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LE CLERGÉ ET L'INSURRECTION DU TIMOK

LE CLERGÉ ET L’iNsurREcrTIoN pu Timox (Timoëka Buna) 1.

L’insurrection du Timok n’est point de celles qui peuvent s’expliquer exclusivement par des considérations économiques. Si appauvries qu’elles aient été par les guerres contre la Turquie, les provinces orientales de la Serbie étaient loin d’être parmi les plus déshéritées. Par ailleurs, bien que Milan ne jouît pas d’une grande popularité parmi ces populations paysannes à la fois ardemment radicales et profondément patriotes, nul ne songeait à recourir à une rébellion ouverte.

Les raisons de l’insurrection doivent être cherchées ailleurs : d’abord dans l’enthousiasme délirant soulevé chez les masses paysannes par l’écrasante victoire du parti radical aux élections de septembre 1883 ?. Beaucoup d’âmes simples croyaient fermement qu’avec son accession au pouvoir,ils allaient assister à l’avènement de l’âge d’or, c’est-à-dire à la suppression de l’impôt, à l’abolition définitive de la «tyrannie des fonctionnaires », peut-être même à la destruction de toute hiérarchie et de toute discipline et à l’instauration de ce fédéralisme communaliste pour lequel le parti radical, en dépit de ses efforts de centralisation, conservait une tendresse secrète héritée de ses origines $. On ne tarda pas à voir ce qu'il y avait de chimérique dans ces espérances : le roi Milan se souciait beaucoup moins des volontés d’une « petite Skupétina campagnarde » que des témoignages d'amitié et de confiance qu’il avait reçus de l'Empereur François-Joseph et de l'Empereur Guillaume au cours d’un de ses derniers voyages 4. Aussi lorsque, au lendemain des élections de septembre 1883, le cabinet progressiste remit sa démission, le souverain ne s’avisa nullement de confier la formation du nouveau ministère à un des représentants de la majorité radicale. Ce fut à un « vieux policier expérimenté », Nikola Hristié, que fut confiée

1 Sources manuscrites : circulaire de Paëié, Nikolajevié, Milenkovié, Pop Luka

Djurovié, Lazarevié, sur la révolte, rédigée à Sofia le 15 juillet 1883. Arch. Acad.

Roy. Serbe, n° 7885 /1 ; et surtout le rapport de Paëié surle soulèvement,en date, du 1er décembre 1883. Ce rapport assez long (34 pages) est rempli de faits peu connus. Arch. Acad. Roy. Serbe, n° 7885 /2.

2 Zivanovié (Ziv.), Polititka istorija Srbije, tome II, p. 230.

8 C’est ce qu’a très bien vu le comte Sforza dans son livre si vivant sur Paëié : « Par une contradiction heureuse pour la force de son parti, Pakié, qui avait prêché la décentralisation administrative comme conforme aux traditions et aux attitudes de son peuple, imposa au parti une centralisation qui centupla la force de son comité directeur. » (Comte Sforza, Pachitch et l'union des Yougoslaves, Paris, 1938, p. 37.)

4 Jovanovié (Slob.), Vlada Milana Obrenoviéa, t. III, p. 113.

la dure mission de dompter le monstre populaire. La chose fut vite faite : en deux oukazes, la session de la Skup$tina était ouverte, puis fermée. Ce coup d’état déguisé n’eut pas un grand retentissement dans le peuple. Par contre, une mesure maladroite du gouvernement mit le feu aux poudres. Sous le prétexte d'exécuter une décision du Ministère de la Guerre ordonnant de pourvoir l’armée de nouveaux modèles de fusils, le gouvernement voulut retirer à « l’armée nationale », c’est-à-dire aux milices, les vieux fusils : il n’est pas un paysan qui n’ait cru immédiatement qu’on voulait le désarmer pour mieux le mettre à la merci du Roi et de ses ministres. Le parti radical se sentit le premier visé et Nikola Paëkié, auteur d’un article dans la Samouprava où il disait entre autres que, «sans fusils et sans armes, il n’y a pas de liberté » et «qu’il vaut mieux se séparer de sa tête et de son âme que de son arme », put non sans quelque raison être considéré comme un inspirateur moral de l’insurrection !.

La première commission chargée du désarmement des paysans opérait en octobre 1883 à Boljevac, dans le Timok. Devant le refus universel de livrer les fusils, les délégués avaient décidé de « faire un exemple », de choisir le village le plus récalcitrant (on tomba d’accord sur Krivi Vir) et de le désarmer sous la protection d’un escadron de cavalerie. Les gens de Krivi Vir refusèrent et, avec l’aide des villages voisins alertés, mirent en fuite le détachement militaire et la commission ?. C’est ici que commence à intervenir un singulier personnage, un pope qui fut l'âme de l’insurrection dans le Timok : Marinko Ivkovié, plus connu sous le nom de « Pope Marinko ». C'était un député radical, un de ces nombreux prêtres de campagne, tribuns de villages, démagogues, et apportant dans les luttes de parti ce fanatisme et cette flamme qui avaient distingué leurs pères dans les luttes contre les Turcs. Le pope Marinko semble néanmoins avoir été dépassé par les événements de Krivi Vir. Ce n’était point qu'il répugnât à un soulèvement, mais peut-être l’estimait-il prématuré. Quoi qu’il en fût, il se trouva vite à la tête d’une troupe paysanne de plusieurs milliers d'hommes. Le pope Marinko n’eut point de peine à découvrir des auxiliaires dans le clergé de la province, d’abord son beau-père Miloje Petrovié, lui aussi prêtre de Boljevac, puis Lazar Milenkovié, ancien député et prêtre de Trnjane. Les autres chefs étaient des instituteurs, des kmets, des capitaines de milice ou des commerçants. La jacquerie s’étendait : un des émules du

1 Jovanovié (Slob.), Vlada Milana Obrenoviéa, t. III, p. 118.

? Jovanovié (Slob.), Vlada Milana Obrenoviéa, t. III, p.123, n°1. D’intéressants détails sur les origines de cette insurrection sont donnés dans un article de T. J, Marinkovié, qui joua un rôle actif dans ces événements. L’article a paru dans le journal belgradois Politika du 10 avril 1927.

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