Paganel au comité du Salut public, 14 décembre
ration étant la dernière espérance des ennemis de 11 la liberté ; que les tyrans et les prêtres travaillaient iL de concert à faire fermer les temples pour « recruta il les camps de la Vendée » ! ; que des scélérats avaieril si profité de la révolution contre la prêtraille poutfc organiser une insurrection contre-révolutionnairtit dans la Creuse et le Cantal 2 .
Le comité de Salut public ne se lassait pas de répéter que a la persécution donne au fanatisme u/ie énergie plus terrible », qu'elle est condamnée à la fois par la politique, la philanthropie et la! philosophie 3 ; que la persuasion seule doit assurer la chute de la superstition. Non content de désa-: vouer les destructions violentes, lecomité expliquait 1 que les bruits sur la prétendue suppression du traitement des prêtres étaient dénués de fondement et que la nation continuait à faire les frais du culte (18 décembre 1793). Il ordonnait de réimprimer, tirer à cinquante mille exemplaires et envoyer à toutes les communes le décret sur la liberté des cultes. i
1. Comité de Salut public à Lcquinio, en blâmant sa conduite dans la Charente-Inférieure, i ar janvier 1794.
2. Recueil Aulard, X, 203. — Le 25 décembre, Paganel écrivait que Ton accusait les commissaires civils d'actes provoqués par ) les accusateurs eux-mêmes, trois jours avant l'arrivée de ces commissaires.
3. Ceci dans une adresse pour assurer la marche du gouvernement révolutionnaire, 17 janvier 1704; ont signé : Robespierre, Billaud-Varenne, Carnot, Prieur, Lindet, Saint-Just, Collot, Barère, Couthon.
LA DÉCHRISTIANISATION 255
Interprètes fidèles de cette politique, Delacroix et Legendre écrivaient au comité de surveillance de Rouen, le 18 décembre 1793 : « Vous avez fait fermer les églises de Rouen..., mesure en contradiction avec le décret sur la liberté des cultes. Estce en protéger l'exercice que d'interdire l'entrée des églises? Citoyens, ne faisons pas de notre révolution une querelle religieuse... Voyez le conseil général de la commune de Paris : il a pris la nesure que vous avez adoptée, mais il a reconnu bientôt que la clôture pouvait fournir une occasion l'égarer le peuple et il s'est empressé d'ordonner a réouverture... Au surplus la Convention a parlé, a déclaration est formelle, il ne reste plus aux >ons citoyens qu'à obéir. »
Malheureusement, la Convention n'était pas plus >n état de protéger partout la religion d'une façon efficace, que les révolutionnaires violents ne 'étaient de l'extirper.
Quelques représentants en mission crurent que a superstition allait céder à la Terreur et, en cerains endroits, leurs mesures paraissent avoir eu m tel succès qu'ils se virent sur le point de toucher tu but. Le fanatisme est à l'agonie, écrivaient ^avaignac et Dartigoeyte; l'arrêté de Fouché est iccueilli partout avec enthousiasme. Le fanatisme sst anéanti, disaient les représentants à l'armée du
Nord 1 . Le fanatisme expire, on peut dire qu'il est mort, répétait Robespierre. Georges Forster croyait que les € païens catholiques » allaient être tous convertis par les déprêtrisations € miraculeuses » du 17 brumaire. En frimaire, il assurait que le catholicisme avait été extirpé dans toute la France.
Ces illusions durèrent peu. Le fameux arrêté pris par Fouché dans la Nièvre, le 10 octobre, n'eut pas un long succès; la déchristianisation était précaire, plus apparente que réelle. Les vieux cultes opposent aux destructeurs des obstacles invincibles. Les chrétiens ne surent pas supplanter le paganisme sans lui faire des emprunts; plus d'une fois, moyennant quelque léger changement d'attributs, la statue de Jupiter devint un saint Pierre ou un saint Paul. Mais la déesse de la liaison ne remplaçait pas la Vierge Marie. On peut, comme Luther ou Calvin, obtenir qu'un peuple change brusquement de religion; on l'habitue moins facilement à n'en pas avoir une et à se < contenter de cérémonies plus ou moins philosophiques comme les inventions révolutionnaires.
En beaucoup d'endroits, l'interruption du culte fut tardive 2 et paraît n'avoir eu qu'une courte durée. v
1. Couturier on disait autant dans le département de Seine-et- Oiso.
2. A la (In de novembre 1793, dans la Vienne, il n'y avait de fermé que quelques églises du district de Lusignan. En décembre,
LA DÉCHRISTIANISATION 257
Dans Paris même, on célébrait la messe à la fin de Tannée 1793; pendant tout l'hiver, la foule se pressa pour l'entendre en plusieurs endroits, notamment à la chapelle de l'Institut de l'Oratoire, rue d'Enfer.
A la fin de décembre, les églises du département de la Marne étaient presque toutes rouvertes, et le représentant en mission écrivait qu'il laissait « les fanatiques continuer leurs farces ». Le 1 er jan-
dans une partie de la Charente, les prêtres restés en fonctions attiraient à leurs messes les habitants des localités sans curés; dans les Hautes-Pyrénées et dans les Basses, une seule déprêtrisation avait eu lieu, les cérémonies du culte se faisaient sans obstacles; dans le Loiret, le Loir-et-Cher, les offices continuaient comme par le passé ; Paganel rassurait les habitants de l'Ariège auxquels « on faisait craindre » la cessation du culte. En janvier 1794, on disait la messe à Falaise; à Châteauroux presque toutes les églises étaient fermées, mais les habitants allaient à la messe dans les villages voisins. En février, Bentabole, consulté par la municipalité de Janville, près Chartres, répondait : « La Convention n'ayant pas supprimé le traitement des curés, il ne parait pas qu'on puisse empêcher ceux qui n'ont pas abdiqué d'exercer un culte pour lequel la nation continue de les payer. » Le district d'Aurillac n'avait ni renvoyé ses prêtres, ni fermé les églises ; les prêtres disaient la messe chaque jour dans les campagnes dille-et- Vilaine. En mars, dans le Haut-Rhin, ils célébraient leurs « mômeries » comme auparavant; au milieu du mois la déchristianisation commençait à peine à Privas et dans l'Orne. En avril, on dit la messe à Colmar, à Limours, aux portes de Lille, dans l'Eure, dans la Seine-Inférieure. « On tourmente les habitants des campagnes sous prétexte qu'ils n'ont pas assisté aux messes des curés constitutionnels, écrivait, le 2 juillet, un représentant à l'armée du Nord; on vient de me dénoncer le district de Douai comme s'étant rendu coupable de plusieurs actes d'oppression de ce genre... Ici les prêtres abusent du décret sur la liberté des cultes pour ranimer la superstition, là ils font persécuter des citoyens pour avoir été ou n'avoir pas été de certaines messes. »
LA. SÉPARATION DE L'EGLISE ET DE i/ÉTAT EN 1794. VI
vier 1794, les prêtres avaient repris leurs fonctions « avec éclat » dans une partie du Gers. En février, le culte, abandonné un instant, recommençait autour de Saint-Mihiel. Il en était de même, en mars, à Test du Calvados. Des représentants trop prompts à croire les populations désabusées, étaient surpris de les trouver, quelques semaines après, envahies de nouveau par la dévotion. Lacoste constatait, en avril, que le Haut-Rhin, dont il avait signalé l'état assez satisfaisant, laissait beaucoup à désirer, et que les prêtres y étaient plus dangereux que jamais; la messe se disait chaque jour dans les églises « décorées de tous les signes de la superstition » ; le peuple s'y assemblait chaque soir « au son de la cloche pour des prières publiques 1 ». « Je crois qu'il sera nécessaire de rouvrir les églises, écrivait le conventionnel Godefroi dès la fin de l'année 1793... Il paraît nécessaire de déclarer que le prêtre non suspect, qui aura cessé ses fonctions, pourra les reprendre. » La grande masse des Français ne reconnut pas d'incompatibilité entre la Révolution et la religion, lors même que la guerre eût éclaté entre elles avec la dernière violence. Le pays s'obstina à les vouloir toutes les deux.
1. M. Gazier, dans ses Études religieuses, a cité des paroisses où lo culte paraît n'avoir jamais été interrompu.
LA DÉCHRISTIANISATION 259
La déchristianisation n'avait pourtant pas été tentée en pure perte. L'idée de supprimer le traitement des prêtres s'était propagée rapidement. Plusieurs représentants en mission écrivaient au Comité de salut public que, pour mettre tout le monde d'accord, il n'y avait qu'à laisser payer les messes par les gens qui en voulaient. Mais pouvait-on affirmer que l'Etat était étranger à toute espèce de culte et entièrement séparé de la religion, au moment où s'établissait une nouvelle religion d'État, le culte de l'Être suprême?
La chute de Robespierre fit disparaître le dernier obstacle.