L A G R A X D E GUE R II E
ces derniers qui hésiteraient encore, que la Russie n'était pas du tout prête pour la guerre, qu elle « canerait », par conséquent, au dernier moment, comme en 1909. Les correspondances diplomatiques publiées jusqu'aujourd'hui montrent, à l'évidence, que le comte Berchtold a été surpris et sérieusement impressionné par la mobilisation russe. Aucun homme sérieux ne doute plus que l'ultimatum autrichien à la Serbie a été soumis préalablement à Berlin ; il est certain, en outre, que, vers le 14 juillet, l'empereur d'Allemagne est intervenu à Vienne en faveur de la guerre et que la Ballplatz s'y est jetée tête baissée, malgré le manifeste de François-Joseph, le lendemain des funérailles archiducales. La conflagration européenne a été déchaînée par la déclaration de la guerre autrichienne à la Serbie, par celle de l'Allemagne et de l'Autriche à la Russie et par celle de l'Allemagne à la France, ainsi que par la violation de la neutralité de la Belgique par l'Allemagne. Le reste est survenu automatiquement (*). Et quand, de nos jours, Guillaume II se fait photographier au milieu des horreurs de la guerre, avec l'expression d'un pénitent et avec la légende : « Je jure devant Dieu que je n'ai pas voulu cela ! » les honnêtes gens sont pris d'un sentiment que je me défends de préciser. Ce chef de l'Eglise protestante en Allemagne, qui porte le turban turc à la Mecque et qui s'agenouille dans la cathédrale de Cologne, ne vous rappelle-t-il pas ces lignes magistrales qu'écrivait H. Heine en 1832: «Je ne pouvais me fier à cette Prusse, disait-il, à ce bigot et long héros en guêtres, glouton, vantard, avec son bâton de caporal qu'il trempe dans l'eau bénite avant de frapper... Elle me déplaisait, cette Prusse hypocrite, avec ses semblants de sainteté, ce tartufe entre les
(*) L'organe du parti socialiste allemand, le Vorwaertz, a publié, dans son numéro du 26 juin 1918,1a déclaration du député Haase au Reichstag-, lors de la discussion du budget : « Par son ultimatum, l'Autriche- Hongrie a rendu la guerre inévitable, et V Allemagne avait d'avance pris rengagement d'approuver cet acte. »
Etats... C'est chose infâme et révoltante que cette profanation de philosophes et de théologiens, par l'influence desquels on veut agir sur le peuple et qu'on force à se déshonorer publiquement, à trahir la Raison et Dieu... » Ce sont peut-être ces lignes qui ont exilé Heine non seulement de la Prusse, de l'Allemagne et de l'Autriche, mais même de Corfou! Comme l'a bien déclaré un auteur américain :
« L'Allemagne est, dès à présent, traduite devant le grand jury des nations civilisées, et son acte d'accusation est écrit au frontispice de l'Histoire. Elle est accusée d'avoir délibérément précipité l'Europe dans une guerre terrible pour augmenter sa puissance, assurer son expansion territoriale et celle de son commerce... » Quand l'Empereur d'Allemagne persiste à prouver, malgré toute évidence, que ce n'est pas lui qui a déchaîné cette guerre, il le fait probablement pour des raisons juridiques, n'ayant pas le droit, d'après la constitution de l'Empire, de déclarer une guerre offensive.
Plus encore que tous les faits se rattachant directement aux origines des événements que nous vivons, l'esprit général de l'Allemagne entière a préparé cette guerre, la voulant résolument. Ai-je besoin de rappeler, à l'appui de cette vérité, les écrits de Fichte, de F. List, de W. Roscher et de tant d'autres ! D'après M. W, Heffter, l'Allemagne doit toute sa grandeur aux incessantes luttes contre les peuples voisins. La Prusse, État de première importance, grande puissance mondiale (en 1837!), s'est développée sur le terrain slave; l'Allemagne, par conséquent, doit élargir la base de ses actions et de ses convoitises.
Luther lui-même n'avait-il pas proclamé la guerre « d'essence divine et comme une chose aussi utile, aussi nécessaire pour le monde que le boire et le manger ». Sans elle, la •« société sombrerait en pourriture », d'après Moltke.
LA G ïi A N D E GUE R K E
« Depuis cent ans, a écrit dernièrement M. Camille Julian, rAllemagne s'appelle la race élue, le peuple par excellence, le sel de la terre, le saint de Dieu, le destin du monde...» Guillaume II a proclamé au commencement de la guerre : « Rappelez-vous que les Allemands sont les élus de Dieu. Moi-même, comme empereur d'Allemagne, j'ai reçu l'esprit de Dieu, je suis son bouclier, son casque et son épée. Malheur aux désobéissants! Mort aux lâches et aux incrédules! » L'Allemagne de nos jours n'est autre chose que la Prusse d'hier. Mot par mot, nous pourrions confirmer aujourd'hui ces lignes magistrales de Fustel de Coulanges : « Au moment où l'esprit de travail prévalait dans toute l'Europe, l'esprit de conquête régnait encore à Berlin. C'est par la Prusse que la vieille politique d'envahissement a reparu dans le monde. » Feuilletez les Doaments sur le Pangermanisme de M. Andler, et lisez Le Plan Payvgermanique démasqué, deM..^. Chéradame, pour ne parler que des ouvrages les plus récents, et vous serez atterrés par l'appât et par l'immensité de convoitises allemandes, dans toutes les directions et sur tous les continents. Récemment encore, cette Allemagne prussifiée a été personnifiée dans le Kronprinz actuel par un auteur allemand bien connu (P. Liman), qui dépasse Nietzsche. Conservateur, il veut la guerre pour assurer l'ordre intérieur de l'Allemagne à la prussienne. « Les droits futurs seront délimités, d'après lui, par les qualités qui nous assureront la victoire par le glaive... Jusqu'à la fin du monde, l'épée sera et restera le facteur décisif et sans appel. » Du « surhomme » de Nietzsche, les Allemands ont vite fait les « surétats », les « surnations ». L'Allemagne, naturellement, est à la tête du monde. M. von Jagow n'a pas été le seul pour proclamer que les petites nations n'ont plus de raison d'être. Un socialiste (Hœnich) l'a dit aussi bien qu'un professeur d'Université. Bornhah a proclamé, il n'y a que quelques mois, que « la paix allemande ne :se fera pas sur le principe des nationalités, car elle ne doit pas
se faire sur des chimères et des idées fallacieuses ». La Belgique, pour lui, est un « avorton politique » qui n'a aucun droit de vivre et la nationalité belge n'est qu'un objet de « douce hilarité » !
Pour le député Bassermann, chef des nationaux-libéraux dans le Reichstag allemand : « Les annexions seront décidées par l'issue de la guerre. La restitution de la Serbie serait une idiotie. »
L'exclusivisme allemand se dresse contre tout ce qui n'est pas germanique. Ne sait-on pas que l'antisémitisme moderne est un produit essentiellement allemand? Fichte n'avait-il pas écrit, en 1793, que l'on ne pourrait accorder de droits civiques aux juifs qu'à une seule condition : «leur couper la tête à tous la même nuit et leur en donner une nouvelle qui ne contienne plus une seule idée juive » ! Ses apôtres les plus connus étaient, jusqu'à hier, le professeur Dûhring, de l'Université de Berlin ; le pasteur Stockel, aumônier de la cour royale de Prusse, et Lueger, maire de Vienne et persona gratissima à la cour des Habsbourg. Depuis longtemps pourtant, la principale attention des dirigeants allemands est tournée vers l'Orient ; elle est universellement connue, comme le « Drang nach Osten ». Si les Allemands veulent avoir la Bourgogne et la Champagne avec la Hollande et la Belgique, ce n'est que pour le complément de leur unité nationale, économique et commerciale. Les principales visées suivent le Danube, la Morava et le Vardar; elles relient la Méditerranée orientale et le golfe Persique. Quand, en 1897, Guillaume II a parcouru la Palestine sous le casque de l'ordre teutonique (comme Moltke vers le milieu du xix^ siècle), ce n'est pas en touriste curieux des'antiquités, ni comme voyageur aimant les nouveaux paysages qu'il s'y est rendu, mais plutôt comme homme d'affaires, comme l'éclaireur des visées germaniques. Et quand il a proclamé que l'avenir de l'Allemagne était sur mer, c'est surtout les Indes qu'il voyait par-dessus les mers. Le Maroc, le Congo, etc., ne
LA G R A N D E (j U E U II E
sont venus qu'après. Dominateur dans sa province, le hobereau prussien est parvenu à dominer l'Allemagne et, par elle et à travers elle, il veut s'imposer au monde comme le maître absolu et incontesté. Le Deutschland ûher Âlles est un danger menaçant le monde entier, si les Alliés ne réussissent à le dompter et à le ramener dans ses limites.
Les Allemands autrichiens sont animés du même esprit. Ils voudraient même quelquefois rivaliser dans cette voie avec les Prussiens. « Bénie soit cette guerre qui nous a délivrés de toutes nos tares héréditaires! » s' écvie Hermann Bahr, l'un des porte-paroles de l'opinion publique dans la monarchie des Habsbourg. « Et quand la paix reviendra, montrons-nous dignes d'avoir vécu cette sainte guerre allemande. » Ce qui est encore plus significatif (et ironique en même temps), c'est que les sujets de François-Joseph se font les avocats du roi de Prusse dans cette grave question des responsabilités. « La Prusse fera l'Europe nouvelle, dit encore M. Bahr, et si l'Europe devient prussienne, la Prusse, en revanche, s'européanisera peu à peu. »Cet aveu n'est pas sans importance.
Après les succès de 1870, les Allemands ne se sont pas arrêtés un seul moment dans cette « course ». Puissance centrale et prépondérante de l'Europe, ils se sont mis fiévreusement à l'œuvre du perfectionnement de leur armée et de leurs armements. Les budgets militaires de tous les États européens ont été augmentés depuis 1871, à la suite des augmentations allemandes. L'industriel, l'agriculteur et l'ouvrier de tous les pays européens ont été obligés de saigner chaque jour davantage, puisque l'Allemagne prussienne a forcé chaque jour davantage ses sujets à travailler pour son armée, pour ses canons, pour ses fusils et pour ses munitions. Et quand à Berlin on s'est aperçu que les autres nations voyaient clair dans les intentions prussiennes et que toutes allaient prendre plus ou moins de mesures de précaution et de défense, alors on est arrivé à la conclusion que, pour vaincre, il fallait préci-
piter les événements. Et alors, une campagne méthodique a été organisée dans tous les pays germaniques, dont une action plus intense s'est fait sentir, surtout depuis l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine et depuis l'opposition serbe à cet acte, quoique le voyage de Tanger en fût déjà un très significatif symptôme. Ce chauvinisme de race a été encouragé surtout par le succès de l'action allemande à Petrograd, en mars 1909. Depuis, il n'a point connu de bornes., Et remarquez que l'action de la presse n'a fait que se prononcer dans cette voie parallèlement à celle du gouvernement. Inutile d'ailleurs d'observer qu'en Prusse (et par conséquent en Allemagne) aucune propagande de large envergure ne peut se faire si elle n'est pas favorisée ou au moins tolérée par les autorités. Ainsi le coup d'Agadir a été suivi des affaires de Saverne et des fréquents atterrissages des aéroplanes allemands sur le territoire français. Ainsi, il est arrivé que, télégraphiant au lieutenant Forstner et au colonel von Reuter l'expression de sa sympathie, leKronprinza eu toute l'Allemagne avec lui, et Guillaume II, lui-même, qui, à Strasbourg, vers cette époque, se déclarait prêt à « réduire en miettes la constitution de l'Alsace-Lorraine ». Ainsi tous les moyens ont été mis en action pour créer, aussi bien en Allemagne qu'en Autriche, un mouvement belliqueux d'un élan irrésistible. Le gouvernement de Vienne a marché dans cette voie, depuis l'inféodation de sa politique à celle de Berlin, tout particulièrement depuis les deux guerres balkaniques et depuis l'échec bulgare, depuis surtout que François-Ferdinand fut fasciné par le Kaiser et que les forces de résistance de François-Joseph eurent sensiblement baissé.
Il ne faut pas oublier que si déjà, au cours de la crise bosniaque, nous n'avons pas eu la guerre européenne, c'est que François-Joseph n'en a pas voulu et qu'il a pu, en ces moments encore, opposer son autorité aussi bien à son héritier présomptif qu'à son chef d'état-major général Conrad Hoetzen-
dorff qui, peu de temps après, était revenu à la charge, avec son projet d'une attaque préventive contre l'Italie. Tous donc, en Allemagne et en Autriche-Hongrie : les gouvernements, l'armée, le monde universitaire, la presse, ont voulu cette guerre, puisqu'ils voulaient arriver, le plus tôt possible, à la domination du monde, et tous l'ont précipitée avec la plus forte résolution, pour ne pas permettre aux autres nations d'organiser leur défense. Le député hongrois Szewrezani n'at-il pas déclaré, dans la séance publique du Parlement de Budapest, le 5 septembre 191 6, que lui et ses collègues savaient, quatre semaines à l'avance, « qu'on ferait la guerre à la Serbie », et Maximilien Harden n'a-t-il pas écrit (en novembre 191 4), dans sa revue la Zuhunft, sous sa propre signature, que l'Allemagne a voulu la grande guerre. « Cette guerre ne nous a pas été imposée par surprise. Nous l'avons voulue ; nous devions la vouloir. » Là-dessus donc, aucun doute n'est admissible, et nous ne permettrons ni à M. de Bethmann- Hollweg ni à ses collaborateurs de falsifier l'Histoire.
Celle-ci est une dame trop respectable pour qu'il puisse la traiter de « chiffon de papier », — elle est le commun patrimoine et le commun refuge de toutes les nations civilisées, et le suprême arbitre de la conscience humaine, — pour que le premier ministre prussien puisse la mettre à son service exclusif, voulût-il même en profiter en vue de la paix, qui, dans ce cas, ne serait qu'une paix teutonne, équivalant à l'esclavage de l'Europe d'abord et du monde entier ensuite.