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NÉGOCIATIONS DE MILOË AVEC LE PHANAR

Pour libérer son peuple du fléau de la dimnica, Miloë avait résolu de la faire prélever par les Knèzes des nahije suivant un taux déterminé — À groë par foyer. Cette décision, du 2 février 1822, fut fort mal accueillie par les évêques qui exigèrent qu’on augmentât aussitôt la source de leurs revenus. La Skupètina qui se tint à Kragujevac, les 13 et 14 décembre 1822, fixa avec précision ces revenus :

1) le traitement annuel qui s'élevait à 18.000 groë,

2) pour le Métropolite le supplément de 2.000 gros,

3) la taxe de 50 groë à l’occasion de l’ordination,

4) celle de 12 groë pour l’antimense 1,

5) celle de 100 gros pour la consécration des églises ?.

Les évêques, mécontents, refusèrent de reconnaître les décisions de la Skupstina. Ils allèrent jusqu’à envoyer des protestations contre les procédés de leur souverain au Métropolite orthodoxe serbe de Sremski Karlovei et au Patriarche de Constantinople, ce qui revenait à solliciteruneintervention étrangère dans les affaires intérieures de la Serbie.

Il ne restait plus à Miloë qu’à recourir à la manière forte, ce qu’il fit en confiant Agathangelos à la « surveillance » du bazedjan-bacha Marko et Gerasim à son frère Jevrem Obrenovié.

Les deux évêques, voyant désormais l’inutilité de leur résistance, après deux mois de tergiversations, reconnurent enfin les résolutions de la SkupStina. Pendant ce temps, d'importantes modifications affectaient le statut intérieur de l’Église : un embryon de consistoire était institué conformément au vœu exprimé par l’assemblée de Kragujevac, et composé simplement de deux membres : l’archimandrite de Vraéevética, Melentije, et le knèze de Valjevo, Raka Teëié. Ces deux dignitaires n’avaient à juger que les fautes vénielles des prêtres. Pour les fautes graves, ils étaient tenus d’en référer au Métropolite de Belgrade, puis au Knèze, en dernière instance.

des évêques ; le second, de six paras par famille, était destiné à payer les intérêts et à l'amortissement d’une ancienne dette... de 137.433 piastres turques que l’Église serbe avait contractée envers la grande Église Patriarcale constantinopolitaine, pour laquelle elle payait l'énorme usure de 20.000 piastres par an, les évêques souvent, ne se (faisant) pas scrupule de convertir à leur usage cette somme et d'augmenter ainsi cette dette chaque année... » (Cunibert, Essai historique sur les révolutions et l’indépendance de la Serbie depuis 1804 à 1850, 2 vol., Paris, 1850-1855, t. I, p. 197 et p. 201).

1 L’antimense est un morceau de toile ou de soie, sur lequel est représentée la mise au tombeau de Christ. Il doit toujours rester sur l’autel. Un vieux principe de l’Orthodoxie serbe proclame que « sans antimense le pope ne saurait officier ». Mais le pope doit payer une taxe spéciale lorsque son évêque lui remet cet objet indispensable au culte (Encyclopédie S.C.S.).

2 Petrovié (Vuk.), Gradja za istoriju Kraljevine Srbije,t. IT, p.395, et Gavrilovié {Dr. Mih.), op. cit., t. IT, p. 644.

8 Cunibert, op. cit., t. |, p. 204.

Mais bientôt, le Métropolite de Belgrade Agathangelos ? était appelé à la dignité de Patriarche de Constantinople, et son remplaçant à Belgrade, le Métropolite Cyrille, mourait peu après son élévation. Miloë fit aussitôt demander à Constantinople, par l’intermé- - diaire d’une députation, la nomination d’un Métropolite d’origine serbe. Il n’obtint pas satisfaction, et le successeur de Cyrille fut encore un Grec, Anthime. Ce dernier semble avoir été un homme de réelle valeur ; mais la population était lasse de n’avoir pour pasteurs que des Phanariotes. Aussi, devant l’hostilité universelle, Anthime fut contraint à se retirer à l’Athos. C’était le dernier Métropolite grec de Belgrade.

Miloë profita de la réunion du premier consistoire à Kragujevac pour créer, en faveur du jeune État serbe, une nouvelle et profitable source de revenus. Les caisses de l’État prélevèrent en effet sur la dimnica la somme de 1 groë, sur la taxe religieuse de mariage, sans distinction de classe, 3 groë, enfin, à l’occasion de la nomination de tout nouveau prêtre, la somme de 3 groë par maison paroissiale pour la première année, ce qui constituait pour l’Église une imposition assez lourde. Le Knèze espérait se dédommager ainsi des dépenses imposées au Trésor par le versement d’un traitement aux évêques. D'autre part, on abolissait à tout jamais la location des cures, la dacija de 6 paras par maison, la dacija de 12 groë par an et par église, et enfin la dacija annuelle de 25 groë par monastère.

En fait, toutes ces réformes, si elles furent préparées par les assemblées du clergé, furent seulement obtenues par les députations que Milo$ envoyait très fréquemment à Constantinople, tant auprès du Phanar qu’auprès de la Porte. Le Knèze avait toutes les qualités d’un diplomate, et il préférait négocier plutôt que de recourir à la force, ce qui, d’ailleurs, était malaisé, étant donnée la position encore précaire de la Serbie. C’est encore par des tractations directes que Milo réussit à régler la délicate question des dettes de l’Église serbe au Patriarcat de Constantinople pour les évêchés de Belgrade et d’Uzice. La solution à laquelle se rallia le Knèze (celle du remboursement), pouvait paraître étrange étant donnée la richesse des évêques phanariotes, mais elle était la seule à laquelle on pouvait recourir si l’on voulait vraiment apaiser le Patriarcat. L'Assemblée des chefs

! Le Métropolite Agathangelos semble n’avoir pas été plus sympathique aux Turcs qu'aux Serbes. Le Pacha de Belgrade Abdul Rhaim lui avait toujours reproché, lors des campagnes turques en Grèce, son philhellénisme. Il l'avait même «accusé d’entretenir des correspondances avec les insurgés de la Grèce, et de répandre des fausses nouvelles » sur la guerre qui se menait, et il l’avait fait interner dans la citadelle en dépit des interventions de Miloë (cf. Cunibert, op. cit., t. I, p. 205).

religieux, qui se tint les 9 et 10 mars 1823, approuva la décision de Miloë. De son côté, ce dernier négociait avec le Patriarcat. Le diocèse de Belgrade devait à celui-ci 80.000 groë, celui de Sabac 56.000 groë, soit en tout 136.000 groë. Cette somme, énorme pour l’époque, fut prélevée sur les « riches », marchands, knèzes et aussi communes aisées, qui durent s’exécuter bon gré mal gré. La commune de Belgrade souscrivit 10.000 groë. Miloë s’était adressé directement au peuple, comptant « sur son amour pour la liberté et la patrie », et espérant que « chaque frère supporterait volontiers ce sacrifice 1 ».

Les évêques se montrèrent plus opiniâtres. Agathangelos et Gerasim refusèrent de se rendre à Kragujevac pour s’entendre avec le Knèze. Agathangelos, en ce qui le concernait, ne pouvait souffrir le séjour de Kragujevac où il se trouvait éloigné de son milieu grec de Belgrade ?. Étant revenu sans l’autorisation du Knèze à Belgrade, il se trouva inopinément compromis dans un complot de Grecs et, arrêté, ne dut son salut qu’à l'intervention de Miloë 3.

La rapidité avec laquelle l'emprunt patriotique de Miloë fut souscrit fit regretter au Patriarcat de n’avoir pas demandé davantage. A peine l’homme de confiance du Knèze, Jovan Spasié, s’était-il mis en route pour Constantinople avec les 100.000 groë du premier versement que le Patriarcat rompit la convention et refusa de reconnaître les réformes exécutées par Miloë au sein de son Église. Sans plus tarder, Spasié ramena l'argent à Belgrade. Miloë, qui connaissait bien le Phanar, ne se laissa pas troubler. Il parvint à réunir une somme plus importante et proposa au Patriarcat non plus 137.000 mais 200.000 groë. Dès lors, tous les obstacles disparurent. La Porte s’était d’ailleurs à cette occasion montrée tout à fait favorable au Knèze serbe.

La lecture du Hatti-chérif et du Bérat {, faite le jour de la Saint- André (30 novembre 1830), avait pour la Serbie une importance que

1 Petrovié (Vuk.), Gradja za istoriju Kraljevine Srbije, t. II, p. 406.

2 Petrovié (Vuk.), op. cit., t. II, p. 409.

3 Ibid., p. 412.

4 Hatti-chérif signifie « signature sainte ». Le Sultan seul signe le Hatti-chérif. Ses stipulations ne peuvent jamais être révoquées, si ce n’est par un autre Hattichérif. C’est un «acte octroyé », un « rescrit autographe du Sultan ». Le Bérat, qui ne provient pas directement du Sultan, n’a pas de caractère définitif. Sur la défiuition juridique du Hatti-chérif et du Bérat,cf. Zujovié, Le Pouvoir constituant dans

la solennité de la cérémonie souligna comme il convenait. Désormais l’ancien pañalik de Belgrade recevait l’autonomie administrative. La dignité de Knèze devenait héréditaire dans la famille de Miloë. Le 9 novembre 1830, le Commissaire de la Sublime Porte, Lebip Effendih, était arrivé à Belgrade. Le 20 novembre, les premiers soldats serbes en uniforme avaient fait leur apparition. On monta sur le terrain vague qui s’étendait derrière la Battal-DZamija audessus du faubourg de Palilula plusieurs tentes, dont une était réservée au Vizir et une autre à Miloë ; on avait choisi un endroit désert et écarté le plus possible de la ville turque t. Le grand jour, devant le peuple assemblé, devant le Knèze entouré de toute sa famille et les fonctionnaires convoqués pour la circonstance, le Commissaire de la Porte lut le Hatti-chérif dont les premières lignes étaient rédigées par le Sultan en personne :

« Le Sultan Mahmud, fils du Sultan Abdul-Hamid

Toujours victorieux...

Que ce qui suit soit exécuté ! »

Le Hatti-chérif fut remis par Lebip Effendih d’abord à Hussein Pacha, qui le baisa, puis à Miloë qui fit de même, avant de le remettre à son secrétaire Davidovié ?

Enfin vint le tour de la remise du Bérat, que Milos baisa avec le même respect. Davidovié prononça au nom du Knèze le discours que celui-ci avait préparé :

« Prions le plus chaudement possible le Créateur Tout-Puissant : bénis, Seigneur, re Empereur de ta Droite ie Bénis-le et Fortifie- le ! Amen...

Les cloches sonnèrent après un silence séculaire. Aux portes de l’église où il se rendit aussitôt, Milos fut accueilli par le Métropolite Anthime, entouré de vingt-quatre prêtres revêtus des plus riches ornements. Miloë embrassa avec piété la croix et l'Évangile. Puis il prit un cierge blanc paré de fleurs et rehaussé d’or, et entra dans l’église précédé par le Métropolite et suivi des deux kneïeviti, Milan et Mihaïilo. Milos s’approcha de l’avtel, s’agenouilla devant Anthime qui le bénit et consacra ainsi religieusement son accession au trône princier. La cérémonie revêtit par là les apparences d’un véritable sacre : les prêtres et les fidèles pleuraient. Cependant toutes les prières récitées par le Métropolite l'avaient été en langue grecque.

les Constitutions serbes, p. 70. Pour le récit de la proclamation du Hatti-chérif, nous avons fait de larges emprunts à l’intéressant ouvrage de Petrovié (M. S.), Beograd pre sto godina, Belgrade, 1930, pp. 150-171. 1 Zivanovié (Ziv.), Politiéka istorija Srbije, Belgrade, 1993, t. I, p. 5 (note). 2 Nil Popov, Rossija 1 Serbija, t. 1, Moscou, 1869, p. 239, n° 1.

C’étaient les mêmes prières que l’on avait coutume de faire lors du sacre des hospodars de Valachie.

Quand cette longue cérémonie se fut achevée, Anthime adressa une petite allocution brève mais cordiale à Miloë, en un serbe difficultueux, car il était grec.

Le lendemain, la traduction du Hatti-chérif et du Bérat en langue serbe fut lue au peuple réuni au même endroit que la veille, près de la Battal-DZamija. Davidovié lut ensuite le discours du Knèze, morceau remarquable si l’on songe qu’il était l’œuvre d’un illettré et bien fait pour laisser aux assistants un souvenir inoubliable de ces heures 1 :

« C’est ainsi, frères, que depuis hier nous sommes devenus une nation, dépendante il est vrai du Sultan, mais une nation qui a ses droits propres. Depuis hier, nous sommes devenus une nation, qui a son gouvernement propre, non pas un gouvernement de fait arraché par la force, comme auparavant, mais un gouvernement fondé sur la loi. Depuis hier, notre Sultan, reconnu par tous les États comme Empereur légitime, reconnaît, de son côté, notre gouvernement. Depuis hier, les autres États ne s’opposent plus à nous reconnaître pour tels. Maintenant, nous pouvons être assimilés aux Hongrois sous la souveraineté de l’Autriche et aux Polonais sous celle de la Russie. Ils ont leurs droits, nous avons les nôtres, et eux et nous les avons au sein d’empires différents. Mais celui dans lequel nous vivons ne se mêle pas de nos affaires, du moment que nous payons l'impôt. Leur pays portent, il est vrai, la haute appellation de Royaume, mais le titre de principauté que le Sultan donne à notre patrie ne lui est pas inférieur. »

Et il poursuivait avec cette éloquence âpre qui lui était chère :

« Qui aurait jamais pensé que la Serbie réduite à l’esclavage, d’abord sur le champ de Kossovo, puis lors de la dernière catastrophe en 1813, pourrait, un jour, relever la tête ? Et voici qu’elle la lève maintenant ! »

Le Knèze remerciait le Seigneur et exprimait sa reconnaissance à son Souverain, au Sultan, mais n’oubliait pas dans son action de grâces son Protecteur, «l’Empereur de Toutes les Russies Nikola Pavlovié».

Après la lecture des actes officiels, un représentant du clergé, l’archiprêtre de Sabac, Jovan Pavlovié, osait comparer Miloë Obrenovié à Miloë Obilié, puisqu'il « avait réveillé la chère Serbie, opprimée des siècles durant, et qu’il l’avait conduite à cette gloire et à cette liberté avec l’aide de Dieu, celle des Serbes et celle de la

Grande Russie... »

1 Traduit d’après le texte cité par Petrovié (Mih.-S.), op. cit., p. 168.

60 DU HATTI-CHÉRIF DE 1830 a 1832

Pour perpétuer le souvenir de ces heures mémorables, le Knèze ordonnera, en 1835, l'érection d’une église sur l’emplacement même où le Hatti-chérif avait été lu au peuple ?.

CoNSÉQUENCES RELIGIEUSES DU HATTI-CHÉRIF.

Dans le temps qui suivit immédiatement la proclamation du Hatti-chérif, ce furent surtout les petites libertés accordées par le Sultan dans l’exercice du culte qui furent particulièrement agréables au peuple. On pensait en avoir terminé avec cette période où la religion orthodoxe, sans être ouvertement persécutée, était gênée par les mille entraves imaginées par les autorités locales turques. Désormais, il n’était plus interdit de construire de nouvelles églises ni de réparer les monastères ruinés par les guerres ou le temps. Mais surtout, nous l’avons vu, les églises n’étaient plus condamnées au silence : on leur permit d’avoir des cloches, et ce petit privilège parut à beaucoup comme le signe précurseur d’une époque nouvelle pour la Serbie. Le Knèze s’empressa de commander à Sombor 38 cloches, dès l’automne 1830. Deux ans plus tard, il en faisait encore venir 85. La vieille église en bois de Belgrade en reçut 4. Les autres furent destinées à Kragujevac, Sabac, Jagodina, Kraljevo ?.

Les principaux articles du Hatti-chérif concernaient l’administration autonome de la Serbie, le maintien de Miloëÿ comme Knèze, la détermination des frontières serbes, et finalement l’autonomie religieuse de la Serbie. Aucun des articles ne constituait à propre-

1 Kanitz (F.), Das Kônigreich Serbien, Leipzig, 1904, t. I, Land und Bevôlkerung, p. 72.

? L'introduction des cloches en Serbie prit l’allure d’une petite révolution. Les Turcs ayant les sonneries en aversion, il fallut parfois recourir à la ruse pour éviter de nouveaux conflits. C’est ainsi qu’à Sabac Cunibert nous conte « qu’on leur fit croire que ce n’était qu’une manifestation extraordinaire pour célébrerla naissance et le baptême d’un fils du Gospodar Ephrem, le premier enfant mâle qui lui était accordé par la Providence après sept filles et vingt années de mariage. » (Cunibert, op. cit., t. I, p. 302-303) ; cf., sur le même sujet, Zujovié, op. ci, p. 62, n°01.

Gette Renaissance de l’Église serbe-orthodoxe inquiéta quelque peu les Musulmans. Autorisé par un firman de Constantinople, Youssouf-Pacha procéda à la restauration des mosquées de Belgrade. Le Knèze Miloë dut intervenir pour qu’on ne réparât pas la Battal-DZamija, ce qui aurait pu passer pour une provocation à l'égard de la population serbe (cf. Petrovié, Financijei Ustanove obnovljene Srbije do 1842, t. I, ch. xvr, pp. 763-769, Belgrade, 1901).

ment parler une innovation, mais la Porte aurait longtemps encore balancé à les mettre en exécution si l'Empereur Nicolas de Russie n était intervenu personnellement, exigeant la réalisation immédiate des réformes prévues par la Convention d'Akkerman. |

Le Haïti-chérif ne prévoyait pas un accord séparé avec le Phanar, mais il le rendait désormais inévitable, Sur le terrain de l’autonomie religieuse de la Serbie, le Sultan ne pouvait disposer d’un pouvoir qui ne lui appartenait pas. C’était au Phanar à décider sur l’opportunité d’une telle concession. En fait, la Serbie était aussi désireuse de briser les liens fiscaux qui l’attachaient au Phanar que les liens féodaux qui l’unissaient à la Porte 1,

Le dernier Métropolite phanariote de Belgrade, Anthime, venait précisément de mourir à Jérusalem (1830). La question de son remplacement allait se poser. Aussitôt après la proclamation du Hattichérif, Miloë, d'accord avec les principaux dignitaires ecclésiastiques de son pays, proposait trois candidats au choix du Phanar : Melentije Pavlovié, archimandrite du monastère de Vraéevènica, né à Vrhava (Rudnik), Gerasim Djordjevié, archimandrite du monastère de Studenica, né à Vidin, et Niéifor Maksimovié, archimandrite du monastère de Sretenje, né à Jegevica (district d'UZice). Il les envoya tous les trois à Constantinople en demandant au Patriarche de consacrer Melentije comme évêque de Belgrade et Métropolite serbe, Gerasim comme évêque de Sabac et Niéifor comme évêque d’UZice. Le Patriarche sur lequel la Porte, favorable à Milos, exerçait une vive pression, dut céder. Melentije, à son retour de Constantinople, fut triomphalement accueil à Belgrade. Il avait toujours été très aimé et était populaire pour sa simplicité et son courage. On aimait à rappeler dans le peuple comment, à la bataille de Ljubié en 1815, où Tchaja Pacha avait trouvé la mort, il avait lutté aux côtés de Miloë muni de son légendaire tambour, et battant la charge. D’où son héroïque surnom de Dobos$. C’était Melentije qui avait célébré l'office de la Saint-André (30 novembre 1830), quand le Hatti-chérif fut proclamé à Belgrade. Peu de temps après cette cérémonie solennelle, des négociations s’engageaient entre le nouveau Métropolite et le Phanar afin de donner à l’Église serbe le statut intérieur qui lui manquait.

Sur ces premières négociations, nous ne possédons malheureusement que très peu de documents. Nous savons seulement que Melentije participa tout à fait activement à la rédaction de l’accord. En ce qui concerne les autres évêques, leur rôle fut moindre. Gerasim n’ayant pris possession de son siège de Sabac qu’en 1831

1 Djordjevié (Nikola), Die Selbsiändigkeit der Serbischen Kirche, p. 34.

n'eut par conséquent pas à intervenir dans la discussion du promie

En janvier 1832 l'accord était fait ehtrele Patriarcat et le Gouvernement serbe. Les délégués de Miloë et de Constantin Ier signaient à Constantinople une convention en huit articles ?. L’accord débutait par une préface assez amphigourique :

« Il est évident que le Trône sacré du Patriarche de la Nouvelle Rome est élevé au-dessus de tous les autres Trônes, en raison de ses prérogatives et du fait qu’il ne connaît pas de limites, comme les autres, dans le domaine de l’administration spirituelle des nations orthodoxes qui vivent dans le Monde entier. Les autres Saintes Églises qui se gouvernent par leurs propres lois ont un ressort déterminé de travail et d'autorité... Mais le Trône de cette ville dominatrice, qui porte le nom du Grand Constantin, tel le Soleil lance ses rayons de tous les côtés, illumine tout le peuple chrétien, le réchauffe par la science sublime de la Vérité, et lui donne les enseignements et les règles nécessaires à la pratique de la vie civile et religieuse. C’est pourquoi cette grande et sainte Église, au nom de Jésus-Christ, jette un regard circulaire du haut de son Trône, comme d’un lieu élevé, et répandant sans cesse le don de la grâce spirituelle, nommant les évêques dans les églises orthodoxes, et gouvernant chacun avec prudence et attention, reçoit aussi les bras ouverts les chefs de l’Église orthodoxe, et ne repousse pas leurs désirs légitimes, quand il s’agit du salut de leurs fils spirituels, afin qu'aucune autorité religieuse ne rencontre plus d’obstacles dans l’accomplissement du devoir qui lui incombe dans l’administration convenable de l’Église, afin que chaque Église soit conduite suivant la volonté divine, puisse se parer des dignités épiscopales et spirituelles et rester fidèle aux lois nécessaires et salvatrices.. »

Ce prologue, très représentatif de la littérature patriarcale, s’achève sur une allusion à la nouvelle réglementation :

« C’est pourquoi le Trône suprême, donnant de nouvelles preuves de sa sollicitude pour la chrétienté, a prêté attention aux propositions que lui a faites Son Altesse le Knèze de la Nation Serbe Miloë Obrenovié. Ces propositions fixent des règles pour la nomination des évêques, et déterminent les rapports du peuple serbe vis-à-vis de

* Il semble que Gerasim se soit montré plus favorable que ses confrères aux éléments slaves. Un contemporain, Djordje Magaraëevié, qui voyagea en Serbie dans l’année 1827, affirme même que ce prélat avait des curiosités philologiques. La chose est assez rare pour être signalée. Magaraëevié (D.), Putovanje po Srbiji u 1827 god. (Putovanja po juënoslovenskim zemljama u X1X veku, Belgrade, 1934, p. 32.)

2 Échos d'Orient, t. X, 1907, p. 239.

notre Église. De même sont précisés les modes de paiement (du tribut) dont l’imprécision serait cause de mésentente.. »

Le Patriarche exposait ensuite les résultats des négociations de son Église avec le Knèze Miloë : « Un projet de réglementation (de l’Église orthodoxe serbe) en huit paragraphes nous a été remis tandis que nous présidions le Très Saint Synode, et les représentants de la Nation serbe se trouvant à Constantinople nous ont prié de donner notre approbation à ces propositions, rédigées dans la pensée du Salut des populations orthodoxes serbes, et de leur conférer force de loi afin d’obtenir une administration ecclésiastique agréable à Dieu. »

mer Étant donné que les propositions mentionnées, après que nous les avons étudiées au Synode et sévèrement examinées, se sont révélées conformes à la légalité et en accord avec le souci de cette grande Église de toujours veiller au salut des nations orthodoxes, et étant donné que les chefs du peuple serbe ont appuyé ces propositions et les ont transmises à la Sainte-Église, sous la forme d’un projet rédigé, et que par ailleurs nous sommes pourvus de l’assentiment du gouvernement ottoman, nous décrétons, d’accord avec le Synode et avec nos frères dans le Christ... :

Art. 1€. — « que désormais le Knèze et le peuple choisissent le Métropolite et les évêques en Serbie, du sein du clergé serbe, sans qu’il puisse être fait, de la part de la Haute Église, des objections ni sur la forme de l’élection ni sur le lieu de naissance de l’élu, ni sur la personne désignée 1.

Art. 2. — L’archevêque ?, qui est élu par la volonté universelle, par l’accord du peuple et du clergé serbe, s’appellera désormais « Métropolite de toute la Serbie », c’est-à-dire que l’archevêque de Belgrade portera le titre de Métropolite, et qu’il sera doué d’autorité sur les autres évêques du pays. Quand une nouvelle élection de Métropolite a lieu, le Knèze et la nation serbe ont à la signaler au Patriarche, et mentionner la personne qui est élue, en la soumettant à son approbation. Le Patriarche, après s’être convaincu que l’élection s’est faite suivant les canons de l’Église, doit, sans aucun retard, envoyer son approbation écrite, accompagnée de sa bénédiction pontificale, afin que là-bas (en Serbie), sur place, soit accomplie la consécration du Métropolite selon le rite e cclésiastique.

Art. 3. — Les évêques serbes, choisis par le Knèze et le Métro-

1 Duëié, op. cit,, p. 218.

2 Le terme « arhiepiskop » est utilisé rarement ; il désigne ici le Métropolite. L'Église orthodoxe, pas plus que l’Église catholique dans ses débuts, ne reconnaît de différence hiérarchique entre les titres d’évêque et d’archevêque.

polite, sont consacrés aussitôt, sans que soit nécessaire l’autorisation du Patriarche, avec la grâce du Prince et du chef de l’Église serbe. On informe seulement le Patriarche des élections, et 1l envoie en même temps son consentement et sa bénédiction *. :

Art. 4. — Chaque fois qu’on élit un nouveau Métropolite, on envoie au Patriarche, en cadeau, 300 ducats autrichiens ; à l’occasion des élections épiscopales ordinaires, la Grande Église n’a le droit de rien réclamer, sous aucun prétexte. Toutefois, la somme ci-dessus . mentionnée de 300 ducats n’est point comprise dans le don annuel fait par la Nation serbe à la Grande Église, et qui monte à 3.000 gros pour l'archevêque et à 3.000 groë pour l’évêque d’UZice, mais est comptée à part et versée seulement à l’occasion de l'élection d’un nouveau Métropolite. Quand les autres nahije qui appartiennent à la Serbie se joindront à elle, alors ce paiement annuel sera entièrement achevé.

Art. 5. — Hormis le don de la somme annuelle convenue à la caisse de la Grande Église et de ces 300 ducats autrichiens payables chaque fois que l’on élit un nouveau Métropolite, l’archevêque comme le clergé serbe sont affranchis de toute taxe par la Grande Église. Ils n’ont aucune autre obligation que celles sus-mentionnées, ni vis-à-vis du Patriarche, ni vis-à-vis de la Grande Église. Ni le Patriarche et la Grande Église, ni le Métropolite de Belgrade ne sont autorisés à revendiquer l’héritage des évêques défunts, le Patriarche ne peut rien réclamer pour le pardon des péchés au titre des indulgences, et les biens qui sont laissés par le Métropolite et les évêques sont affectés soit à des œuvres pieuses, soit à des œuvres d'utilité publique.

Art. 6. — Ni le Métropolite, ni les autres évêques serbes n’ont le droit de s’endetter au détriment du peuple serbe, pas plus qu’au détriment de la Grande Église.

Art. 7. — Le Métropolite ne peut être destitué de sa dignité épiscopale sans le consentement légal du Patriarche de Constantinople et l'approbation du Knèze de Serbie, les évêques serbes, sans le consentement du Métropolite et du Knèze.

Art. 8. — Enfin, au cours du service religieux, le Métropolite serbe mentionne le Patriarche de Constantinople,et tous les évêques doivent mentionner le Métropolite de Belgrade... » ?,

1 Dutié, op. cit., p. 219.

? Duëié, op. cit., p. 220. On peut également consulter le texte in extenso de l'accord chez Nil Popov, op. cit., p. 274-277 ; cf. aussi Anastasijevié (D.), Pismo êar. patr. Konstantija o aftokefalnosti srpske crkve (Spomenik srpske Kraljevske

Akademije), Belgrade, 1910, et Ilié-Agapova (Dr Marija), Ilustrovana istorija Beograda, Belgrade, 1933, p. 263-272.

Tous les membres du Synode signèrent cette Convention, que parapha le Patriarche Constantin. Dutié fait justement observer que l’accord ne fut vraiment complet que lorsque — le 17 juillet 1836. — 6nouveaux districts vinrent s’ajouter à la Serbie. Ce n’est qu’à partir de ce moment que l’Église serbe fut obligée de verser annuellement à la Grande Église la somme de 9.000-groë, versement qui continua à s'effectuer jusqu’à ce que l’Église serbe devint autocéphale 1.

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