‹ La Serbie et Son ÉgliseChapitre 152 sur 197 · Q2 © (PA · texte numérisé non relu

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TENTATIVES DE RÉFORME ECCLÉSIASTIQUE

Du strict point de vue de la législation ecclésiastique, l’œuvre de la seconde Hiérarchie est extrêmement réduite. Quand on la compare à celle des deux Métropolites qui précédèrent Teodosije, on est surpris, même en tenant compte de la longueur de leurs règnes, de l’indigence législative de cette époque. Il est bien évident que Teodosije n’a jamais posé au pasteur zélé. Sa peur maladive des initiatives, son souci naturel de ménager le pouvoir l’empêchèrent de procéder aux grandes réformes auxquelles aspirait depuis tant d'années le clergé de Serbie. Du moins sut-il éviter le renouvellement des douloureux conflits qui déchirèrent l’Église du Royaume avant son arrivée et mériter ainsi la légitime appellation d’ami de la paix. La Hiérarchie « anti-canonique » ne se montra jamais bien tendre vis-à-vis des monastiques, qui avaient joui au contraire de la bienveillance du Métropolite Mihaïlo. On décida d’en finir avec certains désordres qui semblaient avoir tout particulièrement élu domicile dans le clergé régulier. Le Métropolite Teodosije et le Synode épiscopal interdirent, entre autres, aux moines de résider hors de leur monastère sans raisons valables, ainsi qu’avaient coutume de le faire certains indisciplinés.

Sur l'initiative de l’évêque de Ni$, Dimitrije, le Synode épiscopal décidait en 1886 de sévir contre les moines qui, peu de temps après leur entrée au monastère, jetaient le froc aux orties et s’en allaient vagabonder à travers la Serbie, au grand scandale des âmes pieuses. Dimitrije eût même voulu qu’on ramenât manu militari les coupables à leur couvent 1.

L’animosité de l’ordre monastique contre les séculiers ne tarda pas à se manifester au grand jour en 1889, lorsque l’igoumène Teofilo provoqua une véritable sécession en réunissant les moines venus à l’assemblée ecclésiastique de Ni et en leur proposant de créer un Fonds pour les moines pauvres, séparé de celui des séculiers. Le Métropolite approuva d’ailleurs cette initiative, s’attirant ainsi le blâme du Hriséanski Vesnik qui voyait une injustice dans toute faveur accordée au clergé régulier, alors que les prêtres paroissiaux continuaient à mener « une vie pénible, ingrate et sans avenir ?. »

Pour le clergé séculier, Teodosije n’a jamais envisagé une législation répressive méthodique, mais il se contenta de mesures provisoires et sans grand effet. Il est néanmoins paradoxal que ce soit précisément Teodosije, dont la vie privée n’avait assurément point

1 Zbornik pravila, uredaba i naredaba arhijerejskog Sabora, p. 183. 2 Hriséanski Vesnik, nov. 1889, p. 768-71. 4

été un modèle d’austérité, qui ait pris l'initiative de décider le Synode épiscopal à recourir à des mesures énergiques contre les fidèles orthodoxes qui vivaient en concubinage... Il fallait vraiment qu’une intervention des autorités ecclésiastiques fût urgente, pour que le doux Métropolite sortît enfin de son indifférentisme habituel :

« À la suite de notre visite canonique, déclara-t-il au Synode, nous avons acquis la conviction que la moralité de notre peuple est fortement compromise depuis quelque temps par le fait que beaucoup de gens vivent en concubinage et donnent scandaleusement naissance à des enfants illégitimes. La majorité des femmes qui ont abandonné leurs maris légitimes, ou des hommes qui ont chassé leurs épouses trouvent occasion de vivre en concubinage... 1 »

Désormais, tout pope avait l’obligation de signaler aux autorités policières ceux de ses paroissiens qui vivraient en état de concubinage. Le Synode était d’ailleurs prêt à intervenir auprès du Ministre de l’Intérieur, afin que celui-ci édictât à l’usage de la police un règlement plus sévère dans l’intérêt des bonnes mœurs. L'ingérence de l’Église dans la vie intime des particuliers prenait parfois l'allure d’un véritable espionnage. Chaque année les prêtres paroissiaux devaient transmettre aux archiprêtres et aux vicaires diocésains la liste des ménages irréguliers, avec mention de leurs interventions successives en faveur d’une « régularisation ». Si aucune de ces interventions n'avait eu de résultat, l’autorité ecclésiastique supérieure se réservait la faculté de mettre fin, avec le concours de la police, à une situation qu’elle considérait comme scandaleuse ?.

D’autres décisions du Métropolite Teodosije ne révélèrent pas moins éloquemment le relâchement de la discipline dans le bas clergé. Malgré de multiples interdictions, ce dernier continuait à fréquenter avec assiduité les cabarets, les auberges et à « s’y mélanger avec la populace », n’hésitant pas à discuter et à boire avec elle. Teodosije qui, en ce qui le concernait, n’éprouvait point à l’égard de la boisson une répugnance particulière, était toutefois choqué par cet avilissement de la condition ecclésiastique. Personne ne respectait plus le clergé séculier. Il était indispensable de procéder plus brutalement qu’on ne l’avait fait jusqu'alors : désormais, une amende de 50 dinars frappa tout prêtre qui, sans nécessité urgente, fréquenterait un cabaret. En cas de récidive, des peines sévères allant jusqu’à la destitution punissaient le prêtre coupable. Un règlement animé du

? Zbornik pravila., p. 231. Voir plus haut, p. 387. ? Zbornik pravilu…., p. 231-233.

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même esprit devait interdire sévèrement aux prêtres de participer aux danses villageoises et d’entrer dans les Kolo 1.

Après avoir combattu la démoralisation du clergé, il fallait combattre cet esprit politicien qui le dégradait aux yeux des fidèles.Mais les popes n'étaient pas seulement de grands électeurs ; leurs revendications entraient dans la plupart des programmes des partis. Leur misère était un des thèmes d’ « agitation » les plus rebattus. Cela n'avait pas été sans porter une sérieuse atteinte au prestige de l’Église. Le Synode et Teodosije en avaient assurément conscience, mais il était bien tard pour réagir. Cependant le Synode n’hésita pas à interdire avec la dernière sévérité à tout pope d’être membre d’un parti politique ou de participer à une réunion politique :

« Depuis quelque temps, certains de nos prêtres se sont montrés infidèles à leur mission. Au lieu d’enseigner à leurs ouailles à rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, let à prier Dieu pour le Roi et tous ceux qui sont au pouvoir, pour que

- nous menions une vie possible et calme dans la piété et l'honnêteté, ils les détournent de leurs devoirs et leur enseignent la désobéissance et le désordre. ? » Les archiprêtres et les vicaires devaient veiller à ce que les popes s’abstinssent dorénavant de toute activité politique. Il est inutile d’ajouter que cette interdiction, comme tant d’autres qui l’avaient précédée, n’eut aucun effet. Le clergé avait depuis trop longtemps pris l'habitude de participer à la vie politique pour se retirer du jour au lendemain dans l’ombre de ses presbytères. D'ailleurs, comme le faisait ironiquement remarquer Aleksa Ilié, on renvoyait ordinairement le clergé à ses autels quand on n’en avait plus besoin. Pourtant l’existence même de la seconde hiérarchie était liée aux luttes politiques les plus passionnées : Teodosije auraitil jamais succédé à Mihaïlo sans ce « funeste esprit de désobéissance » qui régnait désormais dans l’Église serbe ? Née de la division du clergé et des querelles intestines de l’Église, sa Hiérarchie était mal indiquée pour sévir contre les « éléments de désordre », ses alliés d'hier.

Le Métropolite se considérait cependant comme une « victime de la politique » et s’était vainement efforcé d'interdire à son clergé toute activité partisane. Un an avant de se démettre de ses fonctions, il tentait un dernier effort. Le Comité constituant de 1888 traitant précisément, sous l’active direction du roi Milan, de la question de l'incompatibilité électorale, le Métropolite se résolut à intervenir personnellement en demandant au Comité de proclamer lincompa-

1 Zbornik pravila…., p. 72-73.

2 Zbornik pravila…, p. 70-71.

tibilité de la prêtrise ou du monacat avec le mandat de député *. Selon lui, il fallait bannir de la société serbe « l’espèce scandaleuse des prêtres politiciens ». Ce prêtre, « esclave de ses passions, trahit sa mission essentielle et fait la guerre à ses paroissiens, jusque devant l’autel de Dieu. Si l’on estime utile la présence des prêtres à la Skupëtina, laissons au Roi le droit de nommer députés les hommesles plus dignes parmi les ecclésiastiques d’un diocèse ?. »

C'était une proposition impopulaire. Les popes de campagne, cheville ouvrière du parti radical, ses premiers avocats et son support dans le pays, ne se laisseraient pas si aisément éliminer de la scène politique. Le Comité Constituant qui comptait dans son sein de nombreux prêtres radicaux (entre autres les popes Marko Petrovié et Danilo Andjelkovié) rejeta aussitôt la demande du Métropolite et accorda élégibilité et électorat au clergé séculier et régulier ÿ.

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