‹ La séperation de l'église et de l'État en 1794Chapitre 84 sur 88 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Parmi les conséquences déplorables du crime de brumaire, je n'en vois pas de pire que ce qui arriva en matière religieuse. Bonaparte crut que des prêtres payés par lui seconderaient ses desseins. Rome accepta « avec la plus grande joie », comme « la plus douce des consolations », le traité qui restaurait, non la religion, mais le lien entre l'État et l'Église.

La réaction commencée par le Concordat s'aggrava sous la Restauration. Le comte Lanjuinais, pair de France, commandeur de la légion d'honneur, membre de l'Institut, s'écriait en 1819 : « Lorsque la religion catholique est redevenue religion de l'État, qu'il lui est permis de recouvrer sans limites les richesses et les préséances d'ordre politique qui avaient corrompu son clergé, que voyons-nous? L'ancienne intolérance a relevé sa

tête hideuse; rultramontanisme, les superstitions, l'ignorance, accourent à son aide. On attaque no» plus sages lois. »

Au mois d'avril 1825, la Chambre des député»

discutait la loi sur le sacrilège adoptée par la Chambre des pairs; Royer-Collard venait de dire que Ton retournait aux ténèbres du moyen âge, il avait comparé cette loi « absurde et inique » aux . « monuments barbares des persécutions religieuses », et demandé si Ton oserait « prétendre que l'Etat a le droit, entre les diverses religions, \ de décider quelle est la vraie ». Le ministre des • Affaires ecclésiastiques et de l'Instruction publique ! répondit : « La religion nationale, la religion de l'État, est la religion catholique. Donc l'État professe le dogme de la présence réelle... Le sacrilège est un crime... » La loi, adoptée le 15 avril 1825, par 210 voix contre 95, punissait de mort le « vol sacrilège » d'hosties \ et des travaux forcés à perpétuité le vol de vases sacrés, commis dans une église, le jour, sans effraction ni escalade.

Les ennemis de la Révolution eurent, au cours du xix e siècle, bien d'autres triomphes éclatants; je suis surtout frappé de leurs victoires silcn-

1. De Bonald avait dit à la Chambre des pairs que punir de mort le sacrilège, était tout simplement renvoyer le coupable devant son juge naturel.

LA RÉVOLUTION A-T-ELLE ÉCHOUÉ? 27 i

fefCieuses, inaperçues. Les décisions officielles, les ^manifestations bruyantes, ne sont pas toujours les t.plus significatives. Que le gouvernement destitue Michelet, Quinet ou Renan; que les pèlerins affluent à Paray-le-Monial ou à Lourdes; qu'un Balzac, dans un de ses accès d'insolence grossière, vante la révocation de l'édit de Nantes, cela ne prouve pas grand'chose. Bien autrement instructives sont les concessions faites, avec plus ou moins d'inconscience, par des gens qui se croient pleinement émancipés ; bien autrement graves sont les manœuvres insensibles par lesquelles certaines conquêtes nous ont été enlevées. Des démonstrations décisives furent oubliées, des préjugés, qui semblaient dissipés sans retour, ont retrouvé crédit; les chefs de la contre-révolution ont tendu des pièges où se laissèrent prendre parfois ceux-là même d'entre nous qui font le plus d'efforts pour acquérir et conserver le meilleur de tous les biens, la pleine liberté d'esprit. Qui peut se flatter d'une émancipation complète? Et qui sait exactement de quel poids le moyen âge pèse encore sur nous 1 ! Je ne me dissimule pas les gains de la réaction.

1. Il faudra, le moment venu, rechercher les erreurs dont le xviii* siècle avait fait justice et dans lesquelles le xix e s'est replongé. Mentionnons seulement la réhabilitation des croisades et la faiblesse de Michelet (voir cj-dessus, p. 239).

Ils ont fait croire à des penseurs éminents que la Révolution était une expérience finie et manquée.

Cela fut-il vrai, je ne saurais la renier; Montaigne dit que certaines défaites valent autant que les triomphes les plus fameux. Mais a-t-elle échoué?

Avant de répondre et de s'amuser à son oraison funèbre, il conviendrait de savoir au juste ce que se proposaient les hommes qui l'ont commencée, de bien connaître le but et le résultat qu'ils voulaient atteindre. On ne prend pas ce soin; au lieu d'écouter les vœux qu'ils ont si amplement exprimés, on leur prête des desseins qu'ils n'ont pas eus, on méconnaît l'esprit dont ils étaient animés, on déclare qu'ils ont « jeté le monde dans une terrible aventure » *, comme si c'était par leur faute que l'aventure devint terrible !

Heureusement, nous avons les cahiers de 89.

Leurs auteurs faisaient des rêves qui ne se sont pas tous réalisés , et l'on relève dans leurs doléances des réformes qui furent essayées sans succès ou ne l'ont pas encore été du tout; est-ce un motif pour parler d'avortement? Par un raisonnement tout pareil, on démontrerait encore mieux que la prédication évangélique demeura infruc-

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