LA SATIRE CONTRE LA HIÉRARCHIE DE TEODOSIJE
Ce sera alors le journal satirique (libéral) Brka qui mènera la plus violente campagne contre le gouvernement progressiste, bien que la défense de l’Église se prête difficilement à des développements humoristiques et que l’on ne manque point de sujets d’actualité pour attaquer le Ministre de l’Instruction publique (les incidents lors de la représentation de Rabagas ont permis de caricaturer Novakovié sous les traits du « Geôlier du Théâtre National »). On s’amuse à affubler le « Nouveau Néron » du sobriquet de Rusicrkva. Voici une de ces caricatures représentant le ministre Ru$icrkoa coiffé d’un fez et s’adressant à deux sœurs catholiques venues à Belgrade pour quêter en faveur des Bosniaques et des Herzégoviniens :
« Nous avons, c’est vrai, cessé de nous occuper de la Bosnie et de l’Herzégovine et c’est pourquoi nous avons interdit de recueillir des offrandes pour les insurgés blessés de là-bas. Mais il y aura une exception pour vous, car vous voulez répandre la véritable Église en Bosnie et Herzégovine et la Serbie sera toujours au service de la religion de Salut du Pape 1... » Les libéraux avaient réussi en effet à accréditer dans certains milieux le bruit qui courait et selon lequel non seulement Novakovié travaillerait dans l'intérêt du Saint-Siège, mais se serait même secrètement converti au Catholicisme., Une autre gravure de même esprit représentait les membres du gouvernement Garasanin, déguisés en pèlerins et en route vers Rome (« Le premier pas vers le Catholicisme »). Une légende commentait cette image :
Pozdrasi nam tamo Papu, Gledaj da mu omulimo, Gledaj verni da se s njime Sto skorije sjedinimo ?.
L'Union avec Rome, c’était le reniement et l’abandon de l’Église orthodoxe serbe : un dessin représente le Ministre des Cultes apposant les scellés sur les portes de l’Église 3.
Suspecté d’être favorable au Vatican ‘, le cabinet progressiste, pour comble de malheur, était aussi accusé d’être trop tolérant envers les Juifs : « Que la main droite ignore ce que donne la gauche »
« — Zagazise éudne pute — pa po njima trée hukom — Svako jutro neëto novo — da se krstis levom rukom —
He Sishe Zcrmla, srpska crkva — i tokorse srpska vlada — Na kraj svega drugog jada — s crkvom doëli do inata — Srpsku crkvu samostalnu — (Moxe lbiti gora srama) — Ucvilise, pa je vode — oh pred koga ? pred Germana ! —»
1 Brka, 2 mai 1882 (Première année, n° {).
2 Jbid., 16 janv. 1883.
8 Jbid., 30 janv. 1883.
4 Dans une formule un peu sommaire Brka disait « Progressisme Papisme » {* Naprednjaëtvo — papistanstvo »). Brka, 19 sept. 1882.
disait la légende d’un dessin représentant Garasanin refusant de donner une aumône aux invalides bosniaques et herzégoviniens, mais appelant sous sa protection un Juif, en caftan et haut de forme, chassé par un Russe armé d’un knout t; et lui tenant le petit discours suivant :
« Viens ici mon frère juif, plus vite, plus vite ! Nous t’aiderons car tu es poursuivi par ce Russe barbare qui ne te laisse pas piller son peuple. Mais moi, je ne donne rien à cet insurgé blessé qui s’est soulevé contre notre bienfaitrice. Viens ici Baruch, reçois mon offrande et va t’installer sur la terre de cet insurgé ! ? » Une autre charge contait avec humour le « voyage des sauterelles juives dans la Terre Promise ». On pouvait voir une foule burlesque de Juifs chevauchant, dans le plus parfait désordre, un train que remorquait une locomotive à laquelle on avait donné les traits du président du Conseil de Serbie à.
Tandis que la censure n’épargnait guère les éditoriaux de la presse d’opposition, elle semblait presque indifférente aux audaces de cette petite presse satirique, singulièrement plus dangereuse cependant que la casuistique de la Srpska Nezavisnost, ou les froids raisonnements de la Samouprava. Brka ne laissera échapper aucune occasion de ridiculiser les ministres progressistes et surtout Novakovié. Le nouveau Synode épiscopal excita, entre autres, sa verve. Un dessin représentait l’assemblée telle que l’avait conçue le « Ministre-Philologue » : autour d’une table ronde étaient réunis des personnages cocasses parmi lesquels on pouvait reconnaître le président du Conseil, le Ministre des Cultes, un curé catholique, voire même un individu de type sémite prononcé, mais pas un évêque ni un prêtre orthodoxes 4.
La démarche de Novakovié à Sremski Karlovei pour obtenir du Patriarche la consécration du nouveau Métropolite serbe était elle-même un sujet de railleries abondantes, et le crayon féroce de Brka croquait la silhouette grotesque de Klimenta Dugousié (autre sobriquet de Novakovié) allant troquer à Karlovei la bénédiction de German, « le nouveau Derviche », contre espèces sonnantes 5.
L’austrophilie des progressistes n’était pas moins épargnée : on représentait Novakovié bâtissant de ses propres mains l’Église
catholique de Serbie sous l’œil inquisiteur de Sa Majesté Apostolique.. $
1 Brka, 9 mai 1882.
? Ibid., 9 mai 1882.
3 Jbid., 4 juill. 1882.
4 Ibid., 28 nov. 1882.
5 Jbid., 13 mars 1888.
6 Jbid., 8 mai 1883.
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