‹ La Serbie et Son ÉgliseChapitre 163 sur 197 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

L’exiz ou MérropoziTe MinaiLo.

Les apologistes du Métropolite Mihailo se plaisent à rappeler que celui-ci avait eu, dans son exil, un illustre prédécesseur. Saint Sava, en effet, s’était, lui aussi, volontairement éloigné de Serbie et retiré en Palestine après la mort de son frère Stevan en 1227 ; bien que la Russie eût toujours été sa seconde patrie, le Métropolite Mihailo ne s’était pas immédiatement décidé à y vivre. Il avait une conscience encore trop haute de sa puissance et de sa mission pour se déterminer à abandonner ces Balkans où il avait servi si longtemps la cause des nationalités et de l’Orthodoxie. Ayant quitté Belgrade dans une atmosphère de sympathie et de tristesse, il allait rencontrer dans les milieux bulgares et roumains la plus large audience. Sa descente du Danube, de Belgrade à Rusëuk, qui se prolongea du lundi 11 avril 1882 au jeudi 14 de la Semaine Sainte, fut véritablement triomphale. ;

De Rusëtuk, où il fut reçu solennellement par le Métropolite et chaleureusement acclamé !, il gagna Varna où un bateau russe l’attendait pour le mener à Constantinople. Il fut accueilli dans cette ville par le Patriarche et tout son Synode, mais aussi par le Ministre de Russie. Ce fut aux côtés de Joachim III que l’exilé célébra les fêtes de Pâques, entouré de la vénération de cette colonie serbe de Constantinople qui l’avait toujours beaucoup aimé ?. Il devait conserver un souvenir ému de cette hospitalité et peut-être même fonder sur elle des espérances démesurées. Il ne lui fut cependant pas permis de séjourner longtemps à Constantinople : le gouvernement serbe qui surveillait chacun de ses pas lui fit donner le conseil de s’éloigner, ce qu’il fit le 21 avril, prenant le chemin de

1 Srpska Nezavisnost, 24 avril 1883.

2 La colonie serbe de Constantinople avait en 1874 choisi le Métropolite Mihailo comme membre d’honneur de la société scolaire serbe de l'endroit. Cf. sur ce point Dimitrijevié (Arch. St. M.), Mihailo, Belgrade, 1933, p. 36.

Jérusalem. Il y fut l’objet des mêmes témoignages de sympathie qu’à Constantinople : le Patriarche, le Synode, le chef de la mission religieuse russe, l’archimandrite Antoine, le reçurent amicalement. Mihailo accomplit quelques pèlerinages aux Lieux Saints puis, retournant en Europe, il se rendit à l’Athos « sur les traces de Saint Sava ». Il séjourna près de deux mois dans le monastère de Hilendar. Il eut le loisir d’y mettre au point trois de ses ouvrages les plus célèbres : Reliques chrétiennes en Orient, La Sainte Montagne de l'Athos, Vie de la Sainte Vierge ?. Après ce séjour d’études l’ex-Métropolite avait décidé de revenir à Constantinople et de s’y installer définitivement pour se consacrer à ses travaux. Une fois de plus le gouvernement serbe ne le lui permit pas. Il se rendit à nouveau à Varna. Mais il ne put y séjourner longtemps, car un ordre impératif de Belgrade l’obligea d'abandonner sa résidence. Sa triste odyssée n’était pas proche de sa fin. Poursuivi par un cruel ostracisme, il quittait bientôt Varna pour Ruëëuk : il crut trouver quelque répit dans cette ville où il avait l’avantage de jouir de la société d’un de ses anciens disciples, le Métropolite Grigorije qui avait terminé ses études théologiques au Séminaire de Belgrade. Espoir vite déçu, car le gouvernement serbe accomplit une démarche auprès de Battenberg afin que l’on refusât d’accorder l'hospitalité à l’ex-Métropolite. Le prince bulgare transmit cette demande au gouvernement bulgare qui répondit : qu’en vertu de la constitution il n'avait pas le droit d'y consentir, étant donné que le Métropolite Mihaïilo ne causait aucun embarras ?

A Rusëuk le Métropolite Mihailo reçut les premiers secours du gouvernement russe. Une dépêche du directeur du Département asiatique au consul général de cette ville demandait que l’on versât au prélat serbe la somme de 10.000 francs sur les fonds de réserve du consulat #. Il semble que ce soit à ce moment (mars 1884) que

1 Ces trois livres furent imprimés à Novi Sad en 1886.

? Dimitrijevié (Arch. St. M.), op. cit., p. 37.

5 Cf. Leonoff (R.), Documents secrets de la politique russe en Orient, 1881-1899. (D'après le livre russe paru à Sofia sous le titre « Les fonds d'occupation), Berlin, 1893. Une autre communication du directeur du même Département invite le Consul de Russie à se mettre à la disposition du Métropolite. « Le Métropolite va se fixer en Bulgarie, en raison de son désaccord avec le roi Milan. C’est uniquement par sa dévotion à l'Empereur et à la Russie que le Métropolite s’est attiré les persécutions des autorités serbes. A la tête d’un parti politique, il s’est efforcé continuellement de consolider notre influence en Serbie et en même temps de réveiller dans le peuple des sympathies pour la dynastie à nous acquise du Prince Karadjordjevié. Les autorités serbes ne se sont pas bornées à poursuivre le Métropolite Mihailo à l’intérieur des frontières du Royaume, mais à plusieurs reprises elles ont exprimé au Gouvernement Bulgare leur mécontentement de ce que le Métropolite

Mihailo ait nourri le projet de se retirer en Russie. Une communication « secrète » du Directeur du Département Asiatique au Consul général russe, à Rusèuk, en date du 4 mai 1884, fait allusion à une demande adressée par le Métropolite à l’Ober-prokuror du Saint- Synode afin qu’on l’autorise à « séjourner quelque temps à l’intérieur des frontières de l’Empire ». Le conseiller privé actuel Pobjedonoscev était d'avis que « rien ne s’opposait à ce que l’on accordât cette demande » qui fut transmise au Ministère de l’Intérieur. Ce dernier, « considérant la position politique du Métropolite Mihailo », crut prudent de prendre l’avis du Ministère des Affaires Étrangères. Le Comte Tolstoj se montra très réservé. Il « fit remarquer qu'il était avant tout de l'intérêt de l’État d’assigner au Métropolite un lieu de séjour dans l’Empire et que, d’après des renseignements pris par la police de l’État, quelques nationaux serbes appartenant au soidisant parti radical étaient en relations avec des émigrés russes qui s'étaient enfuis à la suite de délits politiques ». C’est pourquoi le directeur du Département Asiatique croyait pouvoir déclarer qu’«il serait très désirable pour divers motifs politiques que le Métropolite renonçât à son intention de venir en Russie ! ». Renoncer à s’établir dans le grand Empire, Mihailo n’y consentirait jamais. Comme l’annonçait le Consul de Russie à Rusëuk au chef du Département Asiatique, il « persistait inébranlablement » dans son intention?. Mais il eût la sagesse d'attendre que tout le bruit qui se faisait autour de son nom se fût apaisé, et en attendant décidait lui-même d’abandonner sa retraite bulgare et de gagner Bucarest.

Après un premier voyage dans la capitale roumaine, il y élut un domicile, puis revint à Rusëuk pour y procéder à un premier déménagement. C’est à ce moment que le Consul de Roumanie l’avertit — assez brutalement — que sa présence ne serait pas tolérée à Bucarest ni dans aucune ville de Roumanie. Force fut au malheureux prélat de rester à Rusëuk et d’y passer un hiver particulièrement

et les membres du parti populaire qui lui sont dévoués séjournent non loin de la frontière serbe. Dépouillé des moyens nécessaires à son entretien, s’occupant en outre du sort d’autres émigrés serbes qui vivent n'importe où en Bulgarie, le Métropolite s’est adressé par l’entremise de notre Agence diplomatique à Sofia au Gouvernement impérial, priant celui-ci de le prendre sous sa protection.

Sur le rapport du conseiller d’État actuel Yonine et grâce à l'entremise du Procurateur supérieur du Saint-Synode,le secrétaire d’État Giers a fait ordonner qu'on paye au Métropolite sur les fonds secrets du Ministère des affaires étrangères, en une fois, un secours de 10.000 francs. En outre qu’on engage nos représentants en Bulgarie à protéger autant que possible le Métropolite … », 10 avril1884, Leonofi, op. cit., p. 69, n° 60.

1 Leonofi, op. cit., p. 70, n° 61.

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