MANIFESTATION DES ALLIÉS EN FAVEUR DE LA SERBIE
SUR l'initiative de la Revue Hebdomadaire, avec le patronage des grandes associations alliées : France-Angleterre, France-Russie, France-Japon, France-Italie, France-Belgique, France-Serbie, et les secrétaires perpétuels de l'Institut de France, yne manifestation des alliés a eu lieu le 27 janvier 1916, le jour de la fête nationale serbe de Saint-Sava, en l'honneur de la Serbie, dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne, devant plus de trois mille personnes. Au premier rang se trouvaient : M. le Président de la République, Mmes R. Poincaré et Vesnitch, S. E. Lord Bertie, ambassadeur d'Angleterre (décédé depuis), S. E. M. Tittoni, ambassadeur d'Italie, S. E. M. Isvolski, ambassadeur de Russie (décédé depuis), M. le baron Guillaume, ministre de Belgique (décédé depuis), M. Tasuke, chargé d'affaires du Japon, S. E. M. Jules Cambon, ambassadeur de France, représentant M. Briand, etc.
Ont pris successivement la parole à cette occasion : MM. Fer7iand Laudet, président du Comité d'organisation; Ernest Denis, professeur à la Sorbonne ; G. Stanoyevitch, recteur de l'Université de Belgrade ; Shihota, professeur à la Faculté de Médecine de Tokio; Agnelli, député de Milan au Parlement italien ; Sir Thomas Barclay, ancien député à la Chambre des Communes ; leprofesseurMetchnikoff, vice-directeur de l'Institut Pasteur; Émile Brunei, député de Charleroi (aujourd'hui président de la Chambre des députés belge); Jean Richepin, de l'Académie Française, avec sa divine poésie, « Salut à la Serbie ». Mme Bartet, de la Comédie-Française, a récité « les Tombeaux Glorieux » du poète serbe Zmaï Yovan Yovanovitch, adapté par Auguste Dorchain, et M. Louis Barthou, ancien président du Conseil, qui présidait cette touchante et gran-
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diose manifestation, l'a clôturée par un discours de son cru. M. Vesîiitch s'est adressé alors dans ces termes à cette assemblée d'élite :
Mesdames, Messieurs,
La tâche qui m'est dévolue dans cette généreuse manifestation est délicate et douce en même temps. Je dois, en premier lieu, remercier M. Laudet et ses distingués amis d'en avoir eu la pensée et d'en avoir pris l'initiative. Je voudrais dire toute ma reconnaissance à mon excellent ami M. Barthou, réminent homme d'Etat, qui n'a pas besoin du pouvoir pour travailler jour et nuit au service de sa belle patrie; je voudrais remercier M. le professeur Ernest Denis, que nous commencerons à vous disputer en même temps que son collègue M. Emile Haumant, tellement ils se sont attachés à identifier la cause serbé aveô la cause nationale française. Je voudrais exprimer ma profonde gratitude à M. le docteur Schihota et à mon ami Sir Th. Barclay de leurs sympathies pour mon pays, et je voudrais que cette expression pût arriver jusqu'au grand homme de science et de cœur qu'est le professeur Metchnikoff, qui s'est imposé la peine, malgré une grave maladie, de nous envoyer la belle déclaration que vous venez d'entendre et qui reflète si fidèlement l'âme russe. Malgré l'identité de souffrance et de martyre de nos deux pays, je voudrais trouver des paroles assez adéquates pour exprimer tous mes remerciements à M. le bâtonnier Brunet, et je voudrais surtout remercier bien vivement l'honorable député de Milan, M. Agnelli, qui n'a pas hésité à faire le long et fatigant voyage de Paris, après de laborieuses journées de fêtes francoitaliennes dans la noble cité lombarde. Et comment pourrais-je remercier suffisamment la divine artiste qui a bien voulu s'imposer la récitation du poème de notre grand poète national, que mon confrère et ami M. Auguste Dorchain a si
bien adapté pour ses auditeurs, ainsi que maître Pierné et ses vaillants collaborateurs? Quelles paroles trouver, pour dire toute ma gratitude et la vôtre au poète incomparable qui a bien- voulu écrire pour cette occasion le poème que nous ne connaissons pas encore, mais que nous pressentons. A tous : merci de tout cœur! à tous et à cette Sorbonne, foyer de toute lumière et de toute vérité!
Cette noble manifestation ira au cœur de tous mes compatriotes. Ils m'en voudraient pourtant, si, en vous remerciant bien sincèrement et bien affectueusement, je ne saisissais pas l'occasion qui s'offre à nous de vous^ exposer notre situation aussi brièvement que possible.
Repoussés. par d'autres peuplades qui se dirigeaient vers le sud-ouest de l'Europe, du réservoir inépuisable qu'est le plateau de l'Asie centrale, nos ancêtres ont franchi les Carpathes et, appelés par l'empereur Héraclios, sont venus s'installer dans les contrées qu'ils occupent, non pas en envahisseurs, mais en défenseurs de l'empire byzantin. Depuis ces temps, les Serbes ont cherché, — quoi de plus naturel et de plus louable en même temps? — les Serbes ont cherché, dis-je, à s'assimiler la civilisation méditerranéenne, qui les a attirés de plus en plus vers l'Adriatique d'une part, vers la mer Egée de l'autre. Arrivés dans leurs nouveaux foyers, ils y ont trouvé différentes autres races : celle parmi ces dernières qui a laissé incontestablement la plus forte empreinte sur eux, est la même qui a fourni les plus beaux traits au caractère français ; j'ai nommé les Celtes. Une fois installés dans leur nouvelle patrie, les Serbes ont cherché à s'émancipa' de la domination étrangère — quoi de plus légitime? — et à s'organiser d'après leurs propres conceptions de la vie publique et privée. Comme les bourgeons vers le soleil, nos ancêtres ont tendu vers les mers qui les mettaient en contact avec le monde civilisé, qui
leur permettaient en même temps de conserver le contact avec les peuples congénères^ les communications par l'Europe centrale ayant été coupées par Tinvasion germanique. C'est pourquoi les premiers royaumes serbo-croates, avec un caractère sud-slave, se forment enDalmatie et au nord de l'Albanie,, et les plus anciens documents de notre vie intellectuelle sont originaires de Farchipel adriatique. La première capitale serbe a été Scutari, le premier tombeau historique (celui du roi Vladimir assassiné traîtreusement par les Bulgares) se trouve à Elbassan.
La tragédie que nous vivons aujourd'hui a voulu que le dernier siège du gouvernement serbe, avant de quitter provisoirement le sol national, se soit abrité à Scutari et qu'en son pèlerinage qui n'a pas encore trouvé son Homère ni son Shakespeare, notre Roi-Patriote, avant de s'embarquer à Valona, ait pu s'agenouiller sur le tombeau de son prédécesseur, devenu légendaire dans toute la Péninsule. A force de labeur et d'amour de l'indépendance nationale, les Serbes se sont créé une place si marquée parmi les nations du Moyen-Age que les rois de France et de Bohême ont conclu des alliances avec eux et que le tzar Douchan a pu offrir au Pape ses services pour la défense de l'Europe contre les musulmans qui commençaient seulement à poindre sur l'horizon, en prenant pour soi le titre de « Capitaine de la Chrétienté contre les envahisseurs et les infidèles ». Pour vous indiquer à quel degré de civilisation la Serbie était, arrivée vers le milieu du quatorzième siècle, il me suffira de mentionner que le code Douchan a été approuvé (pour la première fois en 1346) par une assemblée nationale, et que parmi nos institutions judiciaires figurait depuis le treizième siècle la Cour d'assises!
Ce que le tzar Douchan avait prévu arriva trop vite, hélas I Voyant clairement la force et l'importance des Serbes, les Turcs s'acharnèrent à abattre la Serbie avant de se jeter sur Constantinople et avant de pousser plus loin vers le centre de
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l'Europe. Malgré nos appels, l'Europe assista à l'écrasement de la Serbie les bras croisés. Nous nous défendîmes pourtant avec une telle énergie que les souverains des deux peuples ennemis restèrent morts sur le champ de Kossovo. Le nouveau dominateur n'ayant eu que des préoccupations militaires, nous nous retirâmes dans nos couvents, dans nos montagnes et dans nos foyers.
Là, nous pleurâmes notre destinée nationale en ressuscitant chaque jour et en idéalisant chaque heure de notre passé, à tel point que notre chantre national en est devenu aveugle ; mais là aussi, nous nous serrâmes les uns contre les autres, nous nous réchauffâmes les uns les autres, nous nous hypnotisâmes mutuellement de la ferme conviction que le rôle de notre nation dans la civilisation n'était pas achevé, que le tombeau où on avait voulu l'ensevelir n'était pas irrévocablement fermé, et que, si nous voulions être les dignes descendants de ceux qui tombèrent à Kossovo « pour la croix d'honneur et pour l'impérissable liberté », nous n'oserions point désespérer et devrions au contraire faire tout notre possible en vue d'une résurrection prochaine. Après avoir prêté aide et concours à tous les essais en vue de refouler les Turcs de l'Europe, et après avoir, de génération en génération, sacrifié à ce but le meilleur de notre sang, nous n'avons pu reprendre cette tâche pour notre propre compte qu'à la suite de la grande Révolution française. Lamartine et Victor Hugo o nt chanté cette lutte inégale d'un petit peuple combattant pour sa liberté contre un adversaire cent fois plus fort et le dix-neuvième siècle a vu enfin la Serbie renaître et se vouer vite à l'œuvre de reconstitution nationale. Dès ce moment s'est dressé devant nous le monstre germanique, qui délégua à la maison des Habsbourg la tâche peu glorieuse de combattre par tous les moyens la renaissance serbe, et de chercher à tuer la Serbie dans son premier épanouissement. La raison : il ne fallait pas permettre la construction d'une bar-
rière infranchissable contre la poussée germanique vers rOrient. Toute la guerre actuelle n'est autre chose que l'effréné battement d'ailes du vautour teuton sur la Serbie, au secours de laquelle les grandes nations libérales n'ont pas pu ne pas accourir, sans faire injure à elles-mêmes et à toute leur histoire, sans sacrifier en mêrhe temps leurs intérêts vitaux et avec eux la liberté du monde civilisé.
Ah ! Messieurs, Guillaume II a fait ces derniers jours deux déclarations bien maladroites, et pour lesquelles le prince de Bùlow lui ferait demander des comptes s'il était encore chancelier et s'il y avait à Berlin un Parlement : il a fraternisé à Nisch avec les comitadjis bulgares, avec les gens qui ont déshonoré la lutte des peuples balkaniques pour la liberté, en assassinant les chrétiens et les musulmans sans distinction et en se faisant des sicaires au service de certains princes germaniques, après avoir voulu rendre responsable tout un peuple de l'assassinat machiavélique de Serajevo, en dénonçant devant les souverains et les chefs d'État alliés comme instigateur de ce crime le Gouvernement qui avait le plus grand besoin de la paix en Europe, après deux guerres sanglantes exigeant pour des années un recueillement national. Et puis, en se comparant à Belgrade à Barberousse, avec qui, d'ailleurs, il n'a rien de commun, il a outragé sa mémoire. Ce chef du Saint-Empire Germanique a passé en réalité par la Serbie vers la fm du douzième siècle, mais en prince chrétien en route pour combattre les infidèles. Le souverain serbe de l'époque, le père de celui que les écoles serbes célèbrent aujourd'hui, lui a accordé libre passage à travers son territoire, il a pourvu son armée de vivres et lui-même de quelques sacs d'iperpers (ce sont les chroniqueurs allemands qui nous l'apprennent!), puisque, à la tête des croisés, il allait combattre pour la cause' de la religion et de la civilisation. Je me le
LA GRANDE G U E R R E
demande en toute sincérité : comment ce moderne Siegfried a-t-il eu le courage d'évoquer cet événement et d'étaler cette comparaison, tous les deux à son détriment? Voulait-il par là se moquer de l'histoire ou de ses frères d'armes turcs?
C'est d'ailleurs son affaire et peut-être celle de son ami Enver-Pacha. Ce que je dois constater une fois de plus, c'est que nous tenons les preuves positives, et le monde entier ne les ignore point, de la résolution irrévocable de l'Autriche d'attaquer la Serbie, résolution qui a été arrêtée plusieurs mois avant le drame de Serajevo, et qui a été maintenue après celui-ci, malgré la déclaration de François-Joseph après les funérailles de son neveu, déclaration qui faisait espérer à tous les hommes de bonne foi que la paix allait être conservée. Nous sommes fixés, le monde civilisé est persuadé que cette terrible guerre qui a embrasé presque deux continents tout entiers, qui menace de détruire les plus précieuses œuvres de la civilisation humaine, n'a été déchaînée que parce qu'un homme l'a voulue, et parce que cet homme a pu amener dans sa complicité les races anti-européennes, les Turcs, les Hongrois et les Bulgares. Et rappelez-vous comment ce carnage a été inauguré : les cinquante-deux millions d' Austro-Hongrois se sont rués sur un pays épuisé, d'à peine cinq millions d'habitants, au même moment où la grande Allemagne a envahi le minuscule Luxembourg neutre, gouverné par une toute jeune princesse, et essayé de corrompre le plus noble souverain de l'Europe, en foulant aux pieds sa propre garantie de neutralité de l'indomptable Belgique. Ce furieux aveuglement a été notre salut, aux uns et aux autres. Tout ce qui est vraiment humanitaire dans l'Europe actuelle s'est dressé d'un seul bond contre cette outrecuidance peu digne des grandes nations, et la fière Grande-Bretagne, la généreuse France et la noble Russie ont pris dans leurs mains la cause de la liberté outragée et de l'indépendance violée des petits peuples.
jeune et chevaleresque, le Japon n'a pas hésité un seul mo-
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ment à se ranger aux côtés des puissances qui luttent pour le droit et pour la justice, et Tltalie de Cavour et du roi galantuomo n'a pas pu rester à la longue dans une situation incompatible avec son origine même et avec sa place parmi les nations civilisées. Cest sur la Belgique et sur la Serbie que la sélection des nations européennes s'est faite, et il est bien réconfortant de pouvoir constater que tout ce qui est vertu humaine dans le monde entier s'est rangé ouvertement et franchement du côté des alliés, défenseurs de la liberté, de l'égalité et de la fraternité des nations libres.
Je ne m'arrêterai point sur les vicissitudes de la guerre dans les Balkans depuis dix-huit mois. A quoi bon insister sur les trahisons bulgares et sur certaines défaillances momentanées? Ce n'est pas à moi de dire un seul mot de la manière dont les soldats de la Serbie et du Monténégro ont défendu les foyers de nos libertés pied à pied. Ce que pourtant j'ai le droit et le devoir de dire à la face de l'univers entier, c'est notre confiance absolue dans la décision résolue de nos alliés et dans la victoire finale de notre cause nationale, aussi noble que juste. Et cette cause comporte pour nous l'affranchissement définitif et l'union complète des peuples yougoslaves. La réalisation de cet idéal national ne peut gêner aucune nation alliée ou neutre.
Il n'y a que les puissances teutoniques, Ferdinand de Cobourg et la Turquie vendue à l'Allemagne, qui pourront s'en offusquer. A d'autres de s'en préoccuper. Quand les alliés arriveront à la victoire, et nous y arriverons, les deux peuples frères dans le martyre et dans le respect jaloux de l'honneur national, les Belges et les Serbes, seront remis en possession de l'intégrité de leurs droits politiques et territoriaux, avant toute autre chose. C'est la première tâche que nos grands alliés se doivent à eux-mêmes, et à laquelle ils ne manqueront pas.
LA GRANDE GUERRE 5i
Ce n'est pas la Russie, notre grande sœur, qui, avec la tendresse d'une mère, a veillé depuis trois siècles sur le sort des peuples slaves opprimés, et qui, hier encore, a si noblement embrassé nos frères tchèques luttant sur le front français, ce n'est certes pas la Russie qui nous abandonnera. Ce ne sera jamais la Grande-Bretagne qui nous connaît depuis que Richard Cœur de Lion a pu lui parler de notre hospitalité, puisqu'il nous a fait construire une de nos plus belles églises à l'endroit où nos ancêtres l'avaient sauvé du naufrage lors de son retour des Croisades, la Grande-Bretagne qui a toujours été le premier champion des libertés et des autonomies, et qui, pendant ces quatre dernières années, nous a donné tant de preuves de sa bienveillance.
Cela ne sera pas, ce ne peut pas être l'Italie, avec laquelle nous n'avons jamais eu de difficultés, malgré notre voisinage plusieurs fois séculaire, et dont le plus grand fils a marqué les limites entre nos nations, en nous plaçant dans son immortel temple spirituel, dans sa Divine Comédie, à côté de ses meilleurs frères. N'avons-nous pas vécu les heures angoissantes de Silvio Pellico, et n'avons-nous pas, certains au moins d'entre nous, combattu aux côtés de Mazzini et de Garibaldi pour la sainte cause de l'unité italienne?
Comment voulez-vous que ce soit la France qui nous marchande son concours, la France qui est notre sœur préférée depuis toujours, par tradition, par légende aussi (qui n'est que la cristallisation de l'histoire, et qui nous dit que notre patron scolaire, saint Sava lui-même, est le fils d'une Française), la France qui, malgré toutes les distances^ a toujours été pour nous une amie sûre et dévouée et qui, aujourd'hui même, nous reçoit dans ses bras avec un attendrissement sans pareil, la France qui nous donne la plus belle preuve de sa grande bonté par cette manifestation et le plus bel exemple de patriotisme et de civisme par la présence à cette table des hommes qui ont donné tout à leur Patrie, et qui ne cessent de
se dépenser toujours plus pour les autres, en ce moment-ci tout particulièrement pour nous.
Non, mes frères serbes, grands et petits, avec de tels amis, notre Patrie ne périra pas. Elle renaîtra bientôt, de nouveau prospère et grande. Et nous y retournerons, heureux de sa résurrection, heureux aussi de pouvoir dire à nos compatriotes, restés dans un esclavage provisoire, aux veuves de nos héros et à leurs orphelins, à nos frères et sœurs en deuil, combien tous nos alliés ont été bons pour nous, combien à tous nous devons une éternelle reconnaissance, surtout à l'immortelle France.