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LE CLERGÉ SERBE SOUS LA HIÉRARCHIE DE TEODOSIJE

mesures prises par le Synode épiscopal et d’une façon beaucoup plus vivante par la presse contemporaine. Ce sont d’abord des plaintes peu graves : le clergé semble avoir perdu le sentiment de sa dignité ; on voit dans les campagnes des popes, voire même des archiprêtres, se joindre aux Kolos paysans 1. Mais il y a des faits plus importants : le Synode sera obligé en 1884 de s’occuper de la «baisse continue » du niveau de la moralité publique. Le Métropolite Teodosije en vient à cette conclusion que le clergé porte une lourde part de responsabilité. On constate que dans les « régions mêlées » de la Serbie orientale (habitées par des populations serbes et roumaines) l’Église est impuissante à faire respecter les règles de la moralité la plus élémentaire. C’est un fait courant que la femme quitte, sans aucun divorce, son mari pour aller vivre avec un autre homme ?. La visite canonique accomplie par le Métropolite dans ces régions lui a révélé le peu de respect inspiré par le clergé. Ce n’est pas que le peuple se détache de l’Église, précise le Métropolite, il conserve toujours une vénération extérieure envers les choses saintes, sinon envers les prêtres. Dans le‘district de PoZarevac, de‘Smederevo, Jagodina, Kragujevac,le peuple a réservé à son chef spirituel un accueil enthousiaste. À Kragujevac, le Métropolite a été reçu au son du canon, et l’on a organisé en son honneur de grandes réjouissances populaires *. Malgré tout, Teodosije a pu constater par lui-même que le clergé est peu aimé’; on lui reproche sa paresse, sa cupidité, son ignorance, mais surtout son immoralité 4 Ce sont là défauts bien fâcheux pour un clergé dont on voudrait faire un gardien austère de la vertu. (Une décision du Synode n’a-t-elle pas enjoint à tout prêtre de signaler aux autorités policières de sa localité ceux de ses paroissiens vivant en concubinage ! 5) Le peuple qui n’est point athée devient foncièrement anticlérical. Dans certains villages où le pope s’est signalé par son inconduite, cette haine peut être poussée au paroxysme. Dans le village de Bunar (district de Jagodina) l’église paroissiale est fermée six mois à la suite de l’assassinat du pope au cours d’une vendetta . Le Métropolite déplore qu’à cause

1 Zbornik pravila, uredaba 1 naredaba arhijerejskog Sabora, Belgrade, 1900, p. 73.

2 L’accroissement progressif du nombre des divorces en Serbie était interprété comme un signe du relâchement des mœurs. L’Istina de Zadar donnait pour

la seule année 1886 le chiffre impressionnant de 416 divorces (Jstina, 15 juin 1887).

3 Hristanski Vesnik, oct. 1884, p. 788.

4 La « querelle des hiérarchies » a eu un retentissement dans le bas clergé : il semble qu’au cours de sa visite canonique de 1885 le Métropolite Teodosije ait été assez grossièrement insulté par un prêtre. Nous ne savons d’ailleurs que fort peu de choses sur cette affaire, si ce n’est que le pope coupable finit par être destitué (HriSéanski Vesnik, juil. 1885).

5 Hriséanski Vesnik, nov. 1884.

6 Jbid., oct. 1884.

de quelques brebis galeuses le discrédit soit jeté sur tout le corps ecclésiastique. Mais n’y a-t-il pas un proverbe serbe qui dit: «à cause du voisin Nicolas on déteste Saint-Nicolas ? » (Zbog komSije Nukole omrzao sam i na Sp. Nikolu). Si le pope trop souvent n’a pas une grande valeur morale, que dire de sa famille ? Non pas des femmes de popes, ces popadije dont l'honneur n’est guère atteint par les petites dénonciations venimeuses envoyées du fond de lointaines campagnes aux rédactions de Belgrade: mais les fils de popessont particulièrement exécrés : débauchés et joueurs, bref des mauvais sujets accomplis. Surtout quand ils ont le malheur de perdre tôt leur mère. Aussi discute-t-on toujours, en principe, la question du second mariage des popes 1.

Pourtant, le « chancre » qui ronge le clergé serbe n’est pas tant l’immoralité que l’esprit partisan. Il n’est guère de popes qui, à l’instar de leurs évêques, ne s’occupent de politique. Les débats de la Skupètina les intéressent infiniment plus que les affaires de leur paroisse et les partis encouragent une telle mentalité en faisant sans cesse appel aux popes, au cours de leurs campagnes électorales. Dans la Serbie de 1880 à 1890, le pope est le Grand Électeur. Toujours prêt d’ailleurs à tourner avec le vent ; tel le célèbre pope Krupezevié, renégat radical passé dans les rangs du parti progressiste qui, s’il faut en croire la Srpska Nezavisnost, l'avait «acheté» pour la somme de 4.000 ducats ?. Le même, n’ayant pas réussi à être élu député sous le gouvernement Piroéanac, était revenu à Belgrade donner sa démission du parti progressiste, puis reparti à Jasenica pour de nouvelles élections, à l’occasion desquelles il jurait «sur la tête de ses enfants » qu’il avait toujours été radical « d'esprit » ÿ. D’autres prêtres finissaient par considérer leurs paroissiens plutôt comme une clientèle politique que comme leurs ouailles. Le pope Miloje Barjaktarovié remerciait, en 1887, ses fidèles de l’avoir recueilli et réconforté lorsque, trois ans auparavant, il fuyait la persécution politique“. Ces popes politiciens ne se souciaient guère de leur mission religieuse. La Srpska Nezavisnost citait l'exemple d’un pope progressiste de Petrovac qui avait chassé sa femme, s’était endetté au jeu, et même avait été compromis dans une affaire assez louche d’escroquerie, mais avait été maintenu à sa paroisse en raison de son utilité comme agent électoral 5. L’organe radical Samouprava nous trace le portrait peu séduisant d’un pope de Markovac (district de

1 Hriséanski Vesnik, janv. 1885.

2 Srpska Nezavisnost, 8 juin 1883.

3 Samouprava, 15 sept. 1883.

4 Samouprava, 30 juil. 1881.

5 Srpska Nezavisnost, 28 août 1883.

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