‹ La séperation de l'église et de l'État en 1794Chapitre 85 sur 88 · Tocqueville, lettre du 18 septembre · texte numérisé non relu

Tocqueville, lettre du 18 septembre

tueuse et que les disciples de Jésus n'ayant pas, au bout de dix-neuf siècles, réussi à fonder la société souhaitée par leur maître, l'entreprise chrétienne n'a pas réussi.

Dans bien des cas, en des matières d'importance capitale, les réformes demandées en 89 furent obtenues, ou même dépassées tellement que Calonne, Mounier et leurs amis ont pu, à bon droit, invoquer contre certains décrets les mandats donnés par la nation; entraînés par la force des choses, par les nécessités de la lutte, les Constituants, comme les Conventionnels, prirent des décisions imprévues, allèrent beaucoup plus loin qu'il ne leur était prescrit. Appelle-t-on cela un échec? Ne serait-ce pas plutôt un excès de victoire?

« Une grande révolution dont le projet eût paru chimérique, il y a peu de mois, s'est opérée au milieu de nous. Accélérée par des circonstances incalculables, elle a entraîné la subversion de l'ancien système. » Nous venons de voir, en matière religieuse, la justesse de ces paroles de Mirabeau.

Songez au point de départ : on était encore à parler de tolérance; on arriva jusqu'à séparer l'État de l'Église. Si depuis, nous avons fait un grand et malheureux pas en arrière, la liberté des cultes demeura du moins à peu près intacte. A la chute de Bonaparte, les réactionnaires se don-

nèrent la satisfaction de proclamer que le catholicisme reprenait tous ses anciens privilèges, redevenait religion d'Etat; mais l'article précédent de la Charte assurait aux divers cultes une égale protection, et l'article suivant accordait un traitement aux pasteurs protestants. La prétendue religion d'État n'était religion d'État que de nom.

Les registres de l'état civil sont constamment restés entre des mains laïques. Sous la Restauration, il y eut quelques tentatives pour les rendre au clergé ; les pétitions présentées à cet effet furent écartées sans difficulté.

Même en ce qui concerne la séparation, la revanche cléricale ne fut pas complète. Nous ignorons quand il nous sera donné de réparer notre perte et de restaurer la pleine liberté; peut-être y viendrons nous à bref délai, peut-être faudra-t-il attendre patiemment une échéance lointaine. Mais la seule solution sensée, équitable, de la question religieuse est trouvée. Le fait a disparu, l'idée reste et règne 1 . La Révolution nous a tirés de la confusion que le moyen âge, détruisant l'œuvre des grands jurisconsultes romains, avait rétablie et rendue complète; nous avons appris à distinguer

1. De Mnislrc avait bien discerné ce qu'il y a d'indestructible, d'irréparable dans la Révolution; quand elle commença à s'apaiser, il écrivit : « Les grands excès ont disparu, mais les principes subsistent. »

Tordre temporel de l'ordre spirituel, à concevoir une société dont les institutions, les lois, la morale, seront entièrement exemptes de toute influence théologique ou sacerdotale; malgré de fâcheuses défaillances, nous nous acheminons vers une entière « laïcisation ». Ce qui scandalisait, ce que les penseurs les plus hardis imaginaient à peine, est compris, jugé si naturel et si simple que nous ne soupçonnons pas la difficulté qu'il y avait à l'admettre.

Vous gémissez de la lenteur avec laquelle le progrès se fait, vous êtes impatients parce que vous n'avez qu'une heure à vivre, vous vous affligez parce que de grands obstacles vous arrêtent. Rassurez-vous. Une fois prononcées, certaines paroles ne sauraient être oubliées, un jour viendra où elles trouveront un écho, seront répétées victorieusement. En attendant, elles flotteront dans l'air, pareilles à ces graines ailées qui semblent perdues au moment où le vent les disperse, mais qui, l'an prochain, couvriront le sol de verdure et de fleurs.

Nos grands-pères n'ont pas combattu en vain, et la Convention ne se trompait pas, le jour où, de cette voix qui semblait à de Maistre la trompette infernale, elle proclamait la fin du vieux monde et l'avènement d'une ère nouvelle. Quand je pense à

la prodigieuse organisation des ennemis coalisés contre la Révolution, à l'effroyable puissance dont ils disposent, à leur acharnement, à leur habileté incomparable, je suis bien plus frappé de nos gains que de nos pertes, j'admire que certaines conquêtes ne nous aient jamais été disputées sérieusement. La contre-révolution s'est trouvée impuissante à recouvrer les places auxquelles tendait son principal effort; c'est elle, et non la Révolution, qui a échoué.

Ne perdez donc pas le courage ni l'espoir.

N'écoutez pas les faux prophètes, leurs complaintes sur notre décadence. Depuis la fin du moyen âge et même avant, sous les règnes les plus brillants, sans en excepter celui de Louis XIV, il s'est rencontré des gens chagrins qui déploraient la déchéance, la ruine du pays. Au terme d'une vie pendant laquelle je n'ai guère cessé d'interroger l'histoire, je sais ce que valent ces lamentations qu'un patriotisme plus sincère rendrait moins bruyantes. J'ai foi en la France, et le xx e siècle ne me fait pas peur pour elle.

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