LE PROJET DE LOI DE
dignité religieuse » : tel était ce terrible paragraphe IX de l’article 38 qui risquait, s’il était appliqué avec rigueur, de chasser définitivement les prêtres de la vie publique. Il était bien certain qu’une telle mesure ne pouvait recevoir une force légale en Serbie, mais elle constituait une sérieuse menace et la réplique, pour le bas clergé, de ce qu’avaient été, pour l’épiscopat, les mesures de Stojan Novakovié.
Aussi le Hri$éanski Vesnik put-il manifester une joie exubérante lorsque ce projet fut, après une deuxième lecture à la Commission des Affaires religieuses de la Chambre, profondément modifié 1. La Skupétina avait voté un projet tout à fait favorable au bas clergé. Progressistes et radicaux exaltaient d’un commun accord la nouvelle Constitution ecclésiastique, mais leur optimisme devait être de courte durée. Un coup de théâtre se produisit au dernier moment, à la veille de la clôture de la législature et alors que les députés se préparaient déjà, pour les vacances pascales, à regagner leurs provinces respectives. Le Hri$éanski Vesnik conte mystérieusement comment la chose se passa :
« Au dernier moment, comme la Skupétina voulait voter la loi et qu’il semblait que, grâce à cette loi, l’Église retrouverait une paix complète et que nos affaires religieuses recevraient un règlement définitif, le secrétaire d’une « grande légation » ? se rendit en toute hâte à la Skupétina, suivi bientôt du président du Consistoire, l’archiprêtre Milutin.… »
’était sans doute une intervention de la légation de Russie, provoquée par une demande du Métropolite Mihailo, qui ne pouvait tolérer que l’on portât atteinte aux prérogatives épiscopales. Il faut croire que les représentations exprimées au nom du Gouvernement Impérial eurent quelque effet car, « un quart d'heure plus tard »,la Skupétina ne craignait pas de se contredire en modifiant in extremis les dispositions adoptées et en confiant désormais au Métropolite et aux évêques le privilège de « compléter » tous les tribunaux spirituels. La Skupétina radicale sacrifiait les intérêts du clergé plutôt que de risquer de mécontenter la Russie.
Devant cette débandade générale des « amis du clergé »,ce fut encore une fois l’infatigable Aleksa Ilié qui sauva la situation. Aussitôt après les vacances de Pâques il s’avisa de réunir chez lui tous les prêtres députés, les exhortant à exercer une pression sur leurs confrères pour arracher une révision de la loi incriminée. Le Métro-
polite Mihailo eut vent de l’affaire et fit appeler à la Métropolie
1 Hrigéanski Vesnik, mai-juin 1890, p. 403.
2 Entre guillemets dans le texte.
tous les « conspirateurs ». Après une longue discussion sur laquelle nous ne possédons pas de témoignage, il semble que le vieux prélat, qui était pourtant un ardent jouteur, ait pris peur.
Il céda enfin sur le point qui intéressait le plus les représentants du bas clergé, celui des tribunaux spirituels. Mihaïlo consentant, et la Russie ne se souciant plus d'intervenir puisqu'on ne faisait plus appel à elle, on s’entendit finalement sur un texte transactionnel. Le Hriséanski Vesnik présentait la chose idylliquement : la « chambre paysanne serbe assurait enfin l'indépendance des tribunaux spirituels », qui ne seraient pas transformés en « convents » épiscopaux comme le voulait le haut clergé. N’était-ce pas un paradoxe que de voir les intérêts de ce même bas clergé menacés par l'Épiscopat serbe, soutenus par l’Orthodoxie russe, négligés par une Skupätina radicale, mais sauvés à la dernière heure par un petit clan de prêtres progressistes, derniers héritiers politiques de ces hommes que les prophètes apocalyptiques du libéralisme se plaisaient à dénoncer comme de modernes Antéchrists et les « ennemis perfides de l’Église 1 » ?