‹ La Serbie à travers la grande guerreChapitre 3 sur 20 · YOUGOSLAVES DANS LA GRANDE GUERRE · texte numérisé non relu

YOUGOSLAVES DANS LA GRANDE GUERRE

UAND les Habsbourg et les Hohenzollern ont déchaîné

sur le monde cette effroyable guerre, avec une prémé-

ditation bien pesée et, comme disaient les professeurs allemands, « méthodiquement » étudiée, ils avaient oublié le vieux proverbe : « Qui sème lè vent récolte la tempête. » Par une autosuggestion précipitée, inexplicable chez leurs gouvernants si méticuleux habituellement, et par un aveuglement aujourd'hui encore incompréhensible, ils n'ont pas voulu voir le bois derrière l'arbre de leur orgueil; en se jetant tête baissée sur la petite Serbie, le vieux François-Jos^eph et son mauvais esprit Conrad von Hoetzendorff ne s'apercevaient point que le terrain glissait sous leurs pieds et qu'un incendie allait embraser le fragile édifice qu'était T Autriche-Hongrie. Le troisième larron de cette fable cruelle et tragique en même temps, le comte Tisza, de sinistre mémoire, n'a pas pu se douter, en préparant avec son complice, le diplomate falsificateur, comité Forgatch, l'odieux ultimatum à la Serbie, qu'il irait mendier le pardon de son crime auprès des Serbes de Bosnie, quatre ans après qu'il avait fait revivre dans ce malheureux pays les horreurs que l'Europe n'avait pas connues depuis Attila! Pour ces fous furieux qu'étaient devenus les militaristes prussiens et

austro-magyars, le monde entier devait s'agenouiller devant Odin et Wotan aux premiers sons de leurs trompettes, et très vite ils comptaient, non point dicter la paix, mais imposer la soumission sinon l'esclavage à leurs adversaires. Le monde civilisé a instinctivement percé à jour ce plan et compris le danger qui le mehaçait. L'une après l'autre les nations de notre planète se sont dressées contre cette prétention, et toutes ont rivalisé en héroïsme et en sacrifice. La bête enragée est déjà par terre et les nations civilisées pourront se vouer tranquillement à l'œuvre du progrès dans un meilleur monde.

Beaucoup de gens soupçonnaient à peine l'existence des Tchécoslovaques et des Yougoslaves au commencement de la guerre.

Les Allemands et les Austro-Hongrois eux-mêmes n'y paraissaient point faire attention. Ce sont pourtant eux qui ont ébranlé de fond en comble la monarchie des Habsbourg, et ce sont, en premier lieu, eux qui ont parachevé tout l'écroulement de l'Empire mondial où, sous Charles-Quint, le soleil ne se couchait pas! Comment expliquer ce miracle?

Avant de tomber sous le joug austro-magyar, les peuples slaves habitant la plus grande partie de la Double-Monarchie, les Tchèques, les Slovaques, les Slovènes, les Croates et les Serbes ont eu une brillante histoire. Même séparés plus tard par l'intrusion magyare, ils sont restés amis. Leur affinité ethnique a été probablement renforcée par les traits qui les éloignaient des Germains et des Magyars, et qui les rapprochaient en m-ême temps des Français du Moyen-Age : une souche solide de nos peuples n'est-elle pas d'origine celtique ou gauloise?

Quand, en 1354, l'empereur Serbe Douchan s'était adressé au pape Innocent VI en lui demandant des secours pour une lutte contre les Turcs et le titre de «Capitaine de Chrétienté», ce dernier avait envoyé au souverain serbe une ambassade.

dans laquelle le principal rôle avait été confié au savant français Pierre Thomas de Périgord, le futur archevêque de Crète et patriarche titulaire latin de Constantinople et Pise. Cette ambassade a rencontré l'empereur, roi de Bohême Charles IV, qui lui a confié une lettre (du 19 février 1353) pour l'empereur serbe, dans laquelle il fait appel à la noblesse de leur commune origine slave et à la sublimité de leur langue! Avec grande raison puisque, déjà dans le passé, ils avaient combattu ensemble pour leurs libertés nationales.

Plus qu'aucune autre nation en Europe, les Tchécoslovaques et les Yougoslaves ont souffert des prétentions dominatrices des Teutons et des Magyars et, plus qu'aucune autre, nos deux nations ont combattu cette velléité, et pour des raisons aussi bien politiques que sociales. C'est pourquoi notre martyre a été sans pareil dans l'Histoire. Toute notre lutte contre l'absolutisme germanique peut être synthétisée par Jean Huss, comme toutes nos aspirations ont été personnifiées par le patriote dalmate Georges Krijanitch, par l'archevêque catholique Strossmayer et par l'homme d'État serbe Garachanine. Et les princes allemands n'ont pas livré le grand réformateur tchèque aux flammes de Constanza pour ses hérésies religieuses, mais parce qu'ils ont vu en lui un nationaliste slave et un révolutionnaire. C'est l'opposition irréductible entre l'autocratie allemande et la démocratie slave qui a été la véritable cause de la guerre de Trente Ans, comme elle l'a été de la guerre actuelle. Et comme à Munster et Osnabruck, en 1648, l'Allemagne, et avec elle ses complices, expiera à Versailles, en 1919, ses crimes contre l'Humanité. Cette fois son orgueil ne souffrira pas tant du fait d'être vaincue par les glorieuses armées de nos grands Alliés ; son humiliation sera grande surtout de voir se dresser en face d'elle ces deux nations, secouant son joug, en lui barrant pour toujours la route de ses ambitions séculaires.

Le miracle de la résurrection tchécoslovaque et yougo-

slave restera, pour les futures générations, comme un legs légendaire de la guerre actuelle. En nombre relativement modeste, nos frères se sont organisés, grâce aux secours de nos nobles alliés^ en Europe, en Amérique et en Asie. Les Tchécoslovaques et les Yougoslaves ont combattu en Russie, en Dobroudja, sur les fronts français, italien, et sur celui de Salonique, et partout, ils n'ont cueilli que des lauriers. Leur épopée sera grande. 11 n'y en aura de plus grande que la gratitude éternelle qiie nous inscrirons dans le Livre d'Or de notre Libération au crédit de nos sublimes alliés.

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