CHAPITRE XXIII
La période de notre histoire qui suit le 10 thermidor est généralement considérée comme une période de réaction. Michelet, qui n'adore pas Robespierre, pense sur ce point comme Louis Blanc ; il enchérit même sur lui puisqu'il arrête son récit à cette date.
Il est vrai que, dès les premiers jours de cette période, les adversaires de la République relèvent la tête, retrouvent une audace et un crédit qu'ils avaient perdus; les jacobins sont menacés, maltraités et déjà Ton pressent la fermeture du club de la rue Saint-Honoré 1 . Mais à certains égards et principalement en matière religieuse, la Révolution continue, se complète. Loin de reculer, nous avançons.
1. Notons pourtant que c'est le moment de la panthéonisation de Marat.
Six semaines s'étaient écoulées depuis la chute du grand pontife de l'Être suprême. De tous les points de la France arrivaient des adresses flétrissant la mémoire du « tyran » et applaudissant à la victoire remportée sur lui.
Le jour de la deuxième sans-culottide de l'an II (18 septembre 1794), à la suite d'un rapport sur le succès de la confection du Grand Livre et sur les mesures propres à assurer le service de la dette publique, Cambon refit au nom du comité de Finances sa proposition du 13 novembre 1792.
Nous avons vu qu'à la fin de l'année 1793, la Convention déclarait que, provisoirement, la nation continuait à faire les frais du culte. Au mois de septembre 1794, faute d'argent, on ne payait plus les prêtres, mais on n'avait pas dit que cet état de choses serait définitif. La question n'était « pas formellement décidée », les mots laissaient « encore quelque prise »; Cambon montra qu'il fallait s'expliquer de façon à écarter toute espèce de doutes, et, cette fois, il ne rencontra pas de contradicteur.
La proposition qui, il y a deux ans à peine, soulevait des orages et effrayait de hardis révolutionnaires, ne scandalise plus personne, risque même de paraître surannée, inutile, dénuée de tout intérêt. Cambon n'a plus à plaider pour elle; l'utopie de
1792 est devenue une réalité. Il n'y a plus de lien à rompre; le nœud qu'il s'agissait de défaire n'existe plus, et il ne reste qu'à en constater la disparition. Cambon s'excuse presque d'arriver trop tard, il craint qu'on ne lui reproche de ressasser un sujet épuisé, oiseux; il prévoit qu'on va lui dire : à quoi bon? Quel rapport y a-t-il entre les prêtres et nous? Il ne s'attache qu'à montrer que ce qu'il demande n'est pas superflu : « Ne croyex pas que cette déclaration soit sans motifs. »
11 en fait valoir deux : l'un financier et actuel, l'autre éventuel et politique.
11 ne peut plus être question des frais du culte ; là-dessus pas d'incertitude. Mais « des difficultés se sont élevées sur les différentes lois rendues pour les pensions ecclésiastiques ». Il importe de mettre un terme aux argumentations par lesquelles les théologiens prétendent prouver qu'ils sont encore fonctionnaires publics, et de déclarer nettement qu'on recommençant à payer ces pensions suspendues presque partout, comme toutes les autres, depuis le l or germinal, la République ne salarie pas des prêtres, mais vient au secours des cidevant ministres de la religion.
Il importe surtout de se mettre en garde contre des entreprises pareilles à celles de la commune de Paris et de Robespierre. Cambon pressent Bona-
parte, redoute que quelque nouveau culte ne serve à fonder une nouvelle tyrannie. La déclaration qu'il «demande arrêtera « les ambitieux qui, pour se créer des partisans, cherchent à établir des systèmes religieux et à asservir le peuple par les ministres du culte qu'ils créent. Le Catilina moderne * n'avait pas négligé cette mesure; déjà ses sectaires s'étaient mis en possession des ci-devant églises ». Cambon ajoutait que le comité avait reçu des pétitions afin que la Convention déterminât le traitement des ministres desservant les temples dits de la Raison, de la Philosophie, ou dédiés à l'Être suprême.
Ainsi ce décret, qui sanctionnait une des ruines les plus imposantes que la Révolution ait faites, ne présente aucun des caractères attribués d'ordinaire à la Révolution ; il n'a rien de prématuré, rien d'audacieux, rien de brutal, il ne devance pas les événements, n'est pas le fruit d'idées préconçues, n'est pas dicté par le fanatisme irréligieux. Il arrive à l'heure où la restauration catholique a déjà commencé \ Il implique la condamnation des cultes regardés comme révolutionnaires. Ni Cambon ni
1. Texte du Journal des Débats; le Moniteur dit Maximilicn Robespierre. Sauf une autre différence insignifiante, les deux compte rendus soit identiques.
2. Trois jours après, le 21 septembre, aux Jacobins, un membre raconta que le jour de Notre-Dame, ayant essayé de dissuader les paysans de Seine-et-Marne d'aller à la messe, il avait failli être lapidé.
personne ne fait valoir des arguments philosophiques. L'acte qui semble aujourd'hui à beaucoup de gens un acte d'hostilité contre la religion, ne parait pas avoir été envisagé de même en 1794. Cambon est bien un adversaire du catholicisme, mais il ne propose pas une arme de guerre contre lui. Grégoire et ses amis ont adhéré à la séparation en même temps qu'ils travaillaient à restaurer le culte *.
On n'a pas assez tenu compte de tout cela.
Comme un décret rendu six mois plus tard régla les questions religieuses avec beaucoup d'ampleur, on s'est habitué à chercher, dans le rapport de Boissy d'Anglas, le commentaire de la disposition commune aux deux décrets. On a expliqué la suppression du budget du culte par des considérations dont il n'avait pas été dit un mot le jour où elle fut prononcée.
La saine philosophie de l'histoire ne consiste pas à mettre de la philosophie là où il n'y en eut pas. Le décret du 18 septembre ne fit que légaliser, régulariser un fait accompli ; ce fut un acte de décès plutôt qu'une sentence de mort. On assistait à la répétition de ce qui s'était passé pour la royauté abolie par des hommes qui, la veille
i. Voir Hist. polit, de la Ré vol. fr. de M. Aulard p. 536.
encore, n'étaient pas républicains. La Convention obéissait, non à la logique d'une doctrine, d'un système, mais à celle des événements. Le budget du culte se trouva supprimé incidemment, sans débats, à propos d'une question de finances.
Cambon, nous le savons, ne manquait pas d'éloquence. Il ne paraît pas en avoir usé ce jour-là. Son discours, tel que nous le lisons, est terne et sans éclat. Nous éprouvons une sorte de déception à rencontrer une parole si froide en une circonstance si grave ; point de souffle généreux, d'accents élevés, émus, rien qui sente la passion. Jamais réforme d'une telle importance ne fut introduite et adoptée avec une tranquillité pareille. L'absence de toute parole chaleureuse et de toute discussion donne même à cette séance un intérêt singulier : le calme de Cambon, son indifférence, sa simplicité hautaine et dédaigneuse, atteignent à une gravité qui dépasse celle de bien des harangues énergiques et pressantes. Rendu dans un accès d'enthousiasme, à la suite d'un appel vibrant, le décret qui consomma la grande ruine n'aurait pas pour le penseur la même ironie tragique ! .
Mais pour attirer et fixer l'attention de la foule, une certaine mise en scène, un appareil drama-
1. On songe à ce mot c la mort sans phrase » qu'un contresens matériel a rendu célèbre.
tique, des éclats de voix, sont peut-être indispensables. Nous ne voyons pas que les contemporains aient réfléchi un seul instant au décret de la Convention. Ils n'étaient pas, comme en septembre 1792, lors de la réforme de l'état civil, distraits par des événements terribles, ils n'écoutaient pas avec anxiété les bruits de la frontière ; et cependant, à en juger d'après les journaux et les rapports de police *, on ne s'occupa aucunement de la séance du 18 septembre. On s'échauffait pour ou contre les jacobins, on s'émouvait du prix des subsistances; quant au rapport de Cambon, il n'en fut pas question.
Même insouciance chez la plupart des historiens avant Quinet 2 . Ils ont à peine mentionné la deuxième sans-culottide; quelques-uns des plus grands n'en ont rien dit. Michelet n'a pas estimé que la séparation valût la peine de prolonger un peu son récit; c'était pourtant la conclusion naturelle, indispensable, d'une histoire présentée comme la lutte de l'esprit moderne contre la religion du moyen âge. Louis Blanc, résumant l'œuvre législa-
1. M. Aulard les a publiés dans Paris pendant la réaction thermidorienne.
2. Lui-même est très insuffisant, il parle de la suppression (qu'il met deux fois, p. 391 et 395 du t. II, à la date du 20 septembre) sans insister sur la façon dont elle fut faite. Lui déplaisait-il de s'arrêter à un acte qui contrarie sa thèse?
tive de la Convention, rappela un prix proposé pour le perfectionnement de la filature au fuseau; il ne fit pas même allusion à la suppression du budget du culte '.
Pour excuser ce silence, dira-t-on que, par cette décision, la Convention ne fit que confirmer ce qui durait depuis plusieurs mois? Mais en septembre 1792, elle n'avait eu également qu'à sanctionner une ruine déjà accomplie. Le trône était renversé dès le 10 août; elle affirma en principe ce qui existait en réalité avant sa réunion. L'abolition de la royauté n'en est pas moins fixée avec raison au 21 septembre. En septembre 1794, les prêtres n'étaient plus payés, mais la séparation de l'Eglise et de l'État n'était encore qu'un accident, aucune résolution n'avait été prise. Comme le disait Cambon, la question n'était pas formellement décidée. Le décret qui la trancha n'est pas moins grave, moins mémorable que celui du 21 septembre 1793 ; il l'est peut-être davantage. Le monde avait déjà vu crouler des monarchies, mais n'avait pas entendu ce « mot isolé dans l'histoire :
1. Si j'ai bien cherché dans ses deux derniers volumes, il ne parle pas plus de la séparation au cours de son récit que dans sa conclusion; silence d'autant plus frappant qu'il fait sur Louis XVII un chapitre de 45 pages. — La négligence de certains historiens est incroyable : Carlylc n'a sur l'histoire religieuse de la Révolution que quelques lignes très faibles.
La nation ne salarie aucun culte ». Joseph de Maistre citait cette parole inouïe, comme preuve du caractère satanique qui distingue la Révolution de tout ce qu'on a jamais vu.
Au lieu d'encombrer notre mémoire de dates fastidieuses, il conviendrait d'apprendre celles qui marquent le progrès des idées. Dans l'histoire religieuse de la Révolution, il y en a quatre qu'il faut retenir aussi soigneusement que celle de la prise de Constantinople par ies Turcs ou celle du traité de Westphalie : Le 13 avril 1790, rejet de la motion de Dom Gerle ; le 7 mai 1791, affirmation de la liberté des cultes; le 20 septembre 1792, réforme de l'état civil; le 18 septembre 1794, séparation de l'Église et de l'État.