? »

Le 17, Courtois, Leroi, Garnier, dirent qu'on allait allumer la guerre civile. Le 18, dans un dis-

mez les prêtres, qu'il n'y ait pas de culte public, pas de processions, et vous serez conséquents avec vous-mêmes... Je demande la question préalable à moins que l'Assemblée ne veuille prononcer qu'il n'y aura plus de culte public d'aucune religion quelconque. » A la suite de ce discours, un membre demanda que Cambon n'eût plus la parole quand il ne s'agirait pas de finances.

cours très applaudi, Basire, revenant à la charge, dit qu'il n'était pas partisan du Clergé constitutionnel; mais, dans un langage qui ressemble à celui de Condorcet \ il expliqua que « la véritable philosophie ne consiste pas seulement à régler ses opinions. Elle consiste aussi à bien connaître l'opinion publique. Il ne suffit pas qu'une opinion soit bonne pour qu'il faille l'adopter; il est nécessaire qu'elle soit générale ». En conséquence, « chez un peuple superstitieux, une loi contre la superstition est un crime d'État ». Manuel ayant parlé d'abolir la Constitution civile, Châles répliqua que le principe était bon mais inapplicable dans les circonstances où Ton se trouvait.

Les événements qui se passèrent les jours suivants dans le département d'Eure-et-Loir justifièrent ces appréhensions. Une sédition violente éclata. Peut-être le prix des denrées y entrait-il pour quelque chose, quoique Lecomte Puyraveau ait assuré que le pain n'était qu'à deux sous trois deniers la livre; mais la motion de Cambon, commentée par le fanatisme et la perfidie, contribua certainement à l'affolement populaire. Les meneurs criaient que la Convention ne voulait plus de prêtres, que c'était une coquinerie d'avoir supprimé le culte catholique.

Page 1