‹ La sépulture d'Étienne BruléChapitre 6 sur 10 · BRÛLÉ À ÉTÉ CONDAMNÉ PAR UN CONSEIL · texte numérisé non relu

BRÛLÉ À ÉTÉ CONDAMNÉ PAR UN CONSEIL

Le Frère Gabriel Sagard raconte la mort d'Etienne Brûlé. Les circonstances lui en étaient certainement plus familières que ne le comporte son bref récit (Hist., t. II, p. 431-432) .

A la fin ce fortuné Bruflé a efté du depuis condamné à la mort, puis mangé par les Hurons, aufquels il auoit fi long-temps feruy de Truchement, & le tout pour une hayne qu'ils conceurent contre luy, pour ie ne fçay qu'elle faute qu'il commit à leur endroit, & voila comme on ne doit point abufer de la bonté de ces peuples, ny s'affeurer par trop à leur patience, pour ce que trop exercée elle fe change en furie, & cefte furie en defir de vengeance, qui ne manque iamais de trouuer fon temps. Il y auoit beaucoup d'années qu'il demeuroit auec eux, viuoit quafi comme eux, & feruoit de Truchement aux François, & après tout cela n'a remporté pour toute recompenfe (432) qu'vne mort douloureufe & une fin funefte & malheureufe; ie prie Dieu qu'il lui faflfe mifericorde, s'il luy plaift, & aie pitié de fon ame.

L'oraison funèbre n'est pas longue, mais elle comporte au moins de la pitié envers un malheureux dont le Récollet lui-même avait eu à se plaindre Champlain nous dit en effet que Sagard, de retour à Québec en 1624, après une année de séjour aux Hurons, était mécontent de la conduite de certains Français montés dans la région, et surtout d'Etienne Brûlé, qui recevait alors cent pistoles par an pour (Oeuvres, VI, 81):

inciter les Sauuages à venir à la traicte, ce qui eftoit très mauvais exemple d'enuoyer ainfi des perfonnes si maliuuans, que l'on euft du chaftier féuèrement, car l'on recognoiffoit cet homme pour eftre fort vicieux & adonné aux femmes.

Si nous prenons le récit de Sagard à la lettre, il s'agit ici d une simple exécution. Le mot condamné évoque, dans les mœurs huronnes, la comparution devant un Conseil. Or il fallait que le crime fût d'ordre public pour que le Conseil s'en occupât; il devait être très grave pour que la sentence comportât la distribution des membres du supplicié en un festin anthropophagique, ce dernier rite s'observant pour tirer vengeance d'un ennemi de la nation, après les tortures traditionnelles (Rel., VI, 244). Mais la dépouille d'un ennemi public subissait le sort réservé aux cadavres des sorciers exécutés; elle était brûlée et les cendres en étaient jetées au vent (Rel., XIV, 36). Nous savons formellement que Brûlé a été enterré, puisque le Conseil de la Fête des Morts, tenu à la Rochelle en 1636, proposa au P. de Brébeuf de lever le corps de Brûlé avec celui de Chaudron (Rel., X, 304), tous deux inhumés dans les bois (id., 306), et de les placer dans l'ossuaire commun. Il y a donc contradiction entre les coutumes et la conduite des Hurons à l'égard de Brûlé. Brébeuf nous dit que l'interprète sxdivt été traîtreusement Qssdissmé (VIII, 92). Si le meurtre eut été le fait d'un particulier, à la suite d'un songe, ou pour d'autres raisons d'ordre privé, la victime n'aurait pas été mangée. Une vengeance personnelle aurait été punie par les chefs, surtout par Aénons, hôte de Brûlé. On satisfaisait d'ordinaire à un meurtre au moyen de présents offerts aux parents de la victime (Rel., VIII, 122; X, 214-222). Le meurtre pur et simple d'un Français, à une époque où la traite allait rouvrir, pouvait entraîner des conséquences sérieuses pour le village, la tribu, même la race, qu'on ne manquerait pas de tenir responsable. Il n'y eut ni présents offerts aux Français, ni représailles de la part de ces derniers. Ni les coutumes ni les lois n'exigèrent de réparation. Champlain avait pourtant décrété que l'Algonquin de la Petite Nation, convaincu de l'assassinat d'un Français qui ne lui avait fait aucun tort, méritait la corde (Rel. VI, 6).

Champlain, les traitants, et même les missionnaires, perdaient un précieux auxiliaire dans la personne de Brûlé, mais le silence se fit sur toute l'affaire. Les coupables étaient-ils trop importants pour être punis, ou la victime trop infime ? Un soupçon n'a jamais quitté l'esprit des Jésuites (Rel., XII, 86):

Ce Capitaine (Aénons) eft l'un de ceux qu'à croit qui ont tué ce miferable Briiflé, dont les plaies font encores toutes fanglâtes, mais il a tellement réparé cefte faute par l'affection qu'il a depuis porté aux François, que Notre Seig. luy a faict la grâce de venir mourir en Chreftien entre nos bras.

Aénons avait lui-même amené Brûlé en Huronie (Rel., X, p. 308) :

Le Maiftre de feftin de la Rochelle dit là deffus par condefcendance, que pour luy il n'y prétendoit rien, & qu'il eftoit content que l'autre, qui eft Chef de cette Pointe (Aénons), euft de fon cofté les corps de nos deux François. Celui-cy refpondit qu'il ne prétendoit rien à celuy qui auoit efté enterré à la Rochelle (Chaudron); mais que pour le corps d'Eftienne Brufié il luy appartenoit, que c' eftoit luy qui V auoit embarqué & emmené en ce Païs.

Aénons ne figure ni dans Champlain ni dans Sagard. On ne le voit pas non plus dans les Relations antérieures au retour des Jésuites à Québec. On sait cependant que ce Ouendat était un personnage important — chef d'Oenrio en 1634, chef de toute la Pointe en 1636. Les Sauvages ne portaient pas toujours le même nom (Rel., XVI, 202):

On me dit encor que les Saunages changent fouuent de nom. On leur en donne vn

n leur naiffance, ils le changent en l'aage viril, & en prennent vn autre en leur vieil-

1 efïe; voire mefme fi quelqu'vn eft bien malade, s'il s'échappe de cette maladie,

il quittera parfois fon ancien nom comme s'il luy portoit malheur pour en prendre

vn autre de meilleur augure.

Aénons protesta toujours de son innocence. S'il était coupable, on pourrait croire qu'il prévoyait l'impunité en se rendant à Québec (Rel., X, 236):

. . . ie n'en fus pas en la peine, & ceux qui s'attendoient de me uoir affommer furent bien eftonnez, quand ils virent l'honneur qu'on me fit ; iufques là que quelques vns difoient, que puis qu'on traitoit fi fauorablement vn meurtrier, le vray moyen de fe faire aymer des François eftoit de fendre la tefte à quelqu'vn. . . .

Pour être seul coupable, il avait dû être poussé à bout par Brûlé, mené audelà des bornes de la patience humaine, même de la patience huronne, si admirée de Sagard; car Aénons fut toujours empressé à l'endroit des Français. Il offrait son canot aux Jésuites pour

transporter les nouveaux missionnaires à la Pointe (Rel., IX, 246). Il les traitait avec une courtoisie touchante (id., 250). Il se faisait l'avocat des Robes Noires dans les conseils de son propre pays, et même au plus fort des condamnations à mort prononcées contre tous les blancs lors de l'épidémie de 1636-37, il intercédait pour eux. Il fut baptisé le 6 août 1637 après un long postulat, par le P. Pijart, qu'il ramenait à Québec, et mourut aux Trois-Rivières des suites d'une indisposition prise en chemin, et négligée dans la hâte du voyage (Rel., XI, 134).

S'il était l'un de ceux qui tuèrent Brûlé, Aénons devait avoir d'autres motifs que la vengeance personnelle. Les Sauvages embrassaient toute la tribu de l'Ours dans les accusations. Elle avait assassiné le Père Viel au Sault-au-RécoUet, avec son disciple Auhaitsic (Rel. VIII, 238; X, 78), comme elle avait massacré Brûlé. Les Algonquins voulaient dissuader les Jésuites d'aller en Huronie, surtout chez les Ours, et leur faisaient entrevoir un sort aussi misérable. Mais les Toanchains, connaissant ces rumeurs et ces médisances, considéraient la présence des missionnaires dans leur bourgade à l'égal d'un pardon (Rel., VIII, 98):

Bref ceux de noftre village me difoient, si tu ne f uffes reuenu, la traite des François eftoit perdue pour nous: car les Algonquains, & même les Hurons des autres villages, ne nous menaçoiët que de mort, fi nous y allions (à la traite), a caufe du maffacre de Bruflé; mais maintenant nous irons sâs crainte. . . .

Les Jésuites étaient comme otages dans la Pointe. Plus d'un Huron craignait d'être arrêté à Québec pour ses fautes ou pour celles d'autrni, mais une alliance nouvelle s'afhrmait dans le retour des prêtres (Rel., VIII, 102-104). Champlain oublia tout. Son froid silence le prouve. Après la semonce donnée à son interprête, en 1629, il cesse de s'occuper de lui.

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