DÉSINTÉRESSEMENT DU PARTI RADICAL
ragée par le clergé séculier. Le C'osa publie trois lettres qu’il attribue à des moines, où l’on voit ces saints personnages se jeter naturellement à la tête tous les péchés, et il conclut philosophiquement :
« Combien sont mystérieuses ces cellules monastiques ! de vrais labyrinthes ! qu’est-ce qu’il n’y a pas chez elles ! à côté du chapelet, on y trouve des boucles d’oreilles, des parfums, des miroirs, de petits savons. ! » On voit quel est le ton de ces charges. De tout temps, le monacat a été impopulaire en Serbie : les paysans ont toujours regardé les moines comme des inutiles et des parasites. Or, Mihailo, grand protecteur des réguliers, était pour cette simple raison exposé aux sarcasmes des radicaux.
Mais les radicaux avaient aussi un grief politique contre le Métropolite : ils lui reprochaïent d’avoir oublié que «les sympathies russes du peuple serbe allaient toujours au peuple russe et non à l’Église russe ». N’avait-il pas également, à en croire la Samouprava, « abusé de l’amour du peuple russe à l’égard des Serbes, ainsi que de l’autorité que lui avait donnée son rang dans l’Église serbe, en mettant l’un et l’autre au service de son parti politique ? D’ailleurs,concluait le journal radical, «les temps ne sont plus où le peuple serbe attendait de ses chefs religieux la protection de ses droits politiques, car la Constitution de notre pays a confié cette mission à quelqu’un d’autre ? ».
Quoiqu'il se défendît d'intervenir dans le conflit dogmatique qui opposait les progressistes aux libéraux, le parti radical ne pouvait toutefois se désintéresser complètement de la question : d’abord en raison de sa clientèle de popes qui exigeait, en même temps que les autres réformes sociales, une prompte amélioration de la situation du bas clergé. D’autre part, la figure du Métropolite Mihailo était antipathique aux radicaux : « Soyons sincères : il a toujours été un homme de parti », écrivait la Samouprava ?. Beaucoup d’entre eux n’avaient pas oublié que lorsque Adam Bogosavljevié était mort — empoisonné, comme certains pensaient — dans la prison où il avait été enfermé après la sédition avortée de Topola, le Métropolite avait refusé l’autorisation de célébrer son parastos À.
Pourtant, dans le cas de la loi religieuse nouvelle, les radicaux refusèrent de soutenir le Gouvernement. La Samouprava n’hésitait pas à reconnaître que les modifications proposées par Novakovié n'étaient pas valables, non pas tant à cause de leur contenu que parce qu’elles avaient été votées anticonstitutionnellement ÿ ; il
1 Cosa, 20 juil. 1881.
2 Samouprava, 3 nov. 1881.
3 Samouprava, 3 nov. 1881.
4 Miloëevié (Raëa), Timoëka Buna, Belgrade, 1923, p. 9-10. 5 Samouprava, 17 mars 1883.
n’y avait plus en effet dans la Chambre des députés le quorum exigé par l’article 82 de la Constitution, puisque l'opposition s'était retirée à ce moment. La loi était donc inapplicable.
En ce qui regardait la matière même du conflit, et malgré l’allure de dispute doctrinale et presque théologique qu’on tentait de lui donner, les radicaux soutenaient qu’il n’y avait là qu’une lutte d'influence, purement politique, entre progressistes et libéraux : « Ce conflit n’aurait jamais éclaté si on n’avait pas voulu qu'il éclatât 1». Un peu plus de tolérance de la part de Mihailo, de compréhension de la part de Novakovié auraient évité « tout ce bruit ». La loi de 1862 avait assurément bien des défauts, mais on eût pu la corriger sans alarmer à ce point les esprits religieux. La Samouprava ne craignait pas au reste de reconnaître que l’article 8 de la loi complétant et réformant la loi de 1862 « plaçait les prêtres dans une complète dépendance des pouvoirs temporels, c’est-à-dire du Ministère de l’Instruction publique » et que « l'addition au paragraphe 97 de la loi sur les Autorités ecclésiastiques, en vertu de laquelle le Ministère de l’Instruction publique s’attribuait la plus grande part dans la nomination aux postes d'administration et de direction religieuses et dans la répartition de ces postes, soulignait davantage encore la soumission des prêtres aux autorités d’État ». C’est pourquoi les radicaux, sans recourir à une argumentation canonique, et au nom seulement du principe de la séparation de l'Église et de l’État, s’élevaient contre les changements apportés à la loi du 30 septembre 1862 : « Nous ne pouvons nullement consentir à ce qu’au sein du conseil épiscopal entrent des archiprêtres et des archimandrites nommés (par le Gouvernement) et encore moins à ce que le pouvoir exécutif participe à l’élection du Métropolite ? ».
Le Gouvernement avait commis une lourde faute :
« Voyant que la loi sur les autorités ecclésiastiques de 1862 comportait des illogismes et des obscurités qui menaçaient de donner naissance à des conflits entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, le Gouvernement s’était décidé à changer cette loi. Mais, comme à l’ordinaire, il a commis une grave erreur. Les changements et les additions ont été conçus d’une telle façon qu'ils ne correspondent ni aux lois sur l’organisation intérieure de l’Église, ni à la constitution et aux lois de l’État 3. »
La Samouprava ne voyait du reste dans toutes ces modifications
1 Samouprava, 17 mars 1883.
2 Jbid., 17 mars 1883.
3 Samouprava, 17 mars 1883.