‹ La Serbie et le MonténégroChapitre 52 sur 68 · LA NATION SERBE. — L\*POÉSIK SERBE · texte numérisé non relu

LA NATION SERBE. — L\*POÉSIK SERBE

traver!< les airs, et dans son bec chacun tient un cadeau précieux; le premier un grain de blé, le second une grappe de vigne et le troisième la joie et la gaieté. Le grain de blé est tombé sur la plaine de Batscbka, la grappe sur les hauteurs de Gore : puisse sur notre table tomber la joie et la gaieté. »

Hais de toutes les fêtes, la plus sainte, la plus en honneur, est celle de Noël. Le soir, lorsque le travail est terminé, le père de famille Ta lui-même dans la forêt couper un jeune chêne : il charge l'arbre sur ses épaules et rentre dans la koatcba en disant : i< Bonne nuit et joyeux Noël ! — Qne Dieu te protège, répond la famille, qu'il t'accorde de riches moissons ! » Puis le jeune chêne, le badujak, est étendu sur les charbons ardents. Le lendemain, les jeunes gens k cheval parcourent le village, en tirant des coups de pistolet ; alors le gospodar apparaît à la fenêtre de la maison et répand quelques graines et semences sur le sol, en criant : c Noël] Nocl! le Christ est né ! » et les jeunes gens répondent dans te style de l'Évangile : « En vérité, nous vous le disons, le Christ est né! • Alors toutes les familles se rassemblent autour du badojak, on le frappe avec des lanières de cuir, et quand les étincelles jaillissent : « Autant d'étincelles, autant nous aurons celte année de bœufs, de chevaux, de chèvres, de moutons, de porcs, d'abeilles, de bénédictions du ciel! » La fête dure trois jours, mais jusqu'au nouvel an tout te monde s'aborde avec ces paroles : v le £hrist est né ! — En vérité, nous vous le disons, le Christ

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270 LA SEHBIE^T LE MOMÉNÉGHO.

Chaque village a un saint protecteor, et la fête an- DDelle du saint porte le nom de Nogili Kertta. Ce jourlà, les jeunes gens se réunissent à l'église, prennent les images sacrées, les croix, les drapeaux, la Bible et l'Ëvangile ; rangés deux à deux, les kerstonocha ou porteara vont dans les champs, les prêtres à leur tête, en habits de cérémonie, avec le starechina du village, et trois fois la procession fait le tour des arbres sacré:, le prêtre appelle la bénédiction de Dieu sur la campagne, etiesjeanes gens crient : • Gospudi pomiloni ! pomilonll K Pais on se rassemble autour de longues tables - dressées au milian du village, on invite les étrangers et les voyageurs, les jeunes gens et les jeunes filles forment des danses, et le joueur de guzia chante les exploits de Harko et la mort de Lazare.

« Qiants populaires, dit Adam Miçkiewiez, chants populaires, arche d'alliance entre les temps anciens et les temps nouveaux, c'est en vous qu'une nation dépose les trophées de ses héros, l'espoir de ses pensées, et la lleur de ses sentiments. La flamme dévore les œuvres du pinceau, les brigands pillent \e3 trésors : la chanson échappe et survit! Vons naissez avec la nation, avec ellit seulement vous mourez I »

Le Serbe est naturellement poète, il chante comme un autre parle ; c'est un besoin pour lui. Le p&tre chante en menant paître ses troupeaux, la jeune Slle en puisant de l'ean à la source, le caloyer retiré dans son monastère, le baydouk en parcourant la montagne : chai;[ue maison

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LA NATION SERBE. — LA POÉSIE SERBE. 271 a sa guzia, espèce de mandoline oa de guitare qui n'a qu'une seule corde faite de cria : il n'y a pas que les artistes & jouer de la guzla, tous les Serbes savent en jouer, pour accompagner lears chansons, souvent improvisées, plus souvent encore conservées par une pieuse tradition. Pas de fête, pas de cérémonie religieuse sans chanson et sans guzla. Dans le cours de ce travail, nous avons cité plusieurs de ces pesmas serbes, les uns disant les grands événements de la nation, les autres de poétiques légendes ou les sentiments du cœur. Depuis longtemps d^à, l'Europe occidentale avait été frappée de l'originalité de ces poésies; Goethe avait traduit la triste ballade de la noble épouse d'Asan Aga, d'après une imitation en italien de l'abbé de Fortis ; Charles Nodier et Mériméeronltraduite après lui. Puis, le recueil de Vouk Stefenovitch, traduit successivement par Taivi, Boving, madame Volart, rendit ces poésies populaires. A quelle cause faut-il attribuer ce succès? Est-ce au mérite véritable, de ces poésies? Eat-ce au mouvement romantique qui tes accueillit avec joie, comme une nouvelle confirmation dé ses théories? Je ne sais: mais puisque tant de fois ce sont les contrastes qui plaisent par eux-mêmes, c'est ainsi, ce me semble, que notre civilisation avancée se plaît à l'expression naïve de sentiments primitifs et simples. On en revient toujours au mot de Mendelsohn, qu'un prélude de Chopin plongeait dans un indicible ravbsement : • J'aime cette musique, s'écriait-il, je ne saurais dire ni combien

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ni pourquoi ; c'est peut-être que je n'aurais jamais songé à la composer, r Telle est sans doute la cause du plaisir que nous prenons fa lire les pesmas des Serbes, sans nous arrêter, bien entendu, à ces admirations de parti pris que le temps rend toujours ridicules, car alors il faut revenir à cette &ae critique que faisait Uèrimèe de l'enthousiasme de certains hommes de lettrés pour ce genre de littérature. ■ Vers l'an de grâce t837 j'étais romantique, avoue Mérimée. Nons disions aux classiques : vos Grecs ne sont point Grecs, vos Romains ne sont point Romains; vous ne savei pas donner à vos compositions la couleur locale. Point de salut sans la couleur locale. Nous entendions par couleur Incale ce qu'au ivii" siècle on appelait 1cs mœurs ; mais nous étions très-tiers de notre mot, et nous pensions avoir imaginé le mot et la chose. En fait de poésies, nous n'admirions que les poésies étrangères et les plus anciennes; les ballades de la frontière écossaise, les romances du Cid, nous paraissaient des chefs-d'œuvre incomparables, toujours à cause de la couleur locale, i La plus sévère critique de toute cette poésie primitive, c'est incontestablement laGuzlade Hérimée. Le spirituel romancier était alors un jeune homme plein de projets, désireux de voir du pays, mais manquant absolument d'argent. Un jour, il lit un ouvrage sur la Slavie de l'abbé Fortis, apprend cinq k six mots de slave, et en quinze jouis écrit une trentaine de ballades pleines de couleur locale et qu'il attribue k un joueur de guzla imaginaire, Hyacinthe Haglanovitch. Le livre est

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LA NATION SERBE. — LA POÉSIE SERBE. 273 pablië & Strasboui^, et aussit&t, succès immense, non pas en Fraace, où, de l'ayeu de l'auleur, il ne [at venda d'abord qu'une douzaine d'eiemplaires, mais en Allemagne «d'où H. Gerhart, conseiller et docteur quelque part, dit Mérimée, m'envoya deux gros volumes de poésies slaves traduites en allemand, avec la Guzla traduite aussi, et en ven, ce qui lui avait été facile, êcrivait'il dans sa préface, car sous ma prose il avait découvert le mètre des vers illyriques. » N'est-ce point là une grave objection à opposer à la poésie étrangère et Ms-aneienne, en général, et à la poésie serbe, en particulier, qu'un sceptique parisien, comme Prosper Mérimée, puisse du fond de son cabinet composer des pesmas aussi poétiques que ceux des bardes mêmes de la Schoumadia? Cette acile imilatioD, a-t-on dit, c'est la punition de ce qu'en matière d'art, on appelle le genre, la manière. Mérimée se serait bien gardé de tenter une imitation de Vlliwie, de la Divine Comédie, ou même des grands poèmes indiens ; il aurait risiblement écboué, et il le savait trop bien pour se risquer dans une semblable entreprise.

Cette réserve une fois faite, il est impossible de refuser à la poésie serbe une véritable élévation d'idées, une grande pureté da sentiments, une extraordinaire richesse d'images, une délicieuse naïveté, un profond souflle de patriotisme et de foi. La strophe serbe est, dit-on, ample et mélodieuse, généralement courte ; l'accompagnement de la guzla ne prend que dans les derniers vers; les chants nationaux sont composés de trochées, les chants

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37t LA SERBIE ET LE MONTÉNÉGRO,

d'amour admettent des dactyles. Hais ce qui pour les Serbes eux-mêmes coastitaa la véritable valeur de leurs pesmas, c'est ce que Hiçkiewiez a si admiroblemeut exprimé, en disant que ces chants sont l'arche d'allianco entre les temps anciens et les tempe nouveani. Toute l'hùtoire serbe est contenue dans les pesmas. Vonk Stephanovitch Karadchith l'a bien compris, le jour où il a eu l'heureuse idée d'aller recueillir de toutes parts et d'écrire ces chansons traditionnelles, au grand étonnement, dit H. Laboulaye, de ceux-là mêmes qui les récitaient sans en comprendre le prix.

Les pesmas, dit le poète, sont nés avec la nation ellemême. Dès la période la plus primitive, ces chants ont eu un caractère religieux très-marqué. Nous avons vu que les dogmes polythéistes ont longtemps été en honneur chez les Serbes ; mais ce polythéisme même a quelque chose d'élevé. • Les Slaves, dit Procope, adorent un Dieu créateur de la foudre et seul maître de toutes choses. » Aussi, dans la suite, lorsque Cyrille et Méthode auront introduit chez ces peuples le Christianisme, on s'adressera plus souvent aux saints qu'à Dieu même. Pourquoi pas? Chateaubriand présente dans son admirable Génie du Chrislianhme ' une judicieuse défense du merveilleux qu'on peut tirer de la vie des saints, i On se moque des saints et des anges ; mais les anciens euxmêmes n'avaient-ils pas leurs demi-dieux 7 Pythagore,

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