POPULAIRE
celles-ci, nous avons pris les premiers organisateurs de notre défense nationale en France, et, avec leur science, ils nous ont apporté Tesprit militaire français. Nos hommes sont d'une bonne constitution physique, sobres et relativement très endurants. La plupart sont illettrés, et pourtant leur moral est excellent; ils sont d'un patriotisme dépassant de beaucoup leur instruction. A quoi doivent-ils ces qualités? Je réponds sans hésiter un seul moment : à notre poésie nationale.
Quand, en 1389, la Serbie succomba sur la plaine de Kossovo, dans une bataille qui n'a pas d'égale dans l'histoire, puisque les deux souverains : le Sultan Mourat et le Prince Lazare, y ont péri, l'armée ottomane envahit la nation serbe d'une telle fougue que notre évolution intellectuelle s'en trouva arrêtée d'un coup et, pour ainsi dire, pétrifiée. L'âme nationale se réfugia en elle-même. Subjugué et opprimé pendant des siècles, le peuple serbe continua son existence nationale dans son foyer domestique et dans ses monastères, fondations de ses anciens rois, cachés dans les montagnes. Pendant cinq siècles, aucune instruction scolaire, à tel point que maint prêtre n'a su ni lire ni écrire : il a dit sa messe et il a récité ses prières par cœur. Toutes les connaissances historiques, tous les principes moraux, toutes les règles de la vie, tout a été concentré et condensé dans les traditions, et celles-ci ont été transmises de génération à génération par les anciens de la famille. Plus on a été obligé de cacher ses sentiments devant l'oppresseur turc, plus ceux-ci ont été forts, et plus par l'instinct même de conservation, nos ancêtres se sont attachés à leur passé national, premier point de départ de l'avenir. Et comme les prêtres illettrés ont dû apprendre par cœur leurs prières, on peut dire que toute la nation a appris par cœur son histoire, que chaque génération a embellie par son idéalisme. Durant les longues soirées d'hiver autour du feu, aussi bien
LA GRANDE GUERRE i5
qu'à l'occasion des fêtes de familles ou religieuses, la jeunesse serbe est restée, pour des heures, suspendue aux lèvres des grand'mères lui disant des contes et des charades, quand ce n'étaient des vieillards récitant à l'aide de hgusla les rapsodies nationales, où la droiture, l'honnêteté, le dévouement filial, l'amour de la Patrie étaient élevés à la hauteur de l'autel de la religion. Les chantres qui ont le mieux conservé et développé la poésie nationale, la poésie patriotique serbe, étaient, pour la plupart, des aveugles. L'épopée de Kossovo ressemble beaucoup à la chanson de Roland, avec cette différence que cinq siècles de joug étranger en ont fait une sorte d'histoire patriotique. Nos ancêtres cherchent à cette source les principes directeurs de la vie morale et juridique. Dans cette déclaration des chefs monténégrins de 1803, i^ous lisons le passage suivant : «S'il se trouvait au Monténégro, un homme, un village, une tribu, un canton, qui ostensiblement ou secrètement trahisse la Patrie, nous le vouons unanimement à l'éternelle malédiction, ainsi que Judas qui a trahi le Seigneur Dieu et l'infâme Vouk Brankovitch, qui, en trahissant les Serbes à Kossovo, s'attira la malédiction des peuples et se priva de la miséricorde divine. »
L'amour de la Patrie paraît avoir été le patrimoine serbe, même avant Kossovo. Un poème nous a conservé l'appel que le prince Lazare avait adressé à ses fidèles vovoïdes et barons, à la veille de cette mémorable bataille qui a été marquée à la Cour de France par un Te Deum à Notre-Dame de Paris. Or, cinq ans avant cet événement, c'est-à-dire en 1385, F. Froissart transcrit la déposition du roi d'Arménie Léon VI, sur une rencontre précédente serbo-turque, et nous y lisons ce qui suit : «Or, faut-il que je vous dise quelle chose le comte de Nazaret (le prince Lazare) fit. Il qui se sentoit tout défié de l'Amourah-Bakin, et bien savoit que hastément il auroit autres nouvelles de lui, se pourvey grandent sur ce, et escripsit et manda tantôt autour de lui à tous chevaliers et écuyers et
à toutes gens qui étoient de défense et taillés de garder Ten- , trée et le pas par où TAmourah et son peuple devaient entrer... et leur manda étroitement que, ces lettres vues ou les messages ouïs que devers eux envoyoit, ils se traissent avant, car on n'avoit nul jour... Tous obéirent et vinrent devers ce comte qui se pourvêoit fort; et plusieurs y vinrent qui les nouvelles ouirent qui point ne jurent mandés, pour aider à exauU ser notre foi et détruire les mécréans... ('). »
L'ardeur patriotique à la veille de la bataille de Kossovo.
L'empereur est assis à son souper
L'impératrice Militza près de lui.
L'impératrice parle ainsi à Lazare :
« Prince Lazare, couronne d'or des Serbes,
Tu vas partir demain pour Kossovo,
Et emmener serviteurs et guerriers.
A la maison, ô empereur Lazare,
Tu ne me laisses aucun homme avec moi,
Qui puisse t'apporter une lettre
A Kossovo et m'en rapporter une.
Et tu m'emmènes mes neuf frères chéris.
Tous mes neuf frères, tous les neuf Yougovitch.
Laisse à la sœur, laisse un de ses neuf frères,
Un seul par qui elle puisse jurer.
Le prince serbe, Lazare, dit alors :
« Impératrice, ma dame Militza,
De tes neuf frères, lequel préfères-tu
Que je te laisse dans ta blanche maison? »
— « Celui que je veux, c'est Bochko Yougovitch. »
Le prince serbe, Lazare, dit alors :
tt Impératrice, ma dame Militza, Lorsque demain le jour blanc paraîtra, Que le soleil demain se lèvera.
Lorsque s'ouvriront les portes de la ville.
(*) Je cite d'après l'édition de Bouchon (vol. II, p. 486).
Avance-toi : reste auprès de la porte
Par où l'armée en ordre sortira,
Tous les guerriers sous leurs lances de guerre.
Bôchko sera le premier en avant :
C'est lui qui porte l'étendard de la croix.
Tu lui diras, le saluant pour moi,
Que l'étendard il le donne à qui lui plaît
Et qu'avec toi, il reste à la maison. »
Le lendemain, lorsque parut le jour
Et que s'ouvrirent les portes de la ville,
L'impératrice Militza est sortie.
Elle se tient tout auprès de la porte :
Voici venir les troupes bien rangées.
Les cavaliers sous les lances de guerre.
Et devant est Bochko Yougovitch.
Son alezan est tout couvert d'or pur,
Et l'étendard de la croix le couvre.
Oui, mes amis, jusque sur l'alezan,
Sur l'étendard est une pomme d'or ;
Des croix d'or sont accrochées à la pomme;
De chaque croix pendent de longs glands d'or ;
Les franges flottent sur le dos de Bochko.
L'impératrice Militza se,, rapproche ; Elle saisit l'alezan par la bride; Joignant ses bras sur le cou de son frère, Elle commence à lui dire tout bas :
« Frère Bochko, mon frère Yougovitch, A moi Lazare l'empereur t'a donné.
Pour que tu n'ailles pas à Kossovo.
Il te salue et par moi te fait dire : A qui te plaît-il de donner l'étendard Et de rester avec moi dans la ville.
Afin que j'aie un frère pour jurer ? »
Mais à sa sœur Bochko a répondu :
Va-t'en, ma sœur, va vers ta blanche tour. Je ne veux pas retourner en arrière, Moi, ni laisser l'étendard de la croix.
Dût Tempereur me donner Krouchévatz !
Pour que de moi les autres puissent dire : « Voyez Bochko, le lâche Yougovitch !
« Il n'ose pas aller à Kossovo « Verser son sang- pour notre sainte croix, « Et pour sa foi mourir à Kossovo. »
Alors il pousse son cheval vers la porte,
Voici venir le vieillard Youg Brgdan.
Derrière lui marchent sept Yougovitch.
Tous à la suite elle les arrête :
Aucun des sept ne veut la regarder.
Un peu de temps se passe après cela,
Voici le jeune Voïno Yougovitch.
C'est lui qui mène les destriers du prince,
Tout recouverts d'ornements en or pur.
Le cheval gris, elle l'arrête sous lui.
Et, lui joignant les bras autour du cou.
Elle commence à lui parler ainsi :
« Mon jeune frère Voïno Yougovitch, ^
A moi Lazare l'empereur t'a donné.
Il te salue et par moi te fait dire :
A qui te plaît-il de passer les chevaux
Et de rester avec moi dans la ville,
Afin que j'aie un frère pour jurer ? »
Mais Voïno Yougovitch lui répond :
« Va-t'en, ma sœur, va dans ta blanche tour.
Je ne voudrais, moi guerrier, retourner
Ni laisser là les destriers du prince,
Quand je saurais que je dois périr.
Je vais, ma sœur, aux champs de Kossovo.
Verser mon sang pour notre sainte croix
Et pour la foi mourir avec mes frères. »
Alors il pousse son cheval vers la porte.
L'impératrice, quand elle vit cela.
Sitôt tomba sur la pierre froide,
Elle tomba et perdit connaissance.
Voici venir le glorieux Lazare.
Quand il vit sa dame Militza,
Les pleurs coulèrent le long de son visagre.
Il regarda et à droite et à gauche,
Son serviteur Golouban appela :
« Mon serviteur fidèle, Golouban,
Tu vas descendre de ton cheval de cygne.
Sur tes bras blancs viens prendre ta maîtresse
Et porte-la dans la tour élancée.
Au nom de Dieu, c'est moi qui te pardonne
Si tu ne vas te battre à Kossovo :
Mais reste ici, reste à mon blanc palais. »
Quand Golouban a entendu ces mots,
Les larmes coulent le long de ses joues blanches.
Puis il descend de son cheval de cygne.
Il prend la dame, la prend sur ses bras blancs.
Et il la porte dans la tour élancée.
Mais à son cœur il ne peut résister.
Et Kossovo l'appelle au combat.
Il se retourne vers son cheval de cygne.
Monte dessus et part pour Kossovo.
Quand l'ouragan turc eut emporté l'État, la Patrie organisée, l'âme du peuple s'attacha à son glorieux passé, et chercha à construire sur ces fondements son idéal de l'avenir. L'histoire fut poétisée. Les sentiments, les qualités et les défauts furent, pour ainsi dire, individualisés. Ainsi l'audace et l'esprit chevaleresque ont été personnifiés dans Miloche Obilitch et dans ses deux frères d'élection, Kossantchitch etToplitza; la sagesse et la résignation dans le prince Lazare; l'héroïsme, l'esprit de justice et la protection des faibles dans Kralievitch Marko ; la traîtrise et la couardise dans Vouk Brankovitch ; la tendresse dans la fille de Kossovo; la magnanimité du grand seigneur dans Banovitch Strahigna ; la bonté de cœur dans la mère de Kralievitch Marko ; la douleur patriotique dans Voïvode
Raiko et la damselle Marghita, etc., etc. Nos soldats avant de devenir officiers, ceux qui ne le deviennent jamais, sont familiers avec ces personnages de l'âme nationale; ils les connaissent quelquefois mieux (ou croient au moins les mieux connaître) que leurs propres chefs, puisqu'ils ont grandi avec eux, et puisque tous les actes de leur vie se sont façonnés sur ces modèles, puisqu'en les louant on les a élevés jusqu'àObilitch, tandis qu'on les a abaissés jusqu'à Brankovitch en les censurant. Grâce à la poésie nationale, chaque Serbe, dès le premier âge, connaît le passé de sa Patrie, croit savoir les vertus qui ont été à la base de sa grandeur et les vices qui l'ont ruinée, vit en grande partie pour elle et ne regrette point de mourir pour elle, afin de se rendre digne d'Obilitch. Et l'épopée serbe n'est pas close : les deux dernières guerres ont été chantées, même très bien, par nos soldats eux-mêmes et je suis sûr qu'en ce moment mes compatriotes en faction composent déjà le poème du vieux roi, petit-fils de Karageorges, élève des Ecoles françaises, le combattant de Villersexel en 1870, sauvant, avec ses braves, sa Patrie par des gestes dignes de ses maîtres aussi bien que de son pays.