LES PROJETS DE SUPPRESSION DES CONSISTOIRES EN
Le Métropolite devait faire face à d’autres difficultés qui résultaient elles aussi de son mode d’accession au pouvoir ecclésiastique suprême. Elevé sur son siège, ainsi que ses collègues, par la faveur progressiste, il se sentait incapable d’intervenir contre les empiètements du pouvoir temporel. Celui-ci se faisait de plus en plus arrogant, transformant peu à peu l’Église en une administration d’État. À vrai dire, les gouvernements serbes se préoccupaient moins de porter atteinte aux privilèges de l’Église orthodoxe serbe que de lui enlever certains de ses revenus les plus fructueux. Parmi ceuxci, l’un des plus lucratifs était assurément la procédure de divorce et d'annulation des mariages.
Ce n’était pas la première fois qu’un Gouvernement serbe essayait d’enlever à l’Église le « privilège des divorces » : en 1862, nous l’avons vu (cf. p. 224), le Ministre de la Justice Rajko Leëjanin, juriste de talent, avait mis à l’étude un projet tendant, non pas à supprimer «les tribunaux spirituels », mais à soumettre leurs décisions à l’examen de la Cour de Cassation. À l'instance religieuse, on superposait une instance civile. C’est sur l’avis autorisé d’un membre du Grand Tribunal spirituel qui avait été consulté, Dimkié, que ce projet resta lettre morte. En 1883, au moment où le conflit entre le gouvernement et la Hiérarchie offrait son maximum d’acuité, Novakovié, alors ministre de l’Instruction publique et des Cultes, avait examiné un projet encore plus radical qui consistait à enlever la compétence en matière de divorce aux tribunaux d’Église pour la conférer à des tribunaux civils. Mais ce projet, qui alla jusqu’à la commission de législation de la Skupétina, se heurta à une opposition farouche et fut abandonné. Le cabinet radical Sava Grujié tentait à nouveau de déposséder l’Église d’un de ses privilèges qui, d’après les estimations des libéraux, n’était point aussi lucratif qu’on se plaisait à l’affirmer dans la presse gouvernementale. Le transfert des procès de divorce aux tribunaux civils et l’abolition des Consistoires n’auraient pas rapporté, en définitive, plus de 20.000 dinars à l’État 1.
C'était peu, pour un bouleversement aussi profond de l'Église serbe : car en supprimant les consistoires, on ne mettait pas seulement fin à un organisme judiciaire qui datait de 1822, mais on détruisait par là même des corps administratifs qui contrôlaient l’activité des évêques. Le bas clergé eût été de la sorte livré au bon vouloir de ces derniers. Pourtant, il se trouvait des prêtres pour soutenir
1 Hriséanski Vesnik, janv. 1888, p. 51.
le projet gouvernemental. C’est que la réforme envisagée par Grujié était extrêmement populaire. Aussi, beaucoup de prêtres radicaux, qui pensaient beaucoup plus à leur réélection qu’au caractère immuable des institutions ecclésiastiques, n’hésitaient-ils pas à se prononcer en faveur de l'abolition des Consistoires : tel le célèbre pope radical Tasa Spasié, qui ne se lassait de réclamer à cor et à cri la suppression de la « tyrannie consistoriale ». Le Hriséanski Vesnik rappelait à ces têtes chaudes que les consistoires, loin d’avoir été des citadelles de l’arbitraire, avaient été des refuges contre les excès d'autorité des différents gouvernements. Le pouvoir le plus absolu qu'avait connu la Serbie, celui des Régents au lendemain de la catastrophe de Toptider, s’était brisé contre la ténacité du Consistoire qui avait refusé de « livrer » à Nikola Hristié et Kosta Cukié deux prêtres coupables seulement d'opposition politique au Ministère 2:
« Que les popes radicaux et les députés radicaux se gravent ceci dans la tête : quand le pouvoir sera concentré entre les mains de l’évêque seul, alors il n’y aura plus chez les popes ni radicaux, ni progressistes, ni même peut-être de libéraux. Les popes seront du parti auquel appartiendra l’évêque ?. » ;
Ce sont ces considérations, plus que la crainte de voir s’effacer le caractère sacré du mariage, qui poussèrent la plus grande partie du clergé serbe à se ranger du côté du Hri$éanski Vesnik, et à faire échec au projet gouvernemental. Du moins, après cette chaude alerte, l’Église orthodoxe serbe n’avait-elle pas abdiqué sa liberté.
LE PROBLÈME DE LA LANGUE D'ÉGLise.
La mentalité pragmatiste du gouvernement progressiste, qui le portait à mettre l’accent sur le rôle pédagogique des popes, à voir en eux moins les vicaires du Seigneur que les apôtres de l’idée nationale, l’inclinait également à rechercher un instrument de propagande accessible à tous dans la langue liturgique. La vieille langue d’Église serbe avait le défaut d’être trop hermétique et surtout trop peu nationale pour être cet instrument. Le plus intéressant, c’est que, dans une question linguistique, nul ne songe à se placer sur un plan scientifique .
Ce qui intéresse l’immense majorité des Serbes de l’époque, c’est
1 Hriséanski Vesnik, janv. 1888, p. 53.
2 Tbid., p.54.
3 Istina de Zadar, 15 juin 1887.