‹ La séperation de l'église et de l'État en 1794Chapitre 72 sur 88 · Essai sur la Charte · texte numérisé non relu

Essai sur la Charte

2. Le duc Decazes avait reconnu que les royalistes auraient peut-être sauvé la royauté, s'ils l'avaient défendue au lieu de « chercher dans l'excès du mal un remède funeste ». Voir aussi le discours de D. de Tracy à la Chambre des députés, le 12 octobre 1831, les paroles prononcées le jour suivant par le général Bertrand et l'exclamation de Daunou : « C'est vrai ». Le 31 décembre, Dupin faisait remarquer que la politique des légitimistes n'avait pas changé : « Nous voyons tous les jours les journaux qui défendaient le pouvoir absolu quand il existait, outrer les principes de la liberté pour en détruire les conséquences. Ils veulent la dissolution de la société, bien persuadés qu'ils prendront le dessus au milieu du désordre. »

ambition qu'il faut attribuer ces désordres, ils voudraient que l'accroissement des maux fît regretter leur puissance ». Bertrand de Moleville a remarqué à plusieurs reprises l'opposition que les aristocrates faisaient aux plans modérés de Malouet*. Quand Saint-Just s'écriait : « On commet des atrocités pour en accuser la Révolution ; » quand Condorcet écrivait : « Oseriez-vous dire que vous n'avez pas vous-mêmes contribué par votre or, par vos intrigues, à perpétuer ces désordres, ces crimes contre lesquels vous vous élevez avec une hypocrite humanité, » ils n'avançaient rien de plus que ce qu'avouaient leurs pires adversaires. Mallet du Pan ne voulait pas que l'on prononçât le nom de cette contre-révolution qu'il servait avec tant d'ardeur; cette expression « impliquant le rétablissesement absolu de tout ce qui avait été changé ou aboli », avait selon lui « donné à la République plus de bras que la cocarde tricolore ». Il avouait que la Révolution devait en partie « son horrible caractère » à l'émigration, à l'alliance des royalistes avec l'étranger, aux promesses et aux menaces d'écrivains dont les pamphlets étaient de nature à immortaliser la révolte et à créer aux puissances

1. M me de Staël a indiqué quelques-unes de9 discussions dans lesquelles les ennemis de la Révolution avaient fait adopter des décisions qu'ils auraient dû combattre.

coalisées « plus de difficultés que la perte de plusieurs batailles, plus de dangers que tous les clubs tyrannicides ». Il déplorait l'aveuglement des gens qui, autour de lui, se félicitaient de l'accroissement des désordres et plaçaient leur espoir dans les attentats qui complétaient la Révolution 1 . Montlosier parlait de même ; il travaillait, avec l'approbation de Malouet, à développer « cette idée que les plus grands ennemis de la royauté étaient les royalistes, que tout a été suicide dans la révolution » 2 .

Les contre-révolutionnaires ne furent pas moins funestes à l'Église, à la religion, qu'à la monarchie. C'est à eux que l'on devrait demander compte de

1. Considérations su?' la nature de la Révolution, p. 15, 17, 50, 55 de l'édition datée du 4 août 1703. Sayous et d'autres parlent d'une édition du 8 mars. Le texte de celle que j'ai sous les yeux ne s'accorde guère avec cette assertion (voir surtout p. 05) ; de plus, il semble bien que cet écrit est celui que Malouet annonça dans une lettre du juillet, en termes qui ne sauraient s'appliquera une brochure publiée depuis plus de quatre mois.

2. Lettre de L. Mallet du Pan à son père, 23 mars 1797. — T)o Pange a cité, en 17ÎJ5, les écrits dans lesquels les contre-révolutionnaires disaient avoir provoqué les excès des Jacobins, déjoué les constitutionnels et poussé la révolution aux extrêmes. — Dans de remarquables lettres écrites en frimaire an II, le délégué de Mayence, (ieorges Forster, admet que tout ce qui pouvait être fait par les intrigues, la ruse, la calomnie, la corruption, la scélératesse et les atrocités de tout genre, a été fait par les contre-révolutionnaires; toutefois il trouve qu'ils exagéraient leur influence quand ils se vantaient d'avoir, au moyen de l'or étranger, fait périr Louis XVI pour perdre la Révolution. (Revue moderne de mars et avril 1805.)

bien des choses imputées aux écrivains du xvni e siècle 1 .

« Les prophètes forçaient à des actes odieux. C'est la tactique ordinaire des partis cléricaux, ils poussent à bout l'autorité civile, puis présentent les actes de fermeté, qu'ils ont provoqués, comme d'atroces violences 2 . » Les chefs du haut Clergé firent comme les prophètes.

Bertrand de Moleville a soutenu, et après lui on a répété, que « la Révolution avait besoin de trop de crimes pour que ses auteurs ne fussent pas empressés de briser le frein que la religion pourrait y mettre ». Il serait plus exact de dire : Les contre-révolutionnaires avaient trop besoin d'une persécution, pour hésiter à mettre la religion en danger; ils sacrifièrent l'Église comme ils avaient sacrifié le roi. Le 24 janvier 1791, Cazalès combattait une proposition qui concernait les prêtres insermentés : « Laissez donc rendre ce décret, lui cria l'abbé Maury, nous en avons besoin 3 . »

1. « Vous allez chercher parmi les philosophes une conspiration contre la religion. Prêtres, c'est dans votre sein que vous la trouverez. » (Montlosier, sous la Restauration.)

2. Si ces lignes étaient de Voltaire, je ne les citerais pas; on répliquerait qu'il ne comprenait rien à la Bible et la travestissait méchamment. Elles se trouvent dans Y Histoire du peuple d'Israël de Renan.

3. Mirabeau fit remarquer que ce mot était « profond, mais indiscret ».

Au début, la religion n'était pas en cause. Dans le Mémoire des prinoes du sang qui parut à la fin de l'année 1788 et dans lequel sont exposés les, dangers qui, selon les auteurs, menacent la société, il n'y a rien sur les matières ecclésiastiques 1 . La contre-révolution ne prit un caractère religieux que vers la fin de l'année 1789 2 , et bien plutôt par suite d'un calcul politique que par l'effet d'une piété ardente. Ses chefs se souciaient beaucoup moins des choses du ciel que de celles de la terre, peut-être même moins des intérêts de l'Eglise que de ceux du trône. •

Les guerres qui désolèrent la France dans la seconde moitié du xvi c siècle n'avaient pas mérité i: longtemps le nom que nous leur donnons ; les soldats animés d'une foi véritable étaient si peu nombreux dans l'armée catholique, que Montaigne : doutait qu'on pût former avec eux une compagnie de gens d'armes. On en comptait davantage dans •= l'armée vendéenne; beaucoup pensaient comme : Cathelineau, « venger la gloire de Dieu et de son |î

1. Notez que, dans les Considérations de M. du Pan sur la nature de la Révolution et sur les causes qui en prolongent la durée, il n'y a pas non plus trace de préoccupation religieuse, et pourtant cet écrit est de 1793.

2. Le 15 octobre, dans la dernière séance tenue à Versailles, Alquier commença son rapport sur le mandement par lequel Lemintier, évùque de Tréguicr, provoquait ouvertement une sédition.

Eglise », on a même pu dire, non sans quelque raison, que la guerre de l'Ouest était devenue une guerre de religion. Mais la plupart des chefs qui employaient la dévotion pour retenir les paysans sous les drapeaux du roi, les membres du haut Clergé qui étaient l'âme de la lutte, que voulaient-ils ?

« De bonne foi, est-ce donc par des opinions religieuses que nous sommes divisés d'avec les prêtres dissidents? demandait François de Neufchâteau, le 29 novembre 1791. Est-ce la liberté de conscience qu'ils réclament ou la liberté de faction? Revendiquent-ils des articles de foi ou des prétextes desédition?... Vous avez eu pour leurs consciences chatouilleuses la condescendance de substituer le serment civique à celui qu'avait prescrit le décret du 27 novembre 1790, ce n'est plus à des prêtres, c'est à des citoyens que vous demandez une assurance de leur civisme. Ils la refusent; pour quels motifs? Ah! ce ne sont ni l'impulsion de leur conscience, ni des questions de théologie, ni des articles de foi; leur motif est uniquement la haine de la Constitution. »

Quand on lit les noms des prélats qui dirigeaient la contre-révolution, et que l'on songe à la façon dont ils vivaient et parlaient quelques années auparavant, comment croire à la ferveur religieuse

qu'ils affectèrent tout à coup? À. Chénier hésitait à accuser d'imposture tout le haut Clergé, mais il recherchait quels étaient pour la plupart les ecclésiastiques qui se déclaraient «t avec le plus d'emportement contre l'impiété des lois *, et il continuait ainsi : «t Tout le monde le sait, des prélats perdus de luxe et de dettes, héros d'histoires qui ne se disent qu'à l'oreille,... des abbés dont les bons mots anti-religieux égayaient les sociétés. » H montrait le peuple crédule soulevé au nom de Dieu par des personnages usés de vices et de débauches, criant qu'il n'y avait plus de religion. « Je n'ai pas besoin, ajoutait-il, de dire combien je désapprouve les violences illégales, mais quand j'entends se plaindre des précautions que prend l'Assemblée nationale pour empêcher de renverser l'édifice public, je ne reviens pas de mon étonnement. Quel gouvernement serait plus méprisable que le nôtre, s'il trouvait bon que de tous côtés par des sermons, des mandements, des lettres pastorales, des déclamations sous toutes les formes aillent semer le mensonge et la crainte, alarmer les consciences, inspirer la haine de la patrie? »

Dira-t-on que François de Neufchâteau, André Chénier, sont des témoins suspects? Lisez ce qu'un prêtre dont on ne saurait contester ni la discrétion ni l'autorité, le supérieur de Saint-Sulpice, l'abbé

Emery écrivait à l'abbé de Villèle : « Le parti qu'on a pris est un parti dans lequel je crains bien qu'il ne soit entré un peu d'aristocratie très mal entendue 1 ... Oh! si l'on s'était uniquement ou du moins principalement occupé des affaires de Dieu ! . . . Vous frémiriez si vous étiez témoin à quel point est funeste à la religion la prévention de quelques personnes dominées par les vues de contre-révolution et pour qui la religion, au lieu d'être fin, n'est que moyen 2 . »

Dès le printemps de l'année 1790, on avait dans le Midi la preuve de ce que l'abbé Emery déplorait cinq ans plus tard. Sous prétexte de religion s'organisait une « conspiration » formidable. En dépit des royalistes modérés qui redoutaient « les effets de tant d'effervescence volontairement allumée », des sermons incendiaires préparaient la guerre civile 3 . Le jour de Pâques, sur le perron de l'église des Capucins, à Nimes, deux religieux excitent la foule contre l'Assemblée nationale coupable des

1. Lamartine a dit en parlant de son oncle l'abbé qui «par honneur avait souffert la persécution pour son état » : « Il avait fait son devoir de gentilhomme ».

2. Vie de M. Êmery, I, 395. Notez que cet abbé n'abandonna jamais le vœu de voir rétablir la G ,e de Jésus. {Vie I, 401.)

3. J'emploie les expressions de M. E. Daudet, Conspirations royalistes dans le Midi, Ce livre, qui peut paraître impartial à des lecteurs inattentifs, est hostile à la Révolution et, à certains endroits, extrêmement indulgent pour la contre-révolution.

LA SÉPARATION DE l' ÉGLISE DE L'ÉTAT EN 1794. 15

plus grands crimes. La réunion du 20 avril au soir, dans l'église des Pénitents, prend c< tous les caractères d'une attaque audacieuse contre la Révolution ». Des prêtres et des moines parcourent la ville, ameutent le peuple, lui arrachent des serments solennels. Cette agitation aboutit à l'insurrection qui, le 1 er août, se forme dans le Vivarais et, le 17, éclate à Jalès. Les prêtres attisent « d'indescriptibles fureurs » ; le « manifeste » attribué à d'Antraigues est présenté comme l'expression des sentiments de cinquante mille hommes en armes contre la Constitution. En février 1791, le curé Claude Allier et l'abbé de La Bastide réveillent le fanatisme un instant apaisé. Un royaliste honnête, Chastanier de Burac, « discerne ce qu'il y a de factice dans ce furieux entraînement », prouve que « le complot est une coquinerie » ; l'abbé de La Bastide n'en continue pas moins ses prédications déloyales et féroces.

L'Ouest compléta la démonstration commencée par le Midi. On y vit les prêtres « concourant à la contre-révolution par le fanatisme » ', abusant, pour exciter les foules, « des confessionaux, des chaires, des neuvaines, des processions et autres

1. C.e sont les expressions de Lafayette dans une lettre à Bouille, 7 février 1701. H. Molevillc a reproché à Lafayette ces paroles indiscrètes.

moyens que la religion a placés dans leurs mains » ' ; les miracles attestant que le ciel voulait la guerre sainte et que la Vierge soutenait les bras vengeurs des soldats catholiques ; les sépulcres s'entrouvrant, les morts apparaissant, les images sacrées roulant les yeux, versant des larmes; des lettres tombées du ciel, des listes de proscription dictées, écrites par les saints; des massacres et autres actes de froide barbarie accompagnés de pratiques dévotes ; les chefs les moins cruels profitant de ces atrocités 2 ; le curé de Saint-Martin-de-Ré marchant à la tête des Vendéens, le crucifix à la main, chantant le Vexilla régis, promettait le paradis à ceux qui le suivraient, l'enfer à ceux qui trahiraient Dieu 3 .

Lorsque Hoche annonça sa résolution de ménager le culte catholique, l'abbé Bernier, curé de Saint- Laud d'Angers, agent général de l'armée catholique et royale, exprima aux prêtres de Vendée son appréhension de voir la cause religieuse disjointe de la cause politique. Craignant que la tolérance

1. Voir le discours de l'abbé Batbédat aux Jacobins le 28 mai 1790. Ce qui donne un prix particulier à ce discours c'est que l'abbé Batbédat n'est point du tout hostile à la religion; il demande une élévation du traitement des prêtres. C'est aussi que les Jacobins paraissent avoir écouté cette harangue énorme, qui a quarante pages dans le Recueil Aulard.

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