UN REPÈRE IMPORTANT
Ihonatiria, établi tout près de Toanché II, était au bord du lac Huron, et non pas à l'intérieur des terres, comme quelques historiens on voulu le faire croire. D'ailleurs, les Relations sont précises sur ce point:
Le neufiefme (juin 1636) aborda icy vn Sauuage mort fous les glaces (X, 82).
Nous fonimes fur le bord d'un grâd Lac (id., 102).
Il eft vray que vous ne ferez plus au bord du Lac pour receuoir les paquets qu'on vous enuoyera (242).
Jones cite la Relation de 1637, dans laquelle il est question de V Insula Ondiatana, que Ducreux place exactement à l'endroit oij se trouve aujourd'hui Giant's Tomb, droit en face de la baie Sawlog, formée par la péninsule de Todd's Point. Ondiatana signifie U Ile en face de nous, ou présente à notre vue, ou devant notre Pointe. (Old Huron., 28-29-30). Le même auteur traduit Ihonatiria Le petit Hameau au-dessus du Canot Chargé (id., 185-187), l'escarpement dominant l'atterrissage. Or le lot 6, concession XXI, occupe une falaise qui surplombe une belle et spacieuse baie à fine grève, à l'est immédiat de Todd's Point, en face de Giant's Tomb. La photographie publiée par Jones accuse nettement les contours de la carte topographique de 1912, Ministère de l'Intérieur, et de celle de 1838. Le port de Toanché est à quatre milles à vol d'oiseau de ce dernier endroit, selon Jones. Or il existe un vieux sentier conduisant de la baie Sawlog au lot A de la XVIe concession. Ses tronçons se perdent en partie dans la forêt, mais la présence d'un bout de ce sentier dans le lot No. 1 de la XVI le concession permet de corriger la solution de continuité. Jamais le langage figuré des Sauvages, les indications précises des Relations, la carte de Ducreux et les fouilles ne pouvaient mieux confirmer, avec la topographie du lieu, cet emplacement de Jones Des découvertes ont été faites dans le sentier qui mène de la baie Sawlog aux hauteurs de Tiny (Ont. Archseological Report, 1913, p. 39), et passe sur la falaise d' Ihonatiria. Aux trois quarts du chemin à peu près, entre le lot A, XVIe concession, et la baie Sawlog, Jones établit Teandeouiata, Devant la Pointe de Sable (Old Huronia, p. 56), nom bien approprié à un village qui se trouverait ainsi en ligne avec la dune de sablon qui domine l'entrée de la baie de Penetanguishene. Le P. Martin a fait une bonne aquarelle de ce goulot en 1855.
Les triangulations ont été basées sur deux repères fixes: Saint- Joseph II, ou Téanaostaiaé, où l'on a découvert dans les cendres le crucifix de la mission incendiée par les Iroquois après le martyre du
P. Daniel (Old Huronia, 21-22-250), et les ruines du fort Sainte-Marie I, township de Tay (id., 8). Jones a pris les distances entre ces deux endroits et Point Varwood, où Martin et Laverdière fixaient l'emplacement primitif de la Rochelle, et il a créé un troisième repère en consultant la description des fortifications naturelles de la bourgade; ce procédé reconstituait le triangle de Sagard en rétablissant Khinonascarant et Toanché — Jones n'attendait plus que la confirmation des fouilles.
LES DÉCOUVERTES ARCHEOLOGIQUES.
Andrew-Frederick Hunter, secrétaire de la Ontario Historical Society, a parcouru vingt ans le comté de Simcoe et relevé plus de quatre cents ossuaires, emplacements de villages hurons, et caches de reliques françaises ou sauvages. Ses travaux ont rendu de grands services aux chercheurs, et les fouilles qu'il a consignées ou vérifiées ont facilité les études analytiques. On peut lire ces monographies dans les annexes aux rapports du Ministre de l'Instruction publique, années 1899, 1902, 1903, 1904 et 1907. La plaquette sur Tiny comporte quarante-deux ossuaires et emplacements de villages (1899, publiée séparément, édition épuisée, très rare). L'allotissement des terres, les levés topographiques officiels, la résurrection des sentiers indiens près des ruines, expliquent les notes de Hunter, ainsi que les recherches postérieures de Jones. La route militaire de Penetanguishene, construite en 1819 par le Génie, n'est qu'un sentier huron élargi, allant du lac Simcoe à la baie de Penetanguishene. Les itinéraires indiqués dans les Relations revivent aujourd'hui pour la plupart, en tronçons retouvés cà et là. Le chemin qui passe à la ferme Grozelle cache un sentier de l'époque huronne.
La plus importante découverte, au point de vue des débuts français en Ontario, est celle que MM. Grozelle ont faite sur leur ferme, tout récemment. En défrichant et en labourant, ces cultivateurs ont fait surgir d'une superficie de trente acres l'emplacement d'un village huron. Ce renseignement nous arrive de M. Louis Gignac, maire de Penetanguishene. Or un village huron, dans cette partie de la Pointe, ne saurait être étranger au premier Toanché. Les Relations ne disent nulle part qu'on ait construit sur les ruines de la bourgade où Brûlé fut mis à mort; et la superstition huronne, si souvent en cause dans les récits des Jésuites au sujet des représailles posthumes de l'interprète, nous font comprendre pourquoi il fort estprobable que les Ours n'ont jamais habité cet endroit après 1633. Oenrio était plus à l'ouest, sur le parcours d'Ihonatiria à Onnentisati. Anonata était encore plus loin vers le Couchant. Karehassa longeait la rive entre la baie de Penetanguishene et
Ihonatiria. Otouacha était au bord de l'eau, dans la concavité du Triangle Redoubt de l'occupation militaire.
Lorsque les fouilles s'accordent avec les Relations, les triangulations et les prévisions raisonnées de Jones, le doute nous semble impossible. Ici, des bouts de palissade; là, des fragments de poterie, des pétunoirs hurons, des amas de cendre régulièrement alignés, des ossuaires, des tomahawks, des anneaux portant le chifïre I.H.S. surmonté de la Croix, des colliers — tout contribue à rétablir les jalons. Ces concordances ont déjà donné l'emplacement de Carhagouha, où le P. Le Caron célébrait, le 12 août 1615, la première messe dite en Ontario: lot 20, XVI le concession de Tiny, ferme de M. Philias Beaupré, beau-frère du curé actuel de Lafontaine, M. L'abbé P.-J. Prunelle. La ferme Beaupré était occupée par M. Télesphore Desroches en 1898, lors des voyages de Hunter. La grosse moitié de la Pointe fait partie de la paroisse de Lafontaine. M. l'abbé Prunelle est né sur une ferme qui occupe le lot 22.
Ce qui précède confirme suffisamment, croyons-nous, les prévisions et les précisions de Jones, et l'on peut aujourd'hui définir comme suit la concordance des récits contemporains, des triangulations et des fouilles :
L Ihonatiria, première mission fixe des Jésuites en Huronie, fondée par de Brébeuf en 1634; lot 6, concessions XX et XXI, Tiny, près du sentier qui monte de la baie Sawlog, à l'est de Todd's Point, au bord du lac Huron, devant Giant's Tomb; abandonnée en 1638.
2. Toanché II ou Teandeouiata, deuxième habitation du P. de Brébeuf au pays de l'Ours, lot 3, XIXe concession, appartenant à Charles McGibbon, propriétaire de scieries à Penetanguishene, à trois quarts de lieue du port.
3. Toanché I, premier domicile des Jésuites en Huronie; domicile de Brûlé, lieu de sa mort et de sa sépulture; lot I, XVI le concession, ferme de MM. Antoine et Constant Grozelle, sur laquelle on a découvert un emplacement de village huron; résidence du P. Nicolas Viel, Récollet, avant la prise de Québec.
4. Otouacha, port de Toanché, sur la falaise et sur la grève, lot A, XVIe concession, appartenant à Charles McGibbon; ici Samuel Champlain toucha terre le premier jour d'août 1615, avec Brûlé, qui le guidait dans ce voyage.
Ces emplacements s'alignent entre Todd's Point et la réserve McGibbon. C'est sur le sol de la ferme Grozelle que Brûlé, véritable découvreur de l'Ontario, fut assassiné, vingt-trois ans après son arrivée dans un pays qu'il connaissait mieux que tout autre Français de l'époque.
Et le berceau des découvertes Fut le tombeau du découvreur.
l'époque du meurtre. /"n* OEHTRE
La Relation de 1636 (Vol. X) raconte les démarches des Hurins ^,.i*^^îi|l^*SS»OH * de l'Ours au sujet de la translation des restes de Brûlé. De Brébeuf ^2?2)4'î^ dit là-dessus (p. 304) : V ^ ^ ' f^
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Il nous propofa donc, fi nous ferions contens de leuer les corps des deux François qui font morts en ce païs, fçauoir eft de Guillaume Chaudron & Eftienne Bruflé, qui fuft tué il y a quatre ans. . . .
Consul-W. Butterfield s'est probablement basé sur cette donnée pour affirmer que Brûlé mourut en 1632 (Brulé's Discoveries and Explorations, p. 120). M. Benjamin Suite fait mourir l'interprète vers 1633 (Hist. des C.-F, t. I, p. 93). M. N.-E. Dionne se contente de dire que quelques années après s'être vendu aux Anglais en 1629, Brûlé tut tué par un sauvage (Champlain, Makers of Canada, Morang, p. 203).
Il nous faut donc invoquer les Relations pour préciser. Les Français revinrent à Québec en 1632. Le P. Paul Le Jeune était avec eux. Il n'y eut pas de traite. L'année suivante, les bateaux des Cent-Associés parurent. Champlain reprenait possession de la colonie, le P. de Brébeuf se préparait à remonter en Huronie, et la traite allait se renouveler. Laissons la parole au P. Le Jeune (Vol. V, pp. 238-240):
Le 27. de luillet Louys de Saincte Foy furnommé des Sauuages Amantacha, duquel i'ay parlé cy deffus retourna vers le fieur de Champlain qui l'auoit enuoié au deuant de la groffe trouppe de Hurons qu'on attendoit de iour en iour: il en eftoit défia venu quelques canots en diuers iours, tanftoft fept ou huit, & tanftot dix ou douze à la fois, mais en fin le 28. de luillet il en eft arriué cent quarâte ou enuiron tout à la fois qui portoient bië cinq cens Hurons, d'autres difent 700 auec leurs marchâdifes.
Pourquoi Champlain envoyait-il Amantacha au devant du contingent huron ?
. . . Les Sauuages de rifle & les Algôquains, qui font deux nations qu'on rencontre venant des Hurons à Kébec, les auoient voulu diffuader de venir iufques aux François, difans — 240 — qu'on leur ioueroit vn mauuais party à caufe de la mort d'vn nommé Eftienne Bruflé qu'ils auoient tué. . . .
La menace s'aggravait de circonstances mauvaises:
... & qu'vn Algonquain de la petite nation aiant tué vn François, on l'auoit pris prifonnier, & que c'eftoit fait de fa vie, qu'on en feroit autant à quelque Huron.
Le gros des Hurons arriva donc à Québec le 28 juillet 1633 après des petits groupes qui s'étaient montrés de jour en jour. Amantacha
était déjà venu le 2 (id., 224-226). Il savait la mort de Brûlé, car une fois renvoyé par Champlain vers ses compatriotes, retenus chez les Algonquins, il leur parla avec autorité, leur faisant voir que les calomnies des gens de l'Ile étaient fausses (V, 240, Rel.) :
Louys Amantacha se rencontrant là deffus affeura à ceux de fa Nation de la bienueillance des Frâçois, proteftant qu'il eftoit content qu'on le mit à mort au cas que les François ne leur fiffent pas très-bon accueil. Que pour Bruflé qui auoit efté maffacré, on ne le tenoit point pour François, puis qu'il auoit quitté fa nation poui fe mettre au feruice des Anglois.
Amantacha n'eut pas joué sa vie s'il n'eut été rassuré par Champlain sur les conséquences possibles du meutre.