LE TRIANGLE DE SAGARD
Alexander Fraser publiait en 1908 son cinquième rapport annuel des Archives d'Ontario, contenant l'érudit travail du P. Jones, Sendake Ehen, ou Old Huronia. La lumière se faisait enfin sur les théories lancées depuis une cinquantaine d'années au sujet de Toanché, et pour la première fois le triangle de Sagard était logiquement utilisé au moyen d'une opération trigonométrique. Le Récollet dit dans son Histoire du Canada (Vol. I, pp. 206-7):
Il fe paffa vn affez long-temps après mon arriuée auant que i'euffe aucune cognoiffance, ny nouuelle du lieu où eftoient arriuez mes confrères, iufques à vn certain iour que le Père Nicolas accompagné d'vn Saunage, me vint trouuer de fon village, qui n'ef toit qu'à cinq lieues de nous . . . (207) ... Le lendemain matin nous prifmes refolution le Père Nicolas et moy auec quelques François d'aller trouuer le Père lofeph à fon village efloignez du.noftre de 4 ou cinq lieues, car Dieu nous auoit fait la grâce que fans l'auoir prémédité nous nous mifmes à la conduite de trois perfonnes, qui demeuroient chacun en vn village, d'égale diftance les vns des autres, faifans comme vn triangle.
Sagard habitait Tequieunonquayaé, appelé la Rochelle par les Français, à cause du port et des défenses naturelles de la bourgade.
La Rochelle est plus tard identifié par les Jésuites avec Ossassané. Le P. Martin a été le premier à placer cette localité à Point Varwood, emplacement dont l'exactitude n'est plus mise en doute depuis les observations topographiques et les fouilles archéologiques nombreuses faites dans le voisinage . Le P. Le Caron, premier missionnaire venu en Ontario, habitait au temps de Sagard le triple bourg de Khinonascarant, voisin de Carhagouha. Le P. Viel était, comme on l'a vu, à Toanché. Sagard ne prétend pas préciser en donnant ses distances, car il n'a pas encore franchi l'étape entre son habitat et Toanché ou Khinonascarant. Mais plus tard les Jésuites feront des voyages fréquents à ces diverses bourgades, et pourront ainsi supputer les trajets parcourus. L'erreur n'est pas forte si l'on tient compte des sinuosités des sentiers indiens, qui suivent les hauteurs de préférence aux vallées, des accidents de terrain, des obstacles offerts par les nombreux cours d'eau; et l'on ne doit pas oublier, en consultant Old Huronia, que Jones mesure à vol d'oiseau. Quatre surrections maîtresses traversent Tiny du nord au sud; elles sont séparées par' de larges vallées parallèles arrosées de ruisseaux et de rivières, de sources et de lacs (Hunter, Tiny, pp. 5-6). Les triangulations de Jonse, observées sur une carte topographique de 1838, à l'échelle de quarante chaînes au pouce, dont nous avons un prussiate en main, se confirment presque exactement partout. Pour le triangle de Sagard, nous trouvons; d' Ossassané à Khinonascarant, neuf milles; d'ici à Toanché, dix milles; de Toanché à Ossassané, troisième côté, neuf milles et une légère fraction.
On confirme aussi l'emplacement donné par Jones à Toanché au moyen d'Ihonatiria et de son éloignement des autres villages de Huronie, en prenant Point Varwood, Ossassané, comme base établie d'après les repères fixes de Teanaostaiaé et de Sainte-Marie-sur-Wye (Saint-Marie I). Au retour du P. de Brébeuf, la tribu de l'Ours formait la moitié de la population ouendate; elle avait neuf villages dans la Pointe proprement dite: Teandeouiata, ou Toanché II, bientôt abandonné; Oenrio, né du démembrement de Toanché I au printemps de 1633; Anonatea, Khinonascarant, Onnentisati, Arontaen, Arenta, Touaguainchain, et Tondakhra. Ihonatiria était fondé en octobre 1634, et se grossissait plus tard à même une partie des populations de Teandeouiata et d'Oenrio, qui allaient se cabaner autour d'Echon, nom huron du P. de Brébeuf. Arontaen ou Karontaen occupaient l'emplacement de Carhagouha, le fort à triple palissade de Champlain, ou le voisinage immédiat. Dès 1626 ce fort était réduit à fort peu de chose. Khinonascarant avait alors englobé un fort effectif des Carragouhains, et le lieu où le P. Le Caron célébrait en 1615 la première messe en Ontario, le 12 août, s'était par
la suite rapidement dépeuplé pour des raisons que la destruction par le feu des manuscrits du Récollet nous empêche de connaître aujourd'hui. Les Jésuites ne disent rien de cet exode. Khinonascarant revient pourtant assez souvent dans les Relations. Jones le place, à l'aide du triangle de Sagard, entre Dover ou Cedar Point et Point Cockburn, près du détroit qui sépare la péninsule, appelée la Pointe, de l'île des Chrétiens- Ahouendoe, dont on a fait Christian Island, et à l'ouest des lots 21, XVI Ile et XIXe concessions (Old Huronia, 272). Ces lots sont à deux lieues de Todd's Point, en ligne droite.
Toanché semble avoir été longtemps le débarcadère et l'habitacle favori des Français, certainement jusqu'à la fondation d'Ihonatiria. Brûlé vivait avec la famille d'Aénons, chef de bourgade, puis plus tard chef de toute la Pointe. Lors d'un Conseil franco-huron tenu à Québec en 1633, les autres villages se plaignent de la faveur accordée à Toanché (Rel., VIII, 50):
... il fembloit neantmoins, que les François n'aymoient qu'vne feule de leurs Bourgades, puifque tous ceux qui montoient en leur Pays la prenoient pour leur demeure
Mais la tribu de l'Ours, ou mieux encore Toanché, conserve une fois de plus son avantage (id., V. 254) :
Bref les homes du village où auoient demeuré nos Pères s'adreffans au Père Brébeuf, luy dirent, ouure nous tô cœur, ne cache rien, où veux tu demeurer en noftre pais. Veux tu eftre dans nos cabanes, ou en auoir vne à part. l'en veux auoir vne à part, dit le Père. Hé bien, repartent ils, nous irons tous nous cabaner à l'entour de toy, nous nous fommes féparés, & auons rompu noftre village à la mort du François qui a efté tué en noftre pais: chacun s'en eft allé qui deçà qui delà.
De Brébeuf nous dit qu'il s'embarqua avec les gens de la Roche, domiciliés vers le lac Simcoe, mais tous descendirent au port de Toanché. Plusieurs autres indices de préférence se trouvent encore dans les Relations (IX, 288) :
. . . s'ils auoient du cœur et de l'amour pour nous, ils nous témoigneroient autant d'affection qu'auoit fait cette Bourgade d'où eftoit Satouta.
On revoit à peu près la même chose pages 286 et 290 du même volume. Une fois rendu à Toanché II, de Brébeuf apprend que le feu a détruit deux fois le village de son hôte, et que dans chaque cas la cabane d'Aouendohié a été seule épargnée (VIII, 92); cela n'empêche pas le missionnaire d'afïîrmer qu'il a vu l'endroit où Brûlé a été assommé, car il devait connaître exactement la disposition du village.