LE PROBLÈME DE LA LANGUE D'ÉGLISE
l’aspect politique du problème. À part des esprits éminents (comme Novakovié) l’aspect linguistique n’intéresse personne. Soutenir le slavon-russe, c’est soutenir la Russie, les libéraux, le Métropolite Mihailo. Prendre parti pour le slavon-serbe, c’est opiner en faveur des progressistes, de la politique austrophile, du Métropolite Teodosije. Dans le mois de septembre 1888, un article virulent du Branik de Novi Sad ouvre le feu ; la camarilla jésuitique de Vienne aurait décidé, par les intermédiaires de ses âmes-damnées, de porter un coup mortel à l’orthodoxie du Royaume de Serbie, en suggérant la traduction en slavon-serbe des textes liturgiques rédigés en slavon russe !, Tel est le leit-motiv de l’accusation, et il est assez piquant de noter que l’on considérait — outre Save — l'abandon de la langue liturgique russe comme une atteinte aux traditions nationales ?, En Serbie, ce sont surtout les progressistes — les premiers intéressés — qui répondront avec le plus d’acharnement à cette campagne menée contre eux. Ils possèderont l’inestimable avantage d’avoir, pour soutenir et appuyer leur argumentation, le secours d’un grammairien éminent, en même temps qu’un des hommes politiques les plus influents de son époque. Pourtant, dans ce conflit, Stojan Novakovié n’interviendra pas immédiatement. Il laissera l’avant-garde de l’Église progressiste participer avec Ilié aux premières escarmouches. Mais bientôt, le rédacteur du Hriséanski Vesnik faisait appel à un « spécialiste », d’outre-Save lui aussi, et qui n’était autre que Dimitrije Ruvarac. Ce dernier replaçait la question sur le plan historique. Il rappelait tout d’abord que, deux ans auparavant, le 29 mai 1887, le Ministre de l’Instruction publique et des Cultes, Milan KujundZié, avait déjà proposé au Métropolite Mraovié que « tous les livres liturgiques de l’Église orthodoxe fussent rétablis en langue slavonne de rédaction serbe ® », et que le Ministre avait même suggéré au Synode épiscopal de désigner une commission de spécialistes mi-laïque, mi-ecclésiastique, chargée de ce travail. L’argumentation de KujundZié, quelques lieux communs d’histoire mis à part, reposait avant tout sur la solidarité fonctionnelle entre le
1 C'était l'opinion de Kopitar en 1822 : Es versteht sich, dass die Münche und derhohe griechische Clerus mit dieser Absonderung und Isolierungihrer Schäflein von dem Katholischen Illyrien sehr zufrieden sind und daher bei jedem Anschein erleichterter Communikation in Furcht gerathen (Ivié (Aleksa), Arhivska gradja o srpskim knjizevnim 1 kulturnim radnicima (1840-1880), Belgrade, 1926, p. 204). :
2 Cf. l'étude déjà citée de M. Boris Unbegaun, Les débuts de la langue littéraire chez les Serbes : « L'orientation des Serbes de Hongrie vers l'Occident et les liens à peine amorcés avec les compatriotes des autres pays « yougoslaves » cèdent la place (au temps d’'Obradovié) à une croissance rapide de l'influence politique russe, suivie d’un particularisme serbe plus étroit » (p. 73).
3 Hriséanski Vesnik, p. 758.
développement politique de l’État et celui de l’Église. En aidant l'Église à devenir plus indépendante, plus nationale, on contribuait à l'émancipation de la nation serbe et à l’affranchissement politique de l’État. Dimitrije Ruvarac ne se contentait pas de cette « phraséologie de Skupètina ». Il préférait remonter dans l’histoire jusqu'à l’époque médiévale pour y puiser de convaincants exemples. Son adversaire du Bränik évoquait-il le souvenir de ces Srbulje qui étaient apparus et « disparus dans l’histoire de l’Église serbe comme des météores », Ruvarac jetait feu et flamme pour démontrer qu’au contraire les Srbulje étaient les témoins définitifs de toute une littérature d’Église !. Et citant une liste imposante de livres liturgiques en slavon serbe, depuis le Vukanovo jevandjelje du début du xrrr° siècle, jusqu'aux psautiers et aux évangéliaires imprimés du xvi® et du xvure siècle, il concluait triomphalement :
« Non seulement donc au temps de sa plus grande gloire, mais au temps des plus grandes misères et souffrances de notre peuple, c’est la langue slavonne-serbe qui régnait dans l’Église … ? »
Et donnant libre cours à sa russophobie :
« Savez-vous quand les Russes commencèrent à imprimer leurs livres d’Église ? Je sais que vous ne le savez pas, aussi écoutez : le premier livre d’Église russe fut imprimé à Moscou en 1564. Or, le premier psautier serbe imprimé à Cetinje date de 1495. Done, les Serbes commencèrent à imprimer leurs livres d’Église 69 ans avant les Russes. Le premier Sacramentaire (Sluzebnik) russe est imprimé en 1602, le serbe en 1519 3. Le slavon russe liturgique n’a même pas pour lui un droit de priorité historique. » ÿ
C’était donc un devoir patriotique que d'introduire dans l’Église la transcription serbe. Le Synode épiscopal, à la veille du retour de Mihailo, n’avait guère la quiétude nécessaire pour discuter librement d’une question compliquée et envenimée par les haines partisanes. Aussi ne trouve-t-on pas grand chose à ce sujet dans la presse d’opinion pendant l’année 1888. En février 1889, Stojan Novakovié interviendra en communiquant au Hriséanski Vesnik des souvenirs de jeunesse qui révèlent que le souci d'introduire la langue slavonneserbe n’avait absolument rien de révolutionnaire, puisque bien auparavant on avait déjà songé dans l’Église à la traduction de la liturgie en serbe moderne.
€ Il y aura de cela vingt-cinq ans que feu l’évêque Gavrilo m'avait parlé à Sabac de son idée de traduire en serbe les livres religieux.
? Vuk écrivait en 1857 dans ses Primera srpsko-slovenskog jezika : « Srbuljama se zovu i pisane i Stampane knjige u kojima je jezik srpsko-slovenski » (p. 24).
? Hriséanski Vesnik, oct. 1888, p. 758.
3 Tbid., p. 759,
Bien que je fusse jeune homme et enthousiaste pour des problèmes de ce genre, la nouveauté et l’audace de cette idée me surprirent, surtout exprimée par un aussi haut dignitaire ecclésiastique... En ce temps-là, ce qui était une innovation, l’évêque Gavrilo ordonna que l'Évangile de Pâques fût lu dans l’église de Sabac dans la traduction de Vuk, et, si j’ai bonne mémoire, ce fut l’évêque en personne qui en fit la lecture 1. »
Novakovié, toujours bien informé, déclarait enfin qu’à sa connaissance il ne pensait pas que le Synode épiscopal eût pris une décision quelconque à ce sujet.
Il était en effet infiniment plus aisé de décider la réimpression des livres d’Église serbes des xvi-xvrr® siècles, au lieu de l’impression à Belgrade des livres russes, que d’adopter le serbe moderne, réforme qui eût parue teintée de protestantisme. Ce qui explique que l’évêque de Sabac n’ait pas eu d’imitateurs. En fait, sous la hiérarchie « anticanonique »,le problème de la langue d’Église ne devait pas recevoir de solution.
Le MÉTRoPOLITE TEODOSIJE ET LE DIVORCE DU Ro1 Mia.
L’affaiblissement de l’autorité du haut clergé, et la désorganisation du bas clergé ne se traduiront pas seulement par la multiplication des cas d’indiscipline individuels, ou même de désobéissance collective, mais par l’humiliation de l’autorité ecclésiastique suprême. Au cours de la révolte du Timok, le clergé avait révélé ses divisions et son insubordination. Dans l’affaire du divorce du roi Milan, le chef de l’Église se verra bafoué et vilipendé, et avec lui l’orthodoxie serbe.
Le Métropolite Teodosije était un prélat éminemment soucieux de sa tranquillité personnelle et peu désireux, au contraire de son prédécesseur, de s’immiscer dans les querelles de politique intérieure. Par une ironie du sort 1l devait être arbitre involontaire dans une des affaires les plus graves et les plus scandaleuses qu’ait connues la Serbie : grave, car elle intéressait au premier chef l’orientation de la
1 Hris&éanski Vesnik, fév. 1889, p. 84-100.
C'est une doctrine semblable que défendait à la même époque, en 1868, dans une publication religieuse Beseda, paraissant à Novi Sad, le futur archiprêtre de Zemun, Jefta Vukadinovié : « Puisqu’on a commencé chez nous, ces dernierstemps, à imprimer à nouveau les livres d’Église, je tiens qu'il les faudrait imprimer en slavon-serbe, et cela principalement pour deux raisons : d’abord, parce que cette langue est plus naturelle et plus intelligible pour le Serbe, et aussi parce qu’elle est plus près de la vieille langue slavonne que l'actuel slavon-russe » (Beseda, 1868, n° 15).
politique extérieure et intérieure du Royaume ; scandaleuse, d’autre part, puisqu’elle étalait aux yeux de tous la vie privée du chef de l'État, et que « le linge sale » n’était point lavé en famille, mais sous les yeux amusés de l’Europe entière.
Déjà, avant que n’éclatât la guerre serbo-bulgare, les rapports conjugaux du roi Milan et de la reine Nathalie avaient commencé à être orageux. Nul n’ignorait plus les graves dissentiments qui menaçaient de compromettre une union née pourtant sous le signe de l'amour. Incompatibilité de caractères, inconduite du Souverain qui imposait ses maîtresses à la Cour, les raisons ne manquaient pas pour justifier les scènes de ménage qui se renouvelaient périodiquement entre les deux époux. La veille de Pâques 1887, le sourd conflit qui divisait le couple royal se révéla à tous par un scandale public : la Reine refusait de tendre la main à une dame du corps diplomatique qu’elle soupçonnait (d’ailleurs à tort) d’être la maîtresse de son mari. Cette maladresse mit hors de lui le roi Milan !. Pour satisfaire le Souverain, on ne put imaginer d’autre solution que d’écarter la Reine en lui confiant la mission d'accompagner en Crimée le Prince- Héritier. Le roi Milan put se considérer comme libéré. Désormais, il ne craignit plus d’afficher devant tout Belgrade ses relations avec la belle Arthémise. Il ne tarda pas à s’apercevoir néanmoins qu’en éloignant Nathalie il avait commis une faute irréparable. La Reine avait emmené avec elle le Prince-Héritier, c’est-à-dire, aux yeux de Milan et de ses partisans, un otage. Milan, auquel la popularité dont jouissait sa femme auprès du peuple serbe avait toujours été odieuse, conçut cette fois les craintes les plus sérieuses. Dès lors, et bien que ces années 1887-1888 soient des années cruciales pour la politique européenne, le roi serbe semble se désintéresser complètement de ce qui se passe autour de lui. Il n’a plus en tête que deux pensées qui deviennent des idées fixes : arracher le Prince-Héritier des mains de Nathalie, et divorcer.
Il renverra d’abord le Cabinet conservateur de Garañanin ?, et acceptera, pour le remplacer, une coalition libérale-radicale sous la direction de Rüstié, qu’il estimait plus favorable à ses desseins. Mais une des premières conditions que l’homme d’État libéral prétendait imposer au Roi était le retour immédiat du Métropolite Mihailo. Aussi, dès le mois de décembre 1887, Sava Grujié était-il chargé de constituer un cabinet exclusivement radical. On se plaisait à dire, à Belgrade, que «Gruyié était le Métropolite en uniforme et
1 Jovanovié (Slob.), Vlada Milana Obrenoviéa, t. III, Belgrade, 1934, p. 369. Sur cet incident, voir Djuvara (T. G.), Mes missions diplomatiques (1887-
1925), Paris, 1930, p. 4.
? Gara$anin (M.), Zarad istine i pravde, Belgrade, 1890, p. 26.
le Métropolite Grujié en soutane » (le nouveau président du Conseil, officier de carrière, avait été ministre de la Guerre en 1876) 1.
C'était une raison suffisante pour que Milan se méfiât de lui. Mais Sava Grujié était aussi l’ami de la Reine. Or, Milan qui venait en mars 1888 de recevoir une lettre de Nathalie, lui annonçant son retour à Belgrade, redoutait précisément que sa femme, profitant de sa popularité, ne l’écartât du trône, et n’acceptât de présider un Conseil de Régence 2. Aussi s’empresse-t-il, le 14 avril 1888, d'écrire à Nathalie, lui demandant « d’ajourner son arrivée »3. Grujié, refusant d’associer le Cabinet au veto du Roi, dut démissionner, cédant sa place à un «homme à poigne », Nikola Hristié, qui constitua un cabinet de fonctionnaires, prêt, selon les mots de la Reine, à «accepter toutes les besognes »4, Mais Nathalie avait déjà quitté l'Italie et s’était mise en route pour Belgrade. Arrivée à Vienne, elle trouvait une lettre écrite par Cedomil; Mijatovié, au nom du nouveau gouvernement. Cette missive cherchait à effrayer la Reine, en lui peignant les désordres qui pourraient éclater en Serbie au lendemain de son retour . Nathalie se montra très sceptique sur les « raisons d’État » invoquées :
« J'attends avec impatience pour voir quelle nouvelle catastrophe vous avez en prévision pour m’empêcher de revenir, et juger par là si vous avez l’imagination inventive f. »
Et elle laissait entendre qu’elle saurait bien revenir un jour dans son pays, qu'on l’autorisât ou non. En attendant, elle partait avec le Prince-Héritier pour Wiesbaden. De cette ville, le 4 juin 1888, elle annonçait au Roi son départ pour Belgrade 7. Milan, affolé par cette nouvelle, répondait le 11 juin 1888 que « l’aversion mutuelle » qui régnait entre eux « nécessitait une dissolution définitive du mariage », et qu’il s’adressait à sa « Sainte Église Nationale » pour obtenir le divorce 8. En même temps, il faisait prier le gouvernement allemand dans la personne du Chancelier d'Empire, Prince de Bismarck, de bien vouloir consentir à exercer une surveillance policière sur sa femme. Bismarck, excédé par ces querelles de ménage balkaniques, conseilla au souverain d’emploÿyer la manière forte
Jovanovié (Slob.), Vlada Kralja Milana, t. III, Belgrade, 1934, p. 411. Mémoires (sic) de Nathalie, Reine de Serbie, Paris, 1891, p. 34.
Ibid., p. 41.
Monoires (sic) de Nathalie, Reine de Serbie, Paris, 1891, p. 6.
Ibid., p. 46.
Ibid., p. 58.
Ibid., p. 60.
D nn a à »& & © M
et d'envoyer à Wiesbaden un homme de confiance qui ramènerait le jeune Prince Alexandre ?.
On sait comment la chose se passa. Ce fut avec l’aide de la police allemande que le général Protié, envoyé spécialement de Belgrade, enleva de Wiesbaden Alexandre, tandis que Nathalie, en dépit de toutes ses protestations, était expulsée d’Allemagne manu militari 2. Ce scandale nuisit beaucoup au prestige de Milan. Radicaux et progressistes conseillèrent unanimement au Roi de ne pas pousser les choses à l’extrême %. Le Saint-Synode, auquel le Métropolite avait soumis la demande de divorce royal, répondit, le 14 juillet 1888, qu’il n’était pas qualifié pour juger le litige entre leurs Majestés le Roi et la Reine, et que les tribunaux spirituels étaient seuls compétents 4 Milan estimait qu’en sa qualité d’Oint du Seigneur, il avait le privilège de jouir de la juridiction du Saint-Synode. Ce dernier, flatté par la préférence du Roi, décida de remettre tous les actes du procès au Consistoire de Belgrade ÿ. C'était faciliter la tâche au Roi, puisque celui-ci pouvait plus facilement exercer une pression sur cette assemblée que sur le Synode.
Aleksa Ilié, qui avait longtemps été président du Consistoire, avait été mis à la retraite dès l’arrivée d’un gouvernement libéral. Rakié, Ministre des Finances dans le Cabinet de Hristié, fit appeler, dès la formation du Ministère, l’infatigable champion de la dynastie anticanonique et lui annonça confidentiellement que le Roi Milan avait l'intention de le réintégrer dans ses anciennes fonctions. Ilié saisit immédiatement le rapport entre ce retour en grâce et le divorce royal. Peu après, en effet, l’oukaze qui le nommait président du Consistoire, le Métropolite Teodosije lui communiquait la demande en divorce de Milan 5. En bon progressiste, Ilié décidait qu’étant donnée la haute situation du Souverain dans l’Église (Vladalac, kao miropomazanik Boïji i najoi$t neodgovorni éinilac u drxavi, ima takav isti izuzetan polozaj i u crkoi ?), le Consistoire ne pouvait s’occuper du litige matrimonial et que « le Saint-Synode, comme constituant la plus haute autorité ecclésiastique, et par suite la plus rapprochée de la haute situation de leurs Majestés (était)
1 Jovanovié (Slob.), op. cit., p. 434.
? Jbid., et aussi Büttner (Heinrich), Aus dem Tagebuch der Kônicin Natali Berlin, 1892, p. 69. 5 Fe an * Mémoires (sic) de Nathalie, p. 78, et Gara$anin (M.), op. cit., p. 37. 4 Ibid., p. 85-86.
5 Jbid., p. 88.
Û Toute l’histoire est savoureusement contée par Ilié lui-même dans ses souvenirs (Ilié, Moji doäivljaji, p. 91-92).
? Ilié (A.), op. cit., p. 9.
par conséquent tout indiqué. (pour se prononcer sur le litige) 1 ». Toutefois, le président du Consistoire conseillait au Roi de consulter sur cette question délicate le Patriarche de Sremski Karlovei, idée à laquelle Milan se rallia immédiatement, chargeant précisément A. Ilié de cette mission de confiance. C’était reconnaître implicitement la prééminence de l’Église d’outre-Save, idée que les libéraux avaient toujours furieusement combattue. Ilié a laissé un récit très intéressant de son entrevue avec le Patriarche. Ce dernier approuva complètement l'attitude du Consistoire belgradois. Le souverain serbe, selon lui, avait une situation exceptionnelle dans l’Église comme dans l’État et ne pouvait être jugé que par le Synode épiscopal ; le Patriarche citait l'exemple de la Russie, où le Synode avait le privilège de juger les procès matrimoniaux non seulement de l'Empereur, mais aussi de la Famille Impériale 2. Fort de la décision patriarcale, Ilié s’en revenait à Belgrade faire directement son rapport au Roi. Celui-ci sonda à nouveau le Syÿnode épiscopal pour savoir s’il consentirait à prendre en mains son divorce. Le Synode ne refusa pas, mais mit comme condition qu’une nouvelle tentative de conciliation serait faite entre les deux époux. C’est ainsi qu’au mois de juin 1888 l’évêque de Nis, Dimitrije, fut envoyé à Wiesbaden pour amener la Reine à se réconcilier avec Milan 3%. Mais, après plusieurs démarches infructueuses, il dut revenir en Serbie sans avoir été reçu par Nathalie 4. Vexé, le Synode transférait l’affaire à un Tribunal spirituel. Aleksa Ilié qui continuait à soutenir que seul le Synode était compétent, bien que le gouvernement lui eût offert 100.000 dinars « s’il trouvait une solution » 5, fut nommé président du Tribunal spirituel à Caëak f, sans que le Métropolite « vieilli et impuissant » ait esquissé le moindre geste pour défendre son partisan le plus acharné 7. Désormais, Milan était libre. Lassé des réserves du Synode, irrité par la résistance du Consistoire et aussi par les arguties de Piroéanac, avocat de la Reine qui s’efforçait de gagner du temps, il décidait de retirer au Tribunal Spirituel l’étude des pièces du divorce et de la confier au Métropolite, bien que la chose ait été jugée illégale et anticanonique par tous les évêques %. Le 11 octobre 1888, il envoyait une lettre au chef de l'Église serbe, dans laquelle il lui reconnaissait officiellement une
Mémoires de Nathalie, p. 93.
Ilié (A.), op. cit., p. 98.
Ibid., p. 101.
Mémoires de Nathalie, p. 179-189.
Ilié (A.), op. cit., p. 102.
Mémoires de Nathalie, p. 166.
Illié (A.), op. cit., p. 110.
Mémoires de Nathalie, p. 162.
@ I @ où à © N æm
prééminence dans la juridiction religieuse, prééminence que Jjusqu’alors aucun Métropolite serbe n’avait pu faire admettre par les autres évêques : |
« L’archevêque de Belgrade n’est pas seulement le titulaire d’un trône épiscopal, il est le métropolitain de toute la Serbie, l’aîné parmi les princes épiscopaux du Royaume, le chef de toute la hiérarchie de dignitaires de l’Église autocéphale et orthodoxe de notre royaume, et/conformément aux canons de l’Église orthodoxe, juge spirituel plus élevé que les autres évêques... ? »
C'est à ce juge extraordinaire que le Roi s’adressait pour lui demander « la dissolution d’une union désormais impossible ?. »
Ainsi, selon les paroles de Nathalie,« on »avait trouvé «un malheureux vieillard qui consentît à prendre le péché sur son âme... * »
Teodosije fut atterré de cette mise en demeure royale. Sa conscience, comme le respect des canons de l'Église, lui dictaient évidemment d’opposer un refus formel, mais le vieux prélat n’avait point la vocation d’un martyr. Un voyageur français qui le vit précisément à cette époque nous décrit l’affolement de « ce digne petit vieillard» qu’il dépeint avec humour :
« Vainement conciliateur impuissant, il en perdait le boire et le manger. Théodose n’avait ni la taille, ni le ton qu’il faut pour fulminer des interdits * ». Aussi. comme s’y attendait le Roi, il céda. Le jour même où il avait reçu la lettre royale, le Métropolite annonçait que «le mariage, conclu suivant les rites de l’Église orthodoxe, le 5 octobre 1875, dans l’église cathédrale de Belgrade, entre le roi Milan Ie et Nathalie, née Kesko, n'existait plus ». Il ne se donnait même pas la peine de justifier canoniquement sa sentence, se contentant seulement de rappeler la parole évangélique :
« Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le Ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le Ciel 5. » L'opinion publique serbe tout entière fut révoltée par cet acte d’arbitraire : Nathalie connut une popularité encore plus grande, le prestige du Roi, déjà bien compromis, reçut une nouvelle atteinte $ ; mais c’est à l’Église orthodoxe serbe que l'affaire du divorce porta le coup le plus sensible. Le chef suprême de l’Église, pas plus que les évêques, n’avaient eu le courage de résister efficacement au caprice
1 Srbske Novine, 12 oct. 1888, n° 223.
2 Srbske Novine, 12 oct. 1888, n° 223.
3 Jbid.
= Du Danube à l’Adriatique, Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1890, . LD,
: 5 Mémoires de Nathalie, p. 77.
6 Milan abdiquait le 22 février (6 mars) 1889, en faveur de son fils Alexandre