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LE PROBLÈME DE LA MISSION DE L'ÉGLISE

mane mais aussi, plus proches, les mauvais jours du règne du Prince Michel. Leur conception dela vie politique était restée très patriarcale. Mais surtout leurs yeux ouverts sur le vaste monde serbe ne se résignaient pas à se contenter des pauvres horizons du petit royaume. À force de souhaiter de faire de la Serbie un « Piémont Yougoslave », ils en arrivaient à maudire ces frontières trop rapprochées, qui entravaient les communications avec les autres parties du monde serbe. Les progressistes au contraire affectaient de mener une politique réaliste en ne se laissant pas guider par «d’irréalisables » ambitions, par une « mégalomanie funeste» et, sacrifiant l'ombre pour la proie, ils se contentaient de ce petit État grandi avec peine à travers les souffrances et les guerres et s’appliquaient à le consolider. Ayant conscience de la faiblesse de la Serbie bloquée entre de puissants voisins, ils redoutaient le moindre incident, sachant que rien ne provoque plus aisément des incidents qu’un prosélytisme inopportun et qu’une propagande maladroite. C’est pourquoi l'esprit de croisade du Métropolite Mihailo leur était profondément odieux. À quoi bon inutilement gaspiller les forces vives de l’État serbe quand celui-ci avait tant besoin de se concentrer et de se réformer lui-même ? Le Videlo fulminait contre ces libéraux impénitents, ces hauts prélats ambitieux qui ne craignaient pas d’entraîner l’État serbe dans la pire des catastrophes sous prétexte de soutenir les « frères orthodoxes serbes ». Cette politique de « littérateurs » avait fait son temps 1, proclamait le journal progressiste. Il était nécessaire de briser une hiérarchie insolente et politicienne qui menaçait de compromettre l’unité et l'indépendance de l’État au profit d’une « coterie clérico-libérale ? ». Et dans leur haine contre les «nouveaux jésuites », les progressistes ne craignaient pas de recourir à une phraséologie anticléricale : les libéraux exaspérés leur ayant demandé si véritablement ils faisaient une distinction entre l’Église orthodoxe et l’Église catholique, le Videlo répondit que la grande différence entre le pape et les Patriarches orientaux était que le Pape n’avait pas de moustaches, tandis que les Patriarches portaient moustache et barbe... 5%. Detels raisonnements étaient bien faits pour mettre hors d’eux-mêmes les libéraux restés profondément attachés à leur Église. Les éditoriaux de la Srpska Nezavisnost répondant à ceux du Videlo usaient, malgré le caractère sacré du sujet, d’un ton de basse polémique. On faisait même appel à une actualité riche en scandales pour déconsidérer l’œuvre religieuse des

1 Cité par Srpska Nezavisnost, 13 janv. 1883. 2 Videlo, 24 janv. 1888.

3 Ibid.

progressistes et on alla parfois, du côté libéral, jusqu’à poser l’alternative : Mihailo ou Bontoux... 1 Ce ne sont là pourtant qu'intempérances de langage et de plume demeurées relativement rares. Dans son ensemble, la discussion s’est maintenue sur le plan doctrinal. L'un et l’autre parti ont puisé abondamment dans l’histoire serbe, espérant en exhumer des documents qui appuieraient leurs thèses respectives : on vit une vieille querelle d’érudits retrouver une faveur nouvelle et passer des Séminaires de Théologie serbes aux salles de rédaction et aux couloirs de la Skupétina. Il s’agissait de la « brûlante » question de la « succession du Patriarcat de Peé » qui avait toujours été l'éternel brandon de discorde entre les Églises sœurs de Karlovci, de Cetinje et de Belgrade ?. Les libéraux avaient été scandalisés de la « trahison » de Novakovié osant déclarer la métropolie de Sremski Karlovci «l’héritière directe de l’Église fondée par Saint Sava ». Pour la Srpska Nezavisnost, une telle affirmation était tout simplement impudente : Le Patriarche n'avait pas emporté avec lui de Vieille Serbie en Autriche les droits du Patriarcat de Peé. Car ces droits étaient le bien de toute la nation serbe et non pas seulement d’un petit groupe d'hommes. En d’autres termes, l'Église n’émigrait jamais. le Patriarcat de Peé aboli en dépit des canons et de la légalité continuait à exister virtuellement dans les

1 Srpska Nezavisnost, 13 janv. 1883.

? La question de savoir qui a hérité du Patriarcat de Peé passionnera longtemps les apologétistes et les historiens de l’Église du Patriarcat de Karlovci. Dans une très intéressante brochure, parue à Novi Sad en 1904 et intitulée Da li se srpska Peéska'patrijar$ija god. 1776 kanonicki ukinula i konaëno ugasila i ko jo] je crkvenopravni nasle:lnik ? l'historien Djura Vukitevié ouvrait à nouveau la polémique inaugurée en 1885 par Dimitrije Ruvarac. Le futur bibliothécaire de la Bibliothèque patriarcale s’était alors efforcé de démontrer que la métropolie orthodoxe serbe de Karlovei ne devait pas être considérée canoniquement comme l’héritière du patriarcat serbe de Peé, et que le titre de patriarche n’appartenait pas de droit à l’archevêque serbe de Karlovei. Il établissait que, par le firman du Sultan Mustafa III, de l’année 1766, le patriarcat de Peé s'était canoniquement éteint, et que les archevêques du Royaume de Serbie étaient seuls admis à prétendre à son héritage. Djura Vukitevié s'élève avec force contre une telle conception. Selon lui, «la Métropolie serbe n’est pas l’enfant du Patriarcat de Peé,mais celui du Patriarcat de Constantinople qui, en vertu d’un accord avec le prince Miloë en 1833 et selon la Lettre du Patriarche de Constantinople de 1879, l’éleva au rang d’'Église autocéphale. Maintenant, et c’est ici le point intéressant du raisonnement de Djura ” Vukitevié, il n’est nullement prouvé que le patriarcat de Peé ait pu s’éteindre canoniquement par le seul fait du firman du Sultan Mustafa III en l’année 1766. Au contraire cette flamme vive et jamais éteinte de l’autocéphalisme religieux serbe de Saint-Sava a toujours couvé et couve encore aujourd’hui à Cetinje, «au sein de l’Église Monténégrine, toujours indépendante et qui n’a jamais perdu contact avec ses origines ». Selon le polémiste, la métropolie de Cetinje était done la seule héritière légitime du Patriarcat de Peé.

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