‹ La Serbie et Son ÉgliseChapitre 158 sur 197 · LA CRISE NAZARÉISTE AA · texte numérisé non relu

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du Souverain. C’est dans le bas clergé qu’on avait rencontré les caractères les plus énergiques. Ces popes misérables avaient sauvé l'honneur de l’Église, en refusant de se laisser corrompre :

« Les pauvres prêtres, avec un modeste traitement, ont donné en ces Journées un bel exemple à la Serbie, un exemple digne de leur condition de prêtres ; et ce fait prouve que, si l'honnêteté est assez rare, elle n’a pas tout à fait disparu, puisqu’on la trouve dans une classe aussi humble 1. » Il n’en restait pas moins qu'une femme malheureuse et innocente, qui avait mis toute sa confiance dans l'Église, n’avait pu trouver en celle-ci sa protectrice naturelle. Jamais on ne s’était mieux rendu compte en Serbie, comme dans les pays orthodoxes serbes hors du Royaume, que, devant le pouvoir absolu du Roi, le lourd appareil administratif de l’Église comptait presque pour rien?. Si le Métropolite Mihailo avait quelques années auparavant réussi à résister à l’arbitraire ministériel, ce n’avait pas été en s’appuyant sur l’Église elle-même, mais en faisant appel soit à une aide étrangère à l’Église — celle du parti libéral — soit à une aide étrangère à la nation — celle de la Russie. Réduit à ses propres moyens et d’un naturel pusillanime, le Métropolite Teodosije s’était fait l’exécuteur du bon plaisir du Prince. Mais eût-il prétendu jouer les Thomas Becket, qu'il aurait encore eu à affronter l'opposition du Synode. Dans l'affaire de divorce du roi Milan, l’Église orthodoxe serbe a révélé son incapacité à s'opposer aux débordements du pouvoir temporel. La confiance traditionnelle que le peuple serbe portait à son clergé en sortira singulièrement ébranlée. La reine Nathalie, tirant la leçon de son expérience personnelle, entrera quelques années plus

tard dans le sein de l’Église catholique romaine.

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Le Nazaréisme se fonde avant tout sur les Saintes Écritures et plus particulièrement sur le Nouveau-Testament. Certains des sectaires étaient parvenus à savoir par cœur tous les Évangiles. Par contre, ils se refusaient à adorer la Croix et ne reconnaissaient point la tradition de l’Église. Ils croyaient en un seul Dieu, dans la Triple Personne du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Leur croyance christologique et leurs notions sur la rédemption étaient purement ortho-

1 Cf. Poslednjih $est godina na$e novije istorije, Belgrade, 1892, p. 36. 2 Un des articles les plus révélateurs de cet état d'esprit parut dans une revue

ecclésiastique orthodoxe de Zadar : l’Istina regrettait profondément l'acte du

Métropolite et prévoyait les conséquences funestes qu’il pouvait avoir pour l'Église du Royaume (/stina, 1888, année III, n° 10, p. 475).

doxes. Ils n’admettaient cependant que deux sacrements : le baptême et l’eucharistie, ce qui pouvait être interprété comme une simplification de la doctrine orthodoxe. Leur baptème s’opérait secrètement et généralement pendant la nuit, avec de l’eau pure qui symbolisait le sang du Christ. Les Nazaréens se refusaient à baptiser les enfants au-dessous de sept ans. Leur conception du mariage. était assez rudimentaire : seuls étaient exigibles le consentement mutuel des futurs, et certaines garanties de moralité qu’avaient à apprécier les « frères » et les « sœurs » des conjoints. Ils n’admettaient pas, en effet, l’autorité cléricale et avaient adopté une hiérarchie élémentaire qui comprenait les fidèles initiés complètement, appelés « frères » et « sœurs », ou « chrétiens parfaits », et les « amis » qui n’étaient encore qu’au premier stade de linitiation 1, Au fond, toutes ces croyances, qui restaient sur le plan de la dogmatique et de l’éthique, inquiétèrent beaucoup moins le haut clergé orthodoxe que les attaques répétées contre la liturgie de l’Orthodoxie et certains de ses rites : par leur souci de simplicité et d’austérité calviniste, les Nazaréens en vinrent même à saper les coutumes les plus traditionnelles et les plus populaires, ce qui fit un tort considérable à leur propagande. Par exemple, ils exigeaient des leurs qu’ils s’abstinssent, à l’occasion des noces, de se livrer à d’interminables banquets et beuveries (ils ne buvaient ni ne fumaient). Les obsèques s’accomplissaient dans la plus grande simplicité, et les chants et lamentations funèbres (kukanje) étaient sévèrement proscrits chez eux. Les Nazaréens refusaient aussi de prêter serment, même à l’armée ?. Ils ne respectaient pas les icones, qu’ils considéraient comme des moyens grossiers de représentation de la Divinité.

Le Hri$éanski Vesnik signalait les ravages grandissants de la secte au cœur même de la capitale :

« Au milieu de Belgrade, sous les yeux des princes de l’Église, le Nazaréisme se répand rapidement. Des temples s’élèvent : les sectateurs font publiquement du prosélytisme, et les chefs de l’Église restent assis, les bras croisés, en regardant avec indifférence ce scandale. Ce n’est que lorsque l’opinion publique et la presse se soulèvent contre un tel état de fait que le chef de l’Église se réveille enfin de sa bienheureuse torpeur, et se décide à écrire une lettre au Ministre afin que le Gouvernement empêche la propagation du Nazaréisme. De lui-même, il n’entreprend rien et ne donne aucune

? Dimié (Pavle), O Nazarenima, Velika Kikinda, 1881, pp. 3-23.

? Hergenrôther (Joseph Cardinal) et Kaulen (D' Franz), Wetzer und Weltes Kirchenlexikon, Freiburg im Breisgau, 1903, t. IX, p. 66 : Nazarener : et Encyclopédie. art. Nazarenstvo, üe Grujié.

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instruction au clergé afin que celui-ci veille à ce que les fidèles ne soient pas contaminés par l'extension de cette secte ; mais il laisse à la police le soin de tout accomplir. Avec cette paperasserie adressée au Ministre, il croit avoir fait plus qu’il n’était tenu et que la postérité, avec reconnaissance, lui tiendra compte de sa peine. »

En février 1890, la police de Belgrade découvrait à Palilula un centre de Nazaréisme fréquenté par une dizaine de sectateurs. Ceux-ci se rendaient secrètement dans une maison sise près du Cimetière juif pour se livrer à leurs prières ?. Tous (il y avait parmi eux trois femmes) furent condamnés à dix jours de prison. La plupart de ces Nazaréens venaient d’Autriche-Hongrie 3.

On est curieux de savoir quel était le milieu social auquel appartenaient ces Nazaréistes, et surtout quelle pouvait être leur mentalité ; ce qui n’est d’ailleurs point facile, car les débats se déroulaient habituellement à huis-clos. Le procès qui s’ouvrit dans le mois de mars 1890, à Kragujevac, contre une dizaine de sectateurs, nous apporte exceptionnellement quelques éléments d'informations. Il semble que ce sont de petites gens, pauvres, sans grande culture. Leur « chef » est un nommé Kosta Rüistié, rentier. Il réunissait chez lui les « croyants » afin de lire la Bible en serbe et chanter quelques psaumes. À l’audience, les prévenus se succédèrent, tous également convaincus, mystiques, fanatiquement persuadés de la justice de leur cause. Ils refusèrent de prêter serment, méprisant publiquement les accessoires extérieurs du culte, cierges et icones. Les journaux qui relatent les débats mentionnent ce sourire de confiance et de bonheur qui flotte sur les visages de tous les accusés. Visiblement, ces pauvres gens ne comprennent pas pourquoi on les poursuit. Ce sera leur « chef », Kosta Rüistié, le plus riche d’eux tous qui finalement les abandonnera. Il se déclarera bon orthodoxe, se disculpera de toute accusation d’hérésie, en rejetant sur ses malheureux coaccusés la responsabilité de toute l’affaire. A l’entendre, comment peut-on lui reprocher d’avoir suivi de tels errements, lui qui, au su de tous, possède un jugement aussi Juste et qui a été assez avisé pour confondre un jour, dans un procès qu’il menait, vingt avocats de Vienne ? Tout indique, non pas le mouvement organisé que redoutent les autorités ecclésiastiques, mais des manifestations purement locales, des poussées de mysticisme où quelques individus vaniteux et exaltés espèrent gagner facilement un ascendant facile sur des âmes simples #,

1 Hriséanski Vesnik, janv. 1889, p. 13.

2 Dnevni List, 26 fév. 1890.

3 Hri$éanski Vesnik, janv. 1889, p. 15.

4 Srpska Nezavisnost, 20 mars 1890.

Quel était donc le remède à cette contagion du Nazaréisme Éd Beaucoup d’écrivains orthodoxes serbes estimaient que Pintervention de l’État était devenue indispensable. Ceda Mijatovié pensait qu’il était criminel de tolérer la persistance d’un schisme qui finirait par devenir fatal à l'indépendance spirituelle et politique de la Serbie ; et pourtant, il ne méprisait point les Nazaréens, qu’il considérait comme le seul élément mystique de Serbie. Il n’hésitait pas à rendre hommage à leur sens moral (They are absolutely honest and truth-loving people ?).

D’autres croyaient qu’il était impossible de venir à bout du Nazaréisme et de l’indifférentisme religieux avec les moyens primitifs de coercition et de propagande dont disposait l’Église serbe. Il n’y avait, pour se convaincre de cette vérité, que de constater l’insuccès, dans les pays occidentaux, de religions douées pourtant d’une organisation supérieure à celle de l’Orthodoxie. Tandis que Ceda Mijatovié se lamentait sur la « décomposition » de la vie spirituelle serbe, le publiciste Sapëanin, poète, mais aussi spécialiste des questions ecclésiastiques, réagissait vigoureusement contre une telle manière de voir : à l’entendre, le peuple était resté fidèlement attaché à ses traditions et à la religion de ses ancêtres. Ce n’était point la faute du clergé si les idées occidentales s'étaient peu à peu infiltrées dans les masses. « Dieu sait combien les pasteurs de Berlin sont instruits, et combien les prêtres catholiques de Paris sont cultivés, disciplinés et zélés... » Ce qui n’empêchait pas que « Paris était le théâtre quotidien de la malfaisance et de la bestialité humaines ? ». Quant aux sectes qui semblaient menacer l’unité dogmatique de l’Église, il ne fallait pas en chercher les racines en Serbie. « Le Nazaréisme, affirmait Saptanin, n’est pas le produit de nos erreurs religieuses, de la faiblesse de notre foi ; il est né dans un tout autre terrain et chez d’autres nations. C’est l’œuvre « des camelots magyars, de petits marchands et de personnages insignifiants.. » Ce schisme a trouvé un climat bien plus favorable en Angleterre « qu’à Palilula ou à Doréol » 5.

Les Anglais, à en croire la revue d’Ilié, étaient les protecteurs traditionnels des hérétiques ; ces mêmes Anglais qui envoyaient aux ennemis des Serbes des canons et des officiers expérimentés et qui, en même temps, expédiaient aux Serbes blessés dans d’inégaux combats des Bibles et des Évangiles. Le Hriséanski Vesnik concluait énergiquement : « pas de « liberté de conscience » pour les

1 Mijatovié (Ced.), Servia and the Servians, Londres, 1908, p. 53. ? Hriséanski Vesnik, sept.-oct., pp. 629-635. 5 Ibid.

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» e sv . e ,» » . 0 Nazaréens qu n étaient point « persécutés », mais menaçaient au contraire l’unité de notre peuple » 1.

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