LE MÉCONTENTEMENT RUSSE
De toutes les nations orthodoxes ce furent les Russes qui manifestèrent à l’égarä de Novakovié le plus d’animosité. En fort peu de temps le Ministre de l’Instruction Publique put se flatter d’être devenu « le Serbe le plus impopulaire chez les Russes » 1. Fin octobre 1881, les Sanktpeterburgskija Védomosti écrivaient que les «violences » exercées sur le Métropolite Mihailo avaient eu un douloureux retentissement en Russie « qui ressentait vivement l’offense qui lui avait été faite à Belgrade » 2. Un mois plus tard les Moskovskija Védomosti publiaient sur l’ex-métropolite un article des plus élogieux: « Il avait aidé tout Serbe qui était venu à lui ; ilavait soutenu en Bosnie et en Herzégovine la conscience nationale serbe, consolé les malheureux qui gémissaient alors sous le joug turc comme ils souffrent aujourd’hui de la brutalité autrichienne, en leur rappelant le grand empire septentrional qui avait toujours secouru le peuple serbe ® ». Le mécontentement russe se trahit avec plus d’évidence dans un incident qui faillit provoquer entre le Gouvernement serbe et le Gouvernement du Tsar la rupture des relations diplomatiques. Au mois de mai 1883, le Videlo apprenait à ses lecteurs que le Métropolite de Moscou avait interdit au recteur de la chapelle serbe à Moscou de mentionner dans le Memento des Vivants le nom de Teodosije. La Srpska Nezavisnost contesta d’abord vigoureusement l’authenticité de cette information et prétendit que c'était une fable inventée par Mra$a pour discréditer le « grand frère russe ». Mais il fallut bientôt se rendre à l’évidence et c’est avec stupeur qu’on apprit à Belgrade
1 Spomenica St. Novakoviéa (Srpska knjizevna zadruga), n° 157, Belgrade, 1921, p. 94.
2 Moskovskija Védomosti,art. cité sans date par la Srpska Nezavisnost, 26 nov.
8 Cité par la Srpska Nezavisnost, 22 mai 1883.
qu’en dépit des instructions qu’il avait reçues de son gouvernement, et qui lui prescrivaient de mention ner dans la liturgie le nouveau Métropolite, le chapelain serbe avait été obligé de désobéir sous peine d’excommunication de la part du Saint Synode russe. Les Sovremennyja Izvëstija informaient en effet leurs lecteurs que le «recteur de la chapelle serbe de Moscou » avait été suspendu par l’autorité . diocésaine (de Moscou), et que l’administration religieuse de la chapelle avait été confiée à un moine du Monastère de l'Épiphanie 1. Tandis queles progressistes s’indignaient de voir les Russes intervenir de la sorte dans les affaires intérieures serbes en interdisant la mention du Métropolite dont le roi serbe avait approuvé l’élection, les libéraux, dans leurhaine contre les Videlosci, applaudissaient à cette intervention et estimaient indécent l’ordre envoyé par le Gouvernement Serbe à son ministre à Pétersbourg de se rendre immédiatement à Moscou pour établir, sur place, si le chapelain se conformait bien aux instructions de Belgrade et non à celles d’un supérieur hiérarchique russe. La Srpska Nezavisnost attaquait personnellement le diplomate serbe, le général Djura Horvatovié, natif de Slavonie auquel, malgré sa conduite héroïque en 1876, les libéraux reprochaient de ne pas être orthodoxe : « C’était par calcul », pensait la Srpska Nezavisnost, et pour « provoquer » les Russes « que l’on avait nommé un hétérodoxe ministre d’un pays qui n’avait qu’une seule religion ? ».