‹ La Serbie à travers la grande guerreChapitre 6 sur 20 · L'AME SERBE · texte numérisé non relu

L'AME SERBE

[Lettre-préface à M. Armand Dayot, pour le Jascicule de la revue L'Art et les Artistes, de mars 1916, dédié au martyre de la Serbie.^

Mon cher Directeur, v^^OMMENT vous remercier de votre délicate pensée de

consacrer tout un numéro de votre magnifique revue

^^-^ à la Serbie et à son art? Comment vous dire combien nos soldats sur le front de la Macédoine, mêlés à leurs vaillants camarades français, dressés sur le seuil de la Patrie, et brûlant du désir de revoir leurs foyers et ceux qui y sont restés, afin de ne pas permettre au feu sacré de la vie nationale de s'éteindre, combien tous vous seront reconnaissants de penser à eux !

Je ne vous surprendrai pas trop, j'en suis certain, en vous disant que tout Serbe est un artiste à sa manière, vu que tous nous aimons la nature, nous la comprenons et nous la chérissons de toute notre âme. Ayant été, pendant des siècles, arrêté dans son développement intellectuel par le joug ottoman, le peuple serbe s'est vu contraint de concentrer ses goûts et ses aspirations artistiques dans sa poésie et dans le chant. Parfois cependant quelques-uns de ses fils réussissaient à fuir vers l'Italie, l'éternel berceau de l'art, et le « schiavone », le Slave, y a laissé des traces brillantes de son passage.

Nous sommes peut-être le seul peuple dans le monde qui exprime tous ses sentiments par le chant : nous chantons en

VESNITCH

priant Dieu et en accompagnant nos morts vers le repos éternel ; nous chantons en glorifiant nos héros, en chérissant ceux ou celles que nous aimons, comme nous chantons en nous plaignant de leur indifférence ou de leurs trahisons ; nous chantons les prouesses de nos chevaliers et les charmes de nos amours. Nos mères chantent en berçant leurs enfants, nos sœurs en vantant la noblesse de leurs frères ; dès les premiers rayons du soleil jusqu'à la grande nuit, nous chantons toujours. Et quand, à la campagne, toute besogne journalière est finie,' on se réunit après le dîner, autour du chef de famille, qui clôt la journée, en nous chantant, les gouslés dans la main, un poème sur Kraljévitch Marko ou sur la bataille de Kossovo. Nous chantons en liberté comme nous avons chanté sous le joug ottoman, autrichien et vénitien, et même dans les prisons.

Les Rela^ioni dei Rettori de 1 574 nous disent qu'en recevant un don de la seigneurie vénitienne, un vieux guerrier, dans une des villes de la Dalmatie, le prend, salue « et s'en va . par la rue, en chantant en slave Kraljévitch Marko ».

Condamné par le commandant autrichien, sans jugement, à être fusillé, le Serbe « chante son chant de mort », d'après un écrivain allemand !

Ici encore notre parenté avec les Gaulois apparaît clairement. Leur grand historien ne nous dit-il pas en réalité :

« A chaque fois que les Gaulois envoyaient vers un pays lointain un ambassadeur, ils le faisaient précéder d'un poète; sur le champ de bataille, quand ils menaçaient leurs adversaires, ils faisaient mettre en première ligne un poète, et ils le faisaient chanter. »

« Un peuple, dit M. Camille Julian encore, qui a senti le ferment joyeux de la poésie descendre au plus profond de son âme, est prêt pour les plus glorieuses destinées... Un peuple qui connaît la poésie, qui la comprend, est un peuple appelé à devenir un grand peuple. »

Et Hérodote a écrit de son côté, que « les Dardaniens — nos ancêtres à nous — sont indifférents à tout, excepté à la poésie».

Notre grand poète national Jovan Jovanovitch, celui qui personnifie le mieux l'âme de notre peuple, a écrit un poème presque intraduisible, Pesma o Pesmi, le Poème sur la Poésie, où il nous dit comment, sur les lamentations interminables du genre humain déchu, Notre-Seigneur, pour nous consoler, nous a envoyé sa fille préférée entre toutes : La Poésie. Et alors :

Sur la terre ce fut comme un nouveau soleil, ■ Qui chassa les ténèbres et le désespoir : Où la tristesse règne et la douleur La chanson soulage ; Où l'on fléchit, où l'on tombe, La chanson soutient; Où l'on est joyeux, La chanson retentit; ' Ce qu'on ne peut dire autrement, La chanson l'exprime ; Où il n'y a pas d'autre consolation, La chanson console ; Et là où tout est abattu par le doute La chanson relève.

A l'ombre du chêne séculaire

Le vieux gouslar est assis.

Il ressuscite le passé, relève les âmes.

Trempe les cœurs.

,Si le Serbe vit toujours.

Malgré tous les martyres,

C'est la chanson qui l'a soutenu.

Grâces à elle !

Car la chanson ne connaît pas la haine. C'est l'amour qui l'enflamme ;

Elle fleurit de foi, Exhale l'espqir.

Mais la poésie ne doit pas être un vain jeu,

Elle doit être sacrée, pure

Gomme étoile qui brille au firmament.

Elle doit être divine, noble,

Vraie,

Elle doit jaillir des profondeurs D'un cœur sincère...

Et je ne donne ici de cette poésie que les strophes pnncipales.

Nos poètes populaires, les créateurs anonymes de nos rapsodies nationales, tous ou presque tous, gens illettrés, se sont conformés à ces prescriptions de leur cadet du xix^ siècle, instinctivement; toutes nos pesmés, toute notre poésie nationale répondant a priori à ces exigences. Remarquez un seul fait : les Turcs, les Magyars, les Allemands et d'autres ont fait tant de mal à notre peuple à travers les siècles : notre poète populaire ne chante jamais vengeance ou haine; nous avons eu des souverains qui ont élargi les frontières de notre Patrie, qui ont remporté de grandes victoires : notre poésie nationale glisse pour ainsi dire sur leur triomphe guerrier; mais elle chante avec insistance la défense du sol national, la revendication du droit violé, la revanche des vertus outragées, en un mot le rétablissement de l'harmonie dans la vie humaine. L'art, en définitive, est-il autre chose que l'harmonisation par l'esprit humain de la nature dans tous ses'ipléments? Regardez, dans cet ordre d'idées, l'admirable et si émouvante sculpture d'Yvan Mestrovitch, la Veuve de guerre^ un pur chef-d'œuvre.

Cela me ramène à vous dire que toute notre vie a en soi quelque chosé d'artistique. Individuellement et collectivement, les Serbes sont portés vers l'art et vers la poésie. Relisez ces

lignes, écrites par un Norvégien, à propos des deux guerres balkaniques, et vous ne manquerez point de voir dans cette scène, naturelle et spontanée, une belle œuvre d'art, un sujet de très haute inspiration pour un poète, pour un peintre, pour un sculpteur, ou pour un musicien.

Vos lecteurs savent queKossovo, pour nous autres Serbes, est en même temps le tombeau de notre gloire et la source vivifiante de nos espérances nationales. Je passe donc la plume au colonel H. Angel :

« C'était après la bataille de Koumanovo ; le chemin de la Macédoine était ouvert. Alors un régiment fut dirigé sur Kossovo Polié. C'était le théâtre d'un événement inoubliable pour chaque homme du régiment. Les soldats approchaient de l'endroit dont ils avaient tant entendu parler, dont ils avaient lu tant de descriptions, qu'ils avaient chanté dans leurs chants depuis qu'ils étaient de petits enfants. Ils allaient arriver en ces lieux, vraiment sacrés, que leurs ancêtres avaient arrosés de leur sang, où ils s'étaient fait tuer autour de leur roi Lazare. Il n'y avait pas un homme du régiment qui ne connût tout ce qui s'était passé dans cette plaine. Bien des pensées et bien des sentiments se heurtèrent dans le cœur des soldats lorsqu'ils aperçurent devant eux cette vaste étendue. Ils éprouvèrent une telle impression que leurs chants s'arrêtèrent ; il y eut un silence absolu dans les rangs.

« Quand ils approchèrent de l'endroit où était tombé le roi, on commanda : « Halte ! » Ce mot semblait bien pauvre. Par lui cependant les soldats rendaient tout l'hommage qu'ils peuvent rendre. Ils le firent aussi bien qu'ils purent; ils se redressèrent; ils posèrent en cadence les pieds sur le sol; puis marchèrent comme s'ils eussent défilé devant le roi luimême.

« Les quatre bataillons formèrent le carré; le colonel avec

les officiers se plaça au milieu. Il y avait aussi là le chapelain de la garde du drapeau.

« Ils s'attendaient tous à ce que le colonel fît un discours qui exprimât ce qui s'agitait en eux, qui rappelât ce qui était arrivé et leur dît qu'ils étaient les heureux qui vivaient le jour promis aux générations. Mais le colonel ne trouva pas de mots pour ce qu'il ressentait. Il était trop ému. Il cria seulement : « Mes amis, Kossovo! Kossovo ! »

« Les soldats le regardèrent ; ils le virent descendre de cheval, prendre son képi, le poser sur sa poitrine et croiser les mains dessus, comme lorsqu'on fait une prière. Il ne dit rien €t inclina seulement la tête. Chacun des soldats, l'un après l'autre, enleva son képi, pencha la tête et demeura, comme le colonel, en prière.

« Lorsqu'ils relevèrent la tête, ils virent qu'il s'était agenouillé. Les soldats firent de même ; ils glissèrent le long de leurs fusils et tombèrent sur leurs genoux. Alors le chapelain entonna un très vieux psaume guerrier ; ils le connaissaient bien, mais beaucoup ne pouvaient chanter : les larmes coulaient sur leurs joues...

, « Quand le psaume fut terminé, on vit le colonel se pencher en avant et baiser la terre... Les fusils, avec leurs baïonnettes brillantes, se posèrent sur le sol, et les milliers de soldats se penchèrent et baisèrent la terre sacrée. Mais ils virent alors que le colonel prenait de la terre dans sa main et la posait sur sa poitrine comme un souvenir sacré, comme quelque chose qu'il voulait avoir sur lui dans la bataille et dans la tombe. Et l'on vit aussi les soldats ramasser la terre qu'ils posèrent sur leur poitrine, comme le colonel. Alors un soldat s'élança en avant, et avec la terre encore dans sa main, s'écria :

« Mon colonel, maintenant, je puis mourir ! » «Alors, les quatre mille hommes qui formaient le régiment s'avancèrent comme un seul homme en criant à leur tour :

«Mon colonel, mon colonel! Maintenant nous pouvons « tous mourir (*)! »

Si la place ne m'était mesurée, je vous transcrirais ici notre poème national Le Petit Radouba, intéressant et caractéristique à tant de points de vue, annonçant pour ainsi dire le moderne sauvetage de la Serbie par la France. Mais je dois m'arrêter, en ajoutant tout court, que ce que je viens de dire sur la poésie vaut autant ou presque autant pour la musique, pour la peinture et pour la sculpture, ainsi que pour Tart dramatique. Vous avez été un des premiers à remarquer et à apprécier les œuvres de Mestrovitch. Ce génie s'est révélé artiste dans les montagnes de la Dalmatie, comme nombre de nos peintres, sculpteurs et musiciens.

Quelle œuvre d'art plus touchante et de plus majestueuse envergure, que l'exode de la nation serbe en novembre 191 5, semant de cadavres les ravins et les rochers albanais, et suivant aveuglément l'étendard de la liberté jusqu'au dernier souffle de vie ; oU celui du vieux foi Pierre, marchant jour et nuit à pied, dans la boue et dans la neige, fatigué, et se laissant traîner sur un chariot à quatre bœufs !'Ou celui enfin de ce soldat, offrant sa chair pour en greffer les blessures d'un officier inconnu! Et je pourrais vous citer de ces exemples à l'infini, pris aussi bien dans la vie moderne que dans notre passé.

Je ne vous ai parlé jusqu'ici que des Serbes. Vous savez qu'il ne faut point en séparer les Croates et les Slovènes. Depuis l'avènement sur le trône de Serbie de Pierre F, un mouvement artistique très sensible commence à se manifester dans nos pays slaves, mouvement qui bientôt nous donnera aussi une place d'honneur dans la vie artistique des autres nations.

(*) Le Soldat serbe, par le colonel Ang-el (1916). Delagrave, éditeur.

Nos artistes n'auront qu'à s'inspirer de leurs devanciers du xv'' et du XVI® siècle, des Laurana, des Tchoulinovitch, des Douknovitch, des Matayevitch, des Medoulitch, tous animés d'un souffle bien slave, et dont l'apport à la Renaissance fut si original. Leur âpreté virginale, le chant contenu et viril de leurs œuvres — sauf chez André Medoulich Schiavone dont la chaude palette rivalisa avec celle du Titien — se retrouvent comme par enchantement dans les œuvres des artistes que notre race produit dans le douloureux enfantement de son unité morale, prélude nécessaire et heureux en même temps de son unité politique.

Les Muses survivront à cette guerre atroce, dans, nos forêts et sur nos montagnes. Qjjand, après notre victoire définitive, chacun pourra suivre la voie de son choix, les Croates, les Slovènes et les Serbes retourneront à leurs inspirations favorites. L'Art et les Artistes ne regrettera point d'avoir pensé à eux au milieu de cet immense ouragan, où la Destinée moule la glaise et forge les âmes pour les nouvelles créations de l'esprit humain.

Le général Malleterre et M. Millet, et vous-même, n'aurez pas écrit en vain de nobles pages, qu'on lira avec grand intérêt , sur une nation que les Teutons, les Magyars, les Bulgares et les Turcs prétendent avoir à jamais abattue, sans y croire pourtant.

[Article publié dans la /?evwe Zî/ewe, août-novembre iqm-J

SUR le péché originel du genre humain, les ancêtres de la nation serbe, perdus dans la brume préhistorique, ont dû en greffer un autre, probablement très grand, puisque, depuis leur entrée dans Thistoire, c'est-à-dire depuis leur séparation du grand arbre slave, les Serbes souffrent dans leur existence et dans leur développement comme aucun autre peuple. Leurs premières souffrances sont venues du fait même de leur installation dans la partie la plus exposée de l'Europe. La position géographique des contrées habitées par les Serbes, depuis le vi^ siècle de notre ère, et leur importance pour l'évolution de la civilisation générale sont la cause première des souffrances de notre race ; elles sont en même temps la source originaire de toutes les vicissitudes de la Serbie pendant presque quinze siècles, et dans lesquelles elle se débat encore de nos jours, avec l'espoir, qui ne nous a jamais abandonnés, d'en sortir tout de même au moment de la rédemption, et de nous associer, enfin, à l'œuvre de progrès général, commune à tous les peuples civilisés.

Regardez une carte de l'Europe : depuis les premières lueurs historiques, les pays occupés par les Serbes ont été le théâtre de luttes, sur lesquelles le rideau n'est jamais tombé. Quand les Serbes y ont pénétré, en descendant les pentes des Karpathes et en parcourant l'ancienne Pannonie, ils ont pris possession de contrées confinant aux empires de Rome et de Byzance.

3o LA SERBIE' A TRAVERS

Ces peuplades jeunes et vigoureuses ont été soumises, dès le premier moment de leur entrée sur la scène européenne, aux influences et aux contre-influences des tendances représentées par rOrient et l'Occident. La double menace de cette enclume et de ce marteau nous étreint encore aujourd'hui, quoique nous croyons être déjà arrivés bien près du port de salut. Du vi^ jusqu'à la fin du xiv® siècle, les empereurs romains ont lutté par-dessus nos têtes avec les empereurs byzantins ; les papes se sont disputés avec les patriarches de Constantinople, et quand les Turcs ont envahi l'Europe, nos contrées ont été celles qui ont souffert le plus, et nombreux ont été les voyageurs, pendant les derniers cinq siècles, qui ont cru que nous allions inévitablement sombrer pour toujours dans l'esclavage musulman, aggravé par le désintéressement de l'Europe occidentale. Est-ce qu'il n'y a pas eu, pour ainsi dire, jusqu'à hier, des hommes politiques et des publicistes de grande réputation, qui voulaient laisser la décision du sort de la Serbie à l'Autriche et à la Russie, représentant à l'époque actuelle les rivalités qui ont été signalées à l'origine de notre histoire?

Il fautj véritablement, que le peuple serbe soit doiié d'une force vitale sans exemple dans le monde entier, pour qu'il ait pu résister à tant de revers et se conserver jusqu'à nos jours avec la conscience nationale qu'on lui connaît, et avec l'énergie vitale qu'il montre encore dans ces moments-ci, après tant d'autres luttes ! L'histoire n'est-elle pas là pour démontrer que, pendant les cinq siècles de la domination ottomane, jamais une décade ne s'est écoulée sans que, sur un point ou un autre de l'empire des Sultans, les Serbes ne se soient soulevés contre l'oppression mahométane ? Elle nous apprend en même temps que, parmi les peuples soumis à cette domination, ce sont les Serbes qui, les premiers, ont secoué et ébranlé le joug turc en Europe, aussi bien en collaborant avec les forces occidentales qu'en luttant pour leur propre compte et à leurs propres risques et périls. Aucun autre peuple n'a salué avec

LA GRANDE GUERRE 3i

plus d'enthousiasme la grande Révolution française, et aucun autre n'a été aussi accessible à ses grands principes de liberté, d'égalité et de fraternité, parce que probablement nul autre, autant que le Serbe, n'y était préparé par son évolution et par son tempérament. Grâce même aux vicissitudes de notre histoire, certains traits d'une très grande importance psychologique et politique ont pu s'enraciner dans notre peuple, relativement de très bonne heure; c'est ainsi, par exemple, que la tolérance religieuse est une chose acquise chez les Serbes depuis toujours. « Le frère est cher sans égard à sa religion » {Brat je mio Koje vere Mo) est le refrain qui revient le plus souvent sur les lèvres du chantre de l'épopée serbe, sortie non pas de la plume du poète lettré, mais de l'âme même de la Nation. Ajoutez à cela que, pendant une trêve relative dans la lutte séculaire entre l'Occident et l'Orient, les Serbes ont pu, au cours des xii^, xiii® et xiv® siècles, suivre un chemin à eux, fonder une civilisation sortie de leur esprit démocratique, conservée jusqu'à nos jours, et se créer un idéal national et politique apprécié jusqu'à la cour des rois de France, à tel point qu'entre nos deux pays, il y a eu non seulement des alliances des familles régnantes, mais aussi des ententes politiques, et ce qui n'est point du tout commun aux époques du Moyen-Age, des traités d'arbitrage. Vous comprendrez qu'un peuple avec un tel passé ne peut et ne doit pas renoncer à son avenir, quand toutes les nations marchent et veulent marcher dans la voie du progrès et de la civilisation.

Or, c'est cette marche vers le progrès et vers la civilisation, c'est la renaissance serbe que l' Autriche-Hongrie a voulu empêcher, au commencement seule pour son propre compte, plus tard encouragée et poussée dans cette voie par la Prusse d'abord, par l'Allemagne ensuite. A cet effet, elle n'a reculé devant aucun moyen. A chaque pas de son évolution, depuis

le commencement du xix^ siècle jusqu'à l'ultimatum du 23 juillet, la Serbie a retrouvé l'Autriche-Hongrie sur son chemin, lui barrant la voie de l'émancipation nationale, même dans les circonstances où ses intérêts directs n'étaient pas du tout en cause. Et, pour arriver à ce but, aucune arme n'a été assez bonne entre les mains des gouvernements de Vienne. Cette politique de persécution de tout ce qui est serbe, s'est manifestée ouvertement surtout au moment où la maison des Habsbourg a été chassée de l'Italie et de la Confédération germanique. Elle a été préconisée par ses grands capitaines Râdetzky (1856) et Tegetthof (1868), et surtout par Bismarck. Un publiciste français en a donné une définition si juste, que je ne saurais m'empêcher de la transcrire ici. « Pour les Allemands, dit le vicomte de Caix de Saint-Aymour, l'Autriche n'est qu'une avant-garde, un pionnier de l'Allemagne en Orient, et sa mission est de civiliser, c'est-à-dire de germaniser tout le sud-est de l'Europe. Pour les politiciens de Berlin, la forme actuelle de la monarchie des Habsbourg n'est qu'une forme provisoire, préparatoire, qui ne doit durer qu'aussi longtemps qu'elle sera nécessaire pour couvrir de son drapeau l'infiltration des Germains dans la vallée du Danube. Tous les pays soumis à l'Autriche-Hongrie sont considérés, dès à présent, comme autant de provinces d'une grande Allemagne future... Puis, quand la germanisation aura fait assez de progrès, quand l'empereur d'Autriche, devenu à son tour l'homme malade, ne gouvernera plus que les Magyars, les Roumains ou les Slaves teutonisés, la presqu'île des Balkans tombera comme un fruit mûr aux mains du Gargantua de Berlin, qui pourra tranquillement alors quitter les bords de la Sprée et transporter sa capitale sur les rives plantureuses de la belle Donau, sinon sur les eaux bleues de la mer Egée. » Ces lignes datent de 1883. Je pourrais les faire suivre par des appréciations analogues et aussi justes du baron d'Avril, de M. Ch. Loiseau et autres ; mais je n'ose abuser de l'attention de mes lecteurs.

Si j'ai cité ces passages, c'est pour faire comprendre, d'une part le danger que courait jusqu'à hier, pour ainsi dire, la nation serbe tout entière, puisqu'elle se trouve sur la grande route de ce Drang Nach Osten pangermanique ; c'est aussi pour ajouter que, par une intuition due probablement à l'esprit de conservation, mes compatriotes pressentaient clairement ce danger depuis longtemps. Ce pressentiment a motivé aussi le refus du gouvernement delà petite principauté serbe de s'allier à la Prusse en 1866 en vue du renversement définitif de l'Autriche, refus que Bismarck ne nous a jamais pardonné.

Ayant commencé à se ressaisir dèsMa première révolution contre l'oppression turque (1804-18 13), la nation serbe s'est vu barrer le chemin de la délivrance par des difficultés insurmontables. Elle a été divisée politiquement et religieusement comme aucune autre nation de l'Europe. Orthodoxes, catholiques, protestants, mahométans, les Serbes ont été, en grande majorité, conscients de leur nationalité, malgré les influences différentes, et souvent très opposées, qu'ils ont subies, soit par leurs chefs spirituels, soit par des gouvernements qui s'en sont servis. Cette souffrance n'a été nulle part aussi forte et aussi intolérable qué sous la domination de la maison des Habsbourg, qui n'a jamais voulu traiter les Serbes autrement qu'en parias. Remarquez qu'avant même l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, il y a eu une grande partie des Serbes en Autriche-Hongrie, les uns autochtones dans ces provinces depuis leur arrivée dans ces pays, en d'autres term.es depuis le VI® siècle, les autres immigrés dans les Etats des Habsbourg des provinces turques, à la suite de différentes expéditions chrétiennes contre la Turquie, au cours desquelles les Serbes ont toujours combattu dans les rangs des armées impériales, se compromettant ainsi irrévocablement aux yeux des Turcs, et étant obligés de suivre leurs alliés dans leur retraite. J'ai hâte d'ajouter que cette immigration, ou plutôt cette colonisation,

s'est faite toujours sur la base des privilèges spéciaux de caractère international, des patentes par lesquelles les empereurs d'Autriche ont promis aux Serbes, par des chartes spéciales, une large autonomie nationale avec un voïvode de leur choix. Inutile d'ailleurs d'ajouter que ces engagements impériaux n'ont été tenus qu'aux moments de nécessité absolue, où le sort de la maison régnante se trouvait être en jeu. Et ce qui est encore pire, on a divisé les Serbes d'Autriche-Hongrie en plusieurs régimes, avec l'intention d'affaiblir, sinon de détruire complètement, leur esprit de cohésion nationale. C'est ainsi qu'au cours du xix^ siècle, et encore jusqu'à la guerre de 1912, les Serbes vivaient séparés sous les régimes nombreux que voici : en Serbie, au Monténégro, sous la domination turque en Macédoine et en Vieille-Serbie, sous l'administration turco-autrichienne dans le sandjak de Novi-Bazar, sous le régime d'occupation en Bosnie et en Herzégovine (transformé en annexion en 1908, mais conservant son caractère particulier), sous le régime hongrois dans la Hongrie méridionale, sous celui de la Nagodha croato-magyare (de 1868) en Croatie et en Slavonie, et enfin s*ous le régime purement autrichien en Dalmatie et en Istrie ! Or, toutes ces divisions, qui ne sont d'ailleurs que la conséquence logique du principe du gouvernement austro-hongrois : divide et impera, n'ont pu provoquer un affaiblissement sensible du sentiment national serbe ; et, bien qu'elles aient été accompagnées d'intrigues machiavéliques, elles ont amené souvent le résultat opposé : elles l'ont renforcé. Ceci, à tel degré que la bataille de Kumanovo (octobre 1912), passée au premier moment presque inaperçue dans l'Europe Occidentale, a, d'un coup, électrisé et galvanisé toute la race serbo-croate : du Timok à l'Adriatique, de Trieste à Salonique et de la Drave à Ochrida ('). C'est à ce moment que

(*) Cette unité de la race, malgré les divisions sous de nombreux régimes, est le mieux démontrée par le fait même que ceux qui représen-

les dirigeants de la politique austro-hongroise se sont rendu compte des erreurs commises pendant une très longue série d'années dans le maniement des peuples du sud de la monarchie dualiste, et qu'ils se sont décidés à essayer du dernier moyen en vue d'arrêter l'achèvement de l'œuvre nationale serbe, et d'étouffer en même temps toute velléité d'émancipation des Slaves du Sud, en frappant un grand coup.

Ce grand coup, les gouvernements de Vienne et de Budapest l'avaient essayé déjà à différentes reprises et sous toutes les formes imaginables et inimaginables, en se servant envers la Serbie de toutes les armes. C'est ainsi que le prince Michel Obrénovitch, un prince-patriote dans le plus noble sens du mot, a été assassiné en 1868 au moment où il achevait la préparation d'une action dans les Balkans, en complet accord avec les autres peuples de la Péninsule. De même, le comte Andrassy a empêché, au Congrès de Berlin, l'élargissement de la Serbie dans la direction ouest, ne voulant pas permettre son rapprochement avec le Monténégro, et poussant entre les deux pays serbes le sandjak de Novi-Bazar avec une occupation militaire autrichienne. Pour rendre impossible une entente entre les Serbes et les Bulgares, le comte Kalnoky n'at-il pas poussé le roi Milan à la guerre contre la Bulgarie, guerre si impopulaire en Serbie qu'elle a amené l'abdication de ce favori austro-hongrois. Rendu furieux par le projet d'union douanière de 1905 entre la Serbie et la Bulgarie, le comte Goluchowsky a fermé les frontières de la monarchie à l'exl ortation serbe, et les organes de Vienne et de Budapest ont pro-

tent l'élite politique, littéraire et artistique en Serbie proviennent de ces différentes contrées. C'est ainsi que D. Obradovic était du Banat de Temesvar ; les poètes Radicevic, Zmaj et Jaksic, les historiens Raie et Ruvarac, ainsi que N. Tesla, sont originaires soit de la Hongrie méridionale, soit de la Croatie et de la Slavonie ; le sculpteur Mestrovic, le philosophe R. Boscovich, le juriste Bogisic, etc., sont dalmates ; d'autres sont de la Bosnie, de l'Herzégovine ou de la Macédoine, tels les hommes d'Etat du temps de Karageorges et de Miloch.

clamé à qui a voulu les entendre, que la Serbie « cuira dans son jus » dans le plus bref délai, si elle ne s'empressait de se soumettre à la volonté de l'Autriche et si, pour démontrer cette soumission, elle n'acceptait pas le canon Skoda pour son armée, au lieu de l'artillerie française que préconisait son étatmajor ! Bien que M. de Kallay lui-même eût proclamé que toute la population de la Bosnie et de l'Herzégovine était serbe (') ; que la Serbie, par conséquent, ne pouvait pas se désintéresser du sort de ces pays, le cri de douleur serbe à l'occasion de l'annexion illégale de ces provinces par le gouvernement de Vienne a été qualifié d'insolence, et le baron d'/Ehrenthal a mobilisé toute la presse mobilisable de l'Europe contre ce petit État. — Pour le rendre moins sympathique, sinon odieux à l'opinion publique et aux gouvernements des puissances occidentales, il a fabriqué des complots, il a organisé des procès de haute trahison, pour lesquels les faux ont été forgés dans les bureaux des missions diplomatiques de la Monarchie dualiste, complots et procès qui paraissent incroyables en plein xx'^ siècle, qui sont pourtant connus de tout le monde. Etouffant économiquement, la Serbie avait réussi — au prix de quels sacrifices ! — à sortir avec son armée sur l'Adriatique et à s'y ouvrir un débouché, qui aurait été profitable même à l'industrie et au commerce austro-hongrois, et tout le monde avait espéré qu'elle pourrait y rester, dans l'intérêt général de l'Europe. Mais « tout le monde » n'avait pas compté avec les caprices et avec la mauvaise .volonté de l'Autriche ! — A la fin de la guerre balkanique, la Bulgarie avait voulu se tailler une part très peu proportionnée à l'effort fourni par ses alliés, et en tout cas, tout à fait injuste et irra-

(') M. de Kallay, grouverneur delà Bosnie, a pourtant renié publiquement et d'une manière tout à fait originale M. de Kallay historien. Le premier a mis à l'index l'ouvrage du dernier. Cet exemple, sans pareil dans l'histoire du monde, n'a pu se produire qu'en Autriche-Hongrie.

LA G R A N DE G U E R R E

tionnelle. Mais réventualité d'un malentendu dans cette matière ayant été prévue, ce litige aurait pu et aurait dû être tranché par l'arbitrage du Tzar. Espérant humilier et endommager la Serbie et la paralyser pour toujours dans son développement, la diplomatie autrichienne a mis en mouvement tous ses ressorts pour rendre impossible la solution amiable de ce conflit et pour jeter les armées bulgares contre les nôtres. Et quand ces attaques se sont brisées contre le courage de nos soldats, alors la fureur a dépassé toutes limites, et aussi bien les hommes d'Etat que les généraux virent rouge chaque fois que le nom serbe fut prononcé devant eux ! Une grande et forte Bulgarie dans les Balkans est l'un des points cardinaux de la politique étrangère austro-allemande.

Dès ce moment, la guerre contre la Serbie a été résolument décidée et fiévreusement préparée, cette fois en plein accord avec l'Allemagne. Dans l'intérieur de la Monarchie, l'élément serbe a été persécuté plus que jamais : le gouvernement de Budapest a supprimé d'un trait de plume la séculaire autonomie de l'Eglise serbe, à la suite de quoi le patriarche de Karlovitz, Mgr Bogdanovitch, s'est suicidé, et, aussi bien en Croatie-Slavonie qu'en Bosnie-Herzégovine, on a érigé en système les fameux procédés de Saverne du lieutenant^Foerstner. Les autorités austro-hongroises, les officiers de l'armée à leur tête, ont commencé à poursuivre les jeunes gens en les maltraitant, en tirant le sabre contre eux dans les théâtres, etc. Tous ceux qui se reconnaissaient serbes ont été mis hors la loi, et ceci malgré le fait incontestable que la grande majorité, sinon la totalité des Serbes de la monarchie, ont toujours été d'un loyalisme au-dessus de tout soupçon. Ne sont-ce pas les Serbes-Croates qui ont sauvé en 1848, avec l'appui russe, la couronne de François-Joseph? Et ne sont-ce pas des Serbes, les deux généraux Borojevic et Ljubicic, qui commandent les armées austro-hongroises en Galicie, faisant ainsi le plus grand honneur à leur serment militaire?

VESNITCH 4

Parallèlement, pendant des années, un service spécial de presse a été organisé par le Ballplatz avec la tâche, non pas seulement de nous aliéner l'intérêt et les sympathies des peuples occidentaux, mais avec le but diabolique de rendre la Serbie et la nation serbe odieuses au monde civilisé. Cette campagne a été menée si savamment, et avec une telle persistance, qu'il est presque étonnant que nous ne soyons pas mis définitivement au ban des nations chrétiennes. Nous en avons été préservés uniquement grâce à l'acharnement même de cette campagne, et à l'attention qu'elle a provoquée, ce qui a amené chez nous les représentants impartiaux d'autres nations. Ht puis, trop souvent, la réalité avait trop crûment démenti les pronostics des oracles de Vienne et de Budapest, de sorte qu'avec le temps, l'autorité de leurs informations a été sensiblement réduite. Ils sont restés tout de même inlassables dans leurs accusations les plus absurdes» N'a-t-on pas essayé d'accréditer, dans les plus grandes cours de l'Europe, la légende d'après laquelle le prince royal serbe serait impliqué dans le complot de Serajevo? Et l'empereur d'Allemagne lui-même, qui fait si grand cas de Dieu, n'a-t-il pas cherché à insinuer au Tzar que la nation serbe devait être punie tout entière pour l'assassinat de François-Ferdinand et de la duchesse de Hohenberg ? Cette rage d'hier n'a d'égale que la haine acharnée actuelle contre l'Angleterre, « cette nation d'hypocrites et de criminels » ! En proférant ces injures^ les sujets de Guillaume II oublient trop vite le fait que le Kaiser s'est félicité tant de fois du sang britannique qui coule dans ses veines.

Au mois de juillet dernier, la Serbie était en train de négocier avec les représentants austro-hongrois sur une série de questions résultant des changements territoriaux réalisés par les traités de Londres et de Bucarest. Nous venions à peine de

LA GRANDE G U E R R E

sortir de deux guerres sanglantes et coûteuses, et d'émettre sur le marché de Paris un emprunt de liquidation. Comme notre territoire s'était sensiblement agrandi, presque doublé, nous nous étions immédiatement attachés à mettre, aussitôt que possible, en valeur nos nouvelles provinces, en vue de quoi nous nous étions empressés d'engager des spécialistes en France et dans d'autres pays, même en Allemagne. Il fallait organiser les nouvelles contrées, délivrées du joug ottoman après tant de siècles d'esclavage ; il fallait y répandre partout l'instruction publique; nous méditions sur les moyens de relever notre agriculture et nos finances, de refaire notre armement, de construire de nouvelles lignes de chemins de fer, de canaliser nos fleuves et nos rivières, d'irriguer nos champs; nous étions, en outre, à la veille des élections générales, et tous nos hommes politiques, M. Pachitch en tête, étaient partis pour organiser la campagne électorale ; quand, tout à coup, le gouvernement de Vienne vint présenter à Belgrade son ultimatum, demandant, ou plus exactement, exigeant une satisfaction immédiate, sur un ton et dans des formes jusqu'alors inconnus dans les relations diplomatiques des nations civilisées. Presque un mois après l'assassinat de Serajevo, mais avant même d'avoir achevé l'instruction criminelle contre les assassins, le Ballplatz exigeait du gouvernement serbe, ni plus ni moins que l'aveu formel de sa complicité dans cet attentat, et, ce qui est encore plus grave, la soumission définitive de la Serbie à la monarchie des Habsbourg, l'abandon de son indépendance et de sa souveraineté .- Notez bien que ce crime politique — si condamnable qu'il soit — est la triste conséquence du régime d'oppression dans lequel les bureaucrates autrichiens sont passés maîtres depuis au moins un siècle, et auquel j'ai fait allusion plus haut; mais retenez surtout que le gouvernement serbe avait, quelques mois auparavant, attiré l'attention des autorités compétentes austro-hongroises sur l'un au moins des assassins, et que

celles-ci Tont proclamé irréprochable ; vous serez alors à même ^ de juger du cynisme avec lequel le comte Berchtold a voulu faire croire aux gouvernements et à l'opinion publique en Europe, que la Serbie devait être rendue responsable de ce crime (*).

Malgré l'arrogance du ton de l'ultimatum autrichien, et malgré ses exigences inqualifiables, le gouvernement serbe a donné au gouvernement impérial et royal les satisfactions que n'espéraient même pas ceux de ses amis qui lui ont conseillé les plus larges concessions. Une fois de plus, la Serbie a voulu donner la preuve de sa bonne foi, ainsi que de son vif désir de conserver la paix européenne. Cette réponse, qui restera unique, espérons-le, dans son genre, finit par le paragraphe suivant : « Dans le cas où le Gouvernement impérial et royal ne serait pas satisfait de cette réponse, le Gouvernement serbe, considérant qu'il est de l'intérêt commun de ne pas précipiter la solution de cette question, est prêt, comme toujours, à accepter une entente pacifique en remettant cette question à la décision du tribunal international de La Haye, ou des grandes puissances qui ont pris part à l'élaboration de la déclaration que le Gouvernement serbe a faite le i8 (31) mars 1909. » Notre Gouvernement a fait pourtant en vain cet effort surhumain. La demande de satisfaction n'était, dans la pensée du Gouvernement austro-hongrois, qu'un prétexte destiné à dérouter l'opinion publique européenne. Il était décidé d'avance à passer outre, et à nous faire la guerre,

(') Ai-je besoin d'insister plus amplement sur l'originalité de cette exigence, quand ni la France pour l'assassinat du président Carnot, ni l'Autriche-Hongrie pour celui de l'impératrice Elisabeth, n'ont pensé un seul instant à rendre responsables de ces crimes les gouvernements italien ou suisse. « Aucun pays, comme l'avait déclaré si justement M. Sasonoff, le 6 juillet, n'a eu plus que la Russie à souffrir des attentats préparés en territoire étranger. Qr, la Russie n'a jamais prétendu se servir contre ùn pays quelconque des procédés que l'Autriche a employés contre la Serbie. "

LA G R A N ]J E G U E R R E

puisque le fameux chef d'état-major autrichien pensait probablement, comme son ami et allié le général de Bernhardi, qu'il est scandaleux d'entendre dire « qu'une nation faible a le droit de vivre, tout comme une nation puissante et vigoureuse ». Les comtes Berchtold, Forgach et Tisza, les trois instigateurs directs de la guerre actuelle, assurés d'avance de l'appui allemand, ont espéré abattre la Serbie d'un seul coup. Ils se sont complètement mépris sur le caractère européen du 1 conflit qu'ils provoquaient, et surtout sur la grande force morale de l'opinion publique du monde entier, qui s'est vite ressaisie, et qui a clairement vu à qui et à quoi l'on avait affaire en cette occurrence.

Le lecteur sait le reste. La générosité des grandes nations, telles que la France, la Grande-Bretagne et la Russie, n'a pas voulu admettre ce scandale d'une guerre entre deux puissances d'une inégalité aussi criante ; leur dignité n'a pas vou lu tolérer une fois de plus la prépondérance des nations du Faustrecht, ni les monstruosités des gouvernements pour lesquels les traités internationaux n'avaient de force que quand cela leur convenait; le monde civilisé n'a pas pu se résoudre à accepter pour unique règle dans la vie des peuples, la volonté, que dis-je, le caprice germanique, et à faire un retour de dix siècles vers la barbarie du Moyen-Age ; et la guerre générale est devenue inévitable, parce qu'elle était voulue de longue date, aussi bien par l'Autriche-Hongrie que par l'Allemagne, et par cette dernière surtout.

Nous en suivons l'évolution. Le résultat défmitifestcertain. Le droit l'emportera sur la force brutale et arrogante. Dans cette suprême épreuve, la Serbie est fière de combattre aux côtés de ceux qui luttent pour le règne du droit, de la morale, de la liberté et de la civilisation.

Depuis trois mois, les canons autrichiens bombardent Belgrade, capitale de la Serbie, ville ouverte. Les soldats de François-Joseph n'ont pas encore pu y mettre le pied. Mais,

tout comme leurs alliés à Louvain et à Reims, ils ont endommagé les églises, les bibliothèques, les musées et les universités ; ils ont même tiré sur les hôpitaux et sur les maisons d'aliénés ; ils ont tué un grand nombre de gens paisibles et incendié plusieurs propriétés privées et publiques. C'est la manifestation de la civilisation germanique, partout la même. Espérons que ce sera sa dernière manifestation.

P-S. — Au moment où je revois les épreuves de ces lignes (novembre 1914), les journaux publient un télégramme sur la c lôture du procès de Serajevo. Le principal accusé, l'étudiant Princip, déclare dans sa dernière défense : « 11 n'y a eu, dans cette affaire, aucune instigation venant du dehors. Les dénonciations de Cabrinovic, qui a dit le contraire, sont mensongères; de même -que les affirmations du ministère public. » Or, Cabrinovic n'est autre que celui des « assassins » sur lequel la police serbe avait eu des soupçons. 11 est démontré qu'il est fils d'un agent de la police secrète autrichienne ! Le fameux Nastic, faux témoin des procès de Cettigné et d'Agram, est, lui aussi, fils d'un policier; il fait aujourd'hui p artie du personnel consulaire de la monarchie. Comme on le voit : c'est une école !

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