‹ La Serbie et Son ÉgliseChapitre 32 sur 197 · MILOS DÉFENSEUR DE LA FOI ET PROTECTEUR DE L'EGLISE ORTHODOXE SERBE · texte numérisé non relu

MILOS DÉFENSEUR DE LA FOI ET PROTECTEUR DE L'EGLISE ORTHODOXE SERBE

Milos fut-il un « prince pieux » ? Cette épithète édifiante ne rendrait guère un compte fidèle de la réalité. La figure de ce paysan ignorant, mais madré, brutal, mais magnanime à ses heures, terriblement entêté quand il s’agissait de ses intérêts personnels, maïs singulièrement souple dans la conduite des affaires de l’État, est entrée dans la Légende avant d’avoir été déchiffrée par l’histoire, entourée d’un tel halo qu’il! nous est malaisé aujourd’hui de dégager de ces innombrables anecdotes, de ce maquis de la poésie populaire une image sincère du plus grand souverain serbe du x1x® siècle 1.

Il est certain que cet homme fruste comprenait la nécessité d’une étroite discipline religieuse pour un peuple qui sortait de l’anarchie des guerres et des insurrections. D’où ces lois très nombreuses s’efforçant de relever la dignité du clergé, et de faire renaître le respect des choses saintes, qui tendait de plus en plus à se perdre. La plupart du temps, Milo$ intervenait personnellement, tançait vertement ou punissait — parfois de sa main — les coupables ?.

1 C’est dans les années 80 que s’est forgée l’édifiante légende d’un Miloë dévot, ami des popes et des moines : « Son confident le plus intime et son favori, dont il ne voulait se priver ni jour ni nuit, était HadZi Dina, prêtre militaire. Le vieux Knèze était la piété personnifiée et le vrai type du souverain national. Il ne négligeait jamais de baiser la main du plus jeune prêtre. Une fois, il s’empara de vive force de la main d’un tout jeune pope, l’embrassa et dit à haute voix devant le peuple : « Père, j'embrasse ta main, et en elle j'embrasse le divin symbole et la dignité sacrée qui est en toi : c’est pourquoi ne refuse à personne ta main, pas même à ton souverain. » (Hriséanski Vesnik, déc. 1889, p. 64). Cette imagerie ne correspond guère à la réalité du Miloë bourru, autoritaire, peu soucieux d’idéalisme, et incapable, sauf peut-être tout à la fin de sa vie, de ces humiliations mystiques.

2. « Un paysan qui ne sait ni lire, ni écrire, et dont le code se compose d’une corde, d’un yatagan et d’une roue... », dira de lui un consul de France à Belgrade {Des Essards) qui ne l’aura d’ailleurs connu que dans sa vieillesse. (Aff. Etr. fs. Belgrade, 22 novembre 1858).

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Toutes proportions gardées, on peut dire qu’il avait vis-à-vis de l'Église un peu l'attitude des Rois absolus, et considérait tout manque de respect à l’égard de la religion, et tout sacrilège, comme une offense faite à sa personne, et un crime de lèse-majesté. Pour parler plus simplement, il se regardait un peu comme le chef de cette Église qui ne devait qu’à lui seul sa renaissance. Respectueux envers l’idée, il l’était beaucoup moins envers ses représentants. Il se conduisait fort librement avec tous les popes qu’il considérait comme des fonctionnaires subalternes !. Le Métropolite Petar, dont il appréciait par ailleurs la culture, n’était cependant considéré par lui que comme un pope un peu au-dessus des autres. « Moj popo », l’'appelait-il familièrement, et il se plaisait à le chapitrer, le conseiller, comme un homme qui s’y connaît en choses d’église aussi bien que les gens du métier ; il lui révélait les moyens de se débarrasser des popes qui venaient sans cesse l’importuner ?. Il n’hésitait pas à s'exprimer dans le ton de la plus grande grossièreté sur les gens d'église. Il rudoyait les popes, injuriait les enfants de chœur avec la verdeur d’un homme du peuple. Ce «chef de bandes » trouvait très naturel d’exiger que les popes fissent tricoter à chacun des fidèles, tous les ans, une ou deux paires de chaussettes pour les soldats à. Il voyait par contre d’un fort mauvais œil les quêtes faites par les moines mendiants de l’Athos, et s’indignait lorsqu'il en venait plus d’un par an pour recueillir les dons des fidèles. Il donnait l’ordre de reconduire à la frontière un igoumène du Lo de Josip, lui faisant tout juste remettre les 500 gros nécessaires à son retour. Autrement, il déterminait avec précision l’étendue des circonscriptions et le temps pendant lequelles moines quêteurs seraient autorisés à mendier.

Quant aux Commandements de l’Église, s’il ne se souciait guère de s’y soumettre lui-même, 1l prétendait exiger des autres une stricte observance.

Les négociants grecs de Belgrade éprouvant quelque répugnance à célébrer la fête de Saint Sava (instituée peut-être déjà en 1823, mais, certainement, le 5 février 1827), Miloë, nous dit-on, « leur fit

1 Prodanovié, op. cit., p. 37.

? Plus tard, le Patriarche Rajaëié lui-même ne devaitnullement l’impressionner. Le Patriarche s’étant trouvé à Zagreb où le Prince était de passage, et ayant négligé de le visiter, Miloë s’écria vexé : ….Za to mislim da on nije pastir, veé rasputnik stada hristova !.… (CE. Miliéevié, Knez Miloë u priéama, Belgrade, 1908, p. 83.)

3 La lettre adressée par Miloë au Métropolite à ce sujet mérite d’être citée: « Votre Eminence — Vous avez peut-être oublié ce que moi je n’ai pas oublié, c’est que l'hiver approche, et les soldats n’ont pas de chaussettes. C’est pourquoi j'en viens à vous avertir par cette lettre, que vous y pensiez, si vous l’avez oublié, et que vous réunissiez dans les quatre diocèses au moins 10 sacs de chaussettes. » (Ilié, op. cit., p. 74.)

passer cette fantaisie » !, rendant cette fête obligatoire non seulement pour les Serbes, mais pour les Grecs, les Tsintsares et les Bulgares. À ce sujet une anecdote dépeint sous des traits plaisants le caractère de Miloë : « Le prince Miloë vient à apprendre qu’on raconte que quelques Grecs de Belgrade n’ont pas été à l’église pour la Saint-Sava, et qu’ils ont laissé leurs boutiques ouvertes pendant l'office. I1 donne aussitôt l’ordre qu’on lui amène ces Grecs à Pozarevac. Dès que les Grecs se présentent, le Knèzeles interpelle : « Vous, les Grecs, vous canonisez même vos sacristains, nous devons les fêter tous, et vous ne voudriez pas du Saint Sava serbe !... ? » et il les renvoie grossièrement, en les avertissant de faire grande attention à ne plus commettre un tel oubli. Et l’année suivante, dès l’approche de Noël, les pauvres Grecs ne cessaient pas de demander à tout venant quand était la fête de ce fameux Saint Sava, afin de ne pas mécontenter le Prince Miloë.

Il n’en était pas de même des questions théologiques el dogmatiques : ce tribun brutal et illettré préférait les ignorer, et ne cherchait pas à jouer les Constantin. Les hérésies, les crises de mysticisme, la sorcellerie, lui seront toujours profondément antipathiques, comme des phénomènes de désordre social, denature à compromettresonautorité.

Tout ceci n'empêche pas que Miloë, comme beaucoup de natures simples et crédules, se tournait volontiers vers Dieu quand il pensait en avoir sraiment besoin. Cunibert nous retrace un tableau plaisant de ce Knèze-paysan sur la route de Constantinople : le voici à Varna à la veille d'accomplir pour la première fois de sa vie un voyage en mer. Il n’est guère rassuré, et multiplie les manifestations de piété. Il assistera avec toute sa suite à un service religieux solennel, célébré dans l’église de Varna. « La foule des raïas accourue de tous les côtés » put être édifiée, en voyant avec quelle componction et quelle ferveur le Knèze baisait icônes et Évangiles. 5.

C’est que, sans être d’une piété scrupuleuse, Milos avait ses heures de dévotion. On nous a conservé le prière qu’il récitait chaque matin à son lever. Elle est assez longue, et le Knèze la consacre presque tout entière à demander au Seigneur Miséricordieux la jouissance de tous les biens matériels, fortune, santé, prospérité militaire :

Gospode, Gospode, mnogomilostivan jesi, podaruj me dobrim zdravljem, dobrom sreéom, Sreéom, i napretkom, dugim vekom ; podaruÿ

mi sreéne danke, lake noët… » À,

1 Constandine, Le Patriarcat de Constantinople, Paris, 1895, p. 32-35.

2 Cf. le n° du 27 janv. 1937 du journal belgradois Politika consacré au Cinqrantenaire de la société de Saint-Sava. L’anecdote est racontée d’après Miliéevié.

8 Cunibert, op. cit., t. II, p. 240.

4 Gavrilovié, op. cit., t. II, p. 702.

En ce qui concerne les rapports du Knèze avec ses évêques, il faut distinguer deux périodes : la première, qui se termine avec l’arrivée de Petar sur le siège métropolitain de Belgrade, est occupée par d’incessantes querelles !, Miloë entendait exercer un pouvoir absolu sur les diocèses ?. Il justifiait ce pouvoir par les plaintes incessantes qui lui parvenaient des prêtres paroissiaux, se plaignant des exactions phanariotes. Envers Agathangelos qu’il n’aimait guère, 1l s’était toujours montré fort brutal. Au contraire, avec Petar, il s’efforcera d'employer la tactique de la douceur. Il affectera de sa reposer entièrement sur lui dans les questions théologiques ou lituroiques. Mais son vieil esprit autoritaire n’aura pas abdiqué. Son instinct le poussera toujours à intervenir et, sans oser contredire ouvertement un homme qu’au fond il admirait, il fera mine de donner à toutes les décisions prises par son Métropolite force de loi #.

Par ailleurs le Métropolite, dans lequel le Knèze continuait à voir son ancien secrétaire, jouait en quelque sorte le rôle d’un confident. Chaque fois que Miloë s’absentait, soit pour se rendre à Constantinople, soit pour un voyage dans le pays, il ne manquait jamais d'écrire à Petar pour lui rendre compte dans le détail de toute son activité.

De son côté, la princesse Ljubica s’adressait fréquemment au Métropolite pour lui demander d’intervenir auprès du Knèze (par exemple lors de la révolte de Mileta en 1835). Parfois, elle lui recommandait un de ses protégés, comme par exemple Dimitrije, neveu du Métropolite Melentije #. Le prince héritier, le jeune Milan, entretenait également d’amicales relations avec Petar, à qui il demandait de lui envoyer la copie de tous ses discours au peuple, car il voulait en faire la collection. Il semblait avoir la plus vive amitié pour le Métropolite qui, si l’on en juge par le ton de cette correspondance,

1 Pour se débarrasser d’un évêque qui lui était antipathique, Miloë n’hésitait pas à s'adresser aux Turcs. Il avait promis secrètement 5.000 groë au vizir de Belgrade afin que celui-ci intervint auprès de la Porte pour obtenir le changement de l’évêque Gerasim avec lequel « il ne pouvait pas s’entendre. » (Cf. Petrovié Gradja za istoriju Kraljevine Srbije, Belgrade, 1884, t. II, p. 396.)

? Il nommait et déplaçait les prêtres souvent sans consulter les évêques. Le prêtre Dimitrije avait été pourvu de grosses paroisses par la seule volonté du Knèze. Quand le monastère de Kalenié avait perdu son staresina, Miloë avait ordonné aux moines de choisir parmi eux un igoumène et de l’envoyer à Kragujevac. Il se chargeait de « le faire consacrer ». De même Miloë avait de sa propre initiative nommé l’igoumène du monastère de Trnava. Mais il savait aussi destituer les prélats qu’il pensait être ses ennemis. Tel cet archiprêtre de Sabac, partisan de Gerasim, qu'il révoqua sans façon (cf. Petrovié, op. cit., p. 390-91).

3 Gavrilovié, op. cit., p. 646.

# Ilié (A.), op. cit., p. 68.

PROTECTEUR DE L'ÉGLISE ORTHODOXE SERBE Ait

aimait à paraître faire partie de la famille du Knèze. Une fois, il s'était permis de lui recommander un diacre du nom de Jovan, demandant que le Métropolite l’ordonnât. La réponse de Petar fut ferme et adroite. Il louait le bon cœur et les heureuses dispositions du Prince Héritier, mais estimait que le candidat princier n'avait pas la maturité nécessaire pour faire un prêtre convenable 1, Ainsi, dans le domaine religieux, Petar savait parfois garder son entière liberté, sans offusquer personne. Cette affabilité plaisait fort à Miloë qui, bien qu’il ne fût point d’un caractère tendre, ne dédaignait pas de lui écrire souvent sur un ton plus que cordial. Lors du jeûne pascal de 1834, il expédiait de Pozarevac un morceau d’esturgeon de belle taille (jedno parëe od lepe morune), lui recommandant de goûter ce poisson comme d’ailleurs de tous les autres, les samedis et. les dimanches sans avoir le moindre scrupule de conscience, car il « lui donnait l’autorisation une fois pour toutes ? ». Rien de plus révélateur que cette «autorisation » envoyée par Milo au chef de l’Église. Pour le Knèze,le domaine des dispenses comme celui des indulgences relevait du pouvoir princier. Il s’était spontanément conféré aussi le privilège de dissoudre les mariages. Ainsi unissait-il et séparait-il ses sujets comme une autorité spirituelle. Miloë en viendra presque à se persuader du caractère religieux de son pouvoir, qui lui permettait de parler en égal aux plus hauts prélats ?.

L’archimandrite Gavrilo — futur évêque de Sabac — conte à ce sujet une plaisante anecdote qui donne une idée de la « piété » de Milos. Le Knèze assistait en 1835 à l’office des Rameaux dans l’église cathédrale de Belgrade, entouré de tous les dignitaires. Le Métropolite célébrait : |

« Tout d’un coup, écrit Gavrilo, Miloë se tourne vers moi et crie : « Va et dis à Monsieur (c’est-à-dire au Métropolite) que, s’il a à prêcher, il le fasse brièvement, afin que nous arrivions de bonne heure au Kalemegdan où la lecture de la Constitution et le reste durera longtemps.» Je vais à l’autel et je répète au Métropolite ce que m'a dit le Knèze. Le Métropolite se tait et ne dit rien (sic). Mais quand il vint prêcher, je m’aperçus qu’il n’abrégeait rien. Peutêtre qu'il n’était pas possible qu’il abrégeât au pied-levé ce qu’il avait déjà rédigé et appris * ».

L’archimandrite Gavrilo donne aussi des détails piquants sur l'attitude de Milos à l’église :

1 Ilié (A.), op. cüt., p. 75.

3 Petrovié (Vuk.), op. cit., t. Il, p. 392.

4 Ilié (A.), op. cit., p. 427.

« Le Knèze venait à l’église très régulièrement. L'hiver, Milos gardait le fez rouge sur la tête et ne l’enlevait qu’à l’'Offertoire. . dant l'office, il Dada avec qui il voulait et se mélait de tout »° Si les élèves (du Séminaire) ne chantaient pas avec ensemble, “ intervenait aussitôt. Si le prêtre traînait trop, 1l faisait demander si l'office durerait toute la journée, ou allait finir. Il priait Dieu à sa façon, et souvent jurait au milieu de ses prières quand il s’emportait contre quelqu’un … ?

C’est avec une vanité de parvenu que Miloë tenait à s’occuper en personne de sa « titulature ». Il estimait que l’appellation de Visoéestvo (Altesse) ne convenait pas à sa dignité de Knèze et que le titre de Svjetljejsi Knjaz était bien préférable, de même que l’appellation de Sijatelstvo pouvait être réservée à sa famille (10 avril 1835).

Cette confiance illimitée en lui-même, cette foi ardente dans les destinées de son peuple, ce sont bien là les traits permanents du caractère de Miloë. Il croit vraiment avoir été l’instrument du Seigneur pour l’œuvre de libération des Serbes ; dans un appel adressé, en mars 1834, au peuple serbe, pour l’encourager à apporter ses offrandes au « Tombeau » du Christ, à Jérusalem, Miloë déclarait :

Velikij Bog, kad je pravdu svoju za grjehe na$e na nama 1zvr$10, onda nam je milost svoju oteëesku pokazao, onda je poslao agnca svog preblagog Hrista Spasitelja, da nas od koneëne pogibeli spase, kao $to Je cjeo rod éelovjeteski] Krestom, grobom, voskrsenijem spasao.… *.

Ce tribun saura cependant rester près de son peuple. Féroce envers ceux qui le gènent dans l’accomplissement de ses desseins, 1] pardonnera toutefois à ceux qui se révoltent « aveuglément » contre son pouvoir avec une magnanimité impériale. Tandis que, dans son entourage, les prêtres s’affairent seulement à rétablir l’ordre dans l’église, il voit plus loin et dicte la formule grandiose du premier serment militaire, inauguré au lendemain de la sédition de Milutin :

« Nous, face au Dieu Tout-Puissant, reconnaissons avec des remords de conscience que nous avons commis une lourde faute envers Toi, Altesse, en venant follement ces jours-ci demander des allègements pour la nation. En reconnaissant notre faute, face à la sainte, une et indivisible Trinité, nous T’implorons, Ô Knèze et Seigneur, de nous pardonner avec pitié et générosité. Et nous jurons le plus solennellement : que nous Te serons fidèles sans hésitation et avec continuité, et obéissants, et que nous défendrons jusqu’à notre

EThé (A open

? Ilié (A.), op. cit., p. 427.

# Ihé (A.); op. cit; p.177;

* Ci. art. de Petrovié (Duëan. K.) : Jedan Miloëev apel na srpski narod, dans le Kalendar Srpske Pravoslavne Patrijarsije, 1937, p. 68.

dernier souffle Ton Altesse ainsi que Ton Héritier. Que Dieu nous aide ainsi que ce Saint Évangile » 1,

Tout le génie de Miloë consistera à utiliser ces formes religieuses pour la consolidation de son pouvoir qu’il voulait absolu. Nul n’était cependant plus dégagé de préjugés confessionnels que Miloë. Ses rapports avec les Turcs n’étaient pas seulement corrects, mais cordiaux. Milo s’était improvisé « en Serbie comme l’homme de confiance du Sultan, une espèce de Pacha chrétien des Serbes » 2.

Au printemps de l’année 1834, il avait organisé un grand banquet en plein air en l’honneur de dignitaires turcs et serbes, et il n’avait pas craint de fixer, comme lieu de réunion, un terrain situé face à l’église de Topüider alors en construction, afin de bien montrer aux Serbes que les Turcs n'étaient plus hostiles à leur religion 5. L'année suivante, il s'était rendu à Constantinople et avait pu écrire au Métropolite combien avait été chaleureux l’accueil qui lui avait été réservé :

Ova je audijencija bila velikoljepna, koju samo jedan silni i milostivi car urediti moe.

Le Sultan s’était entretenu avec lui très familièrement : Milo beg, dobro doÿao !#. Milos était assurément plus proche spirituellement, de son Suzerain que du Patriarche de Constantinople, dont le directeur du Bureau du Knèze, Jakov Zivanovié, devait en septembre 1835 tracer un pitoyable portrait : Patrijarh &ovek star i nesposoban.… 5. Jamais l’idée d’une «guerre sainte», même ramenée aux plus simples proportions d’une guérilla balkanique, n’a effleuré la pensée du Knèze, pas plus, 1l faut l’avouer, que celle d'aucun prêtre de son époque ; le grand adversaire qu’il restait à abattre était le Phanar, et loin d’avoir la force suffisante pour imprimer à la lutte pour l'existence que menait l’État serbe un caractère religieux, l’Église orthodoxe serbe, obligée de faire appel aux pouvoirs civils pour se délivrer de tout ce qui, en elle, n’était pas strictement national, était fort heureuse que son indépendance fût garantie par la Porte. C’est le mérite du Métropolite Petar de l’avoir compris et c’est ce qui explique pourquoi sa collaboration avec Miloë s’est révélée particulièrement féconde. C’est pourquoi il n’est guère possible, du moins jusqu’en 1839, de séparer l’histoire de ces deux hommes, qui restèrent toujours en si étroite liaison. Petar exercera une influence

1 Ilié (A.), op. cit., p. 245. Miloë soumettait le 16 janvier 1835 le texte du serment au Métropolite.

2 Iorga (N.), Histoire des États Balcaniques, Paris, 1925, p. 180.

8 Petrovié (Bogdan), Stogodi$njica Topéiderskog hrama, Belgrade, 1935, p. 34.

4 Ilié (A.), op. cit., p. 83. Gavrilovié a laissé un récit de cet accueil dans son Milo Obrenovié, t. III, Belgrade, 1912, p. 525-536.

5 Ilié (A.), op. cit., p. 88.

incontestable sur la politique intérieure. Quand la communauté protestante voulut obtenir du Conseil d'État des privilèges plus étendus, malgré l’intervention du Vojvode Kniéanin, Petar resta inflexible et fit rejeter la demande !. Miloë, au contraire, interviendra toujours — sauf quand il s’agira de qüestions protocolaires et de la défense de sa dignité royale — dans un sens de modération et d’adoucissement. Lorsqu'il recevra de la catholique Autriche sa première décoration, il demandera aux églises orthodoxes serbes de célébrer cet heureux événement par des services d’actions de grâces. Mais il aura bien soin de ne faire une telle demande qu'aux églises des villes proches de la frontière ou sur la frontière austro-serbe : Belgrade, Po- Zarevac, Smederevo et Sabac. Subtilité bien dans la manière de Miloë?.

Peu lui importait en effet les différences confessionnelles.

Milo ne manquera pas d'adresser ses plus vives félicitations au rédacteur du Journal Illyrien, Ljudevit Gaj, rendant hommage à son œuvre : Vrednost Novina Illirski postala je sover$eno jasna 1 izvjesna. Krom drugi vidova nji karakterizira duh ukrepljenja narodnosti, ove svetinje, po kojoj je sam narod ono, $to jest, 1 nije drugo.. (8 janv. 1842). Et il annonçait l’envoi d’un « don cordial » de 25 ducats impériaux #.

Il n’utilisait l’Église que lorsqu'elle pouvait offrir des moyens nouveaux de conciliation ou d’apaisement ; c’est-à-dire que, la considérant comme une administration au même titre que les autres, il voyait en elle un moyen de gouvernement. Or, tandis qu’il réprouvait, sous toutes ses formes, un prosélytisme auquel n’eût certes pas répugné un clergé ardent, ignorant et plein encore du douloureux et glorieux souvenir du passé, il n’hésitait pas, mais en son nom personnel, à soutenir une propagande qui appuyée uniquement par les milieux ecclésiastiques eût paru éminemment suspecte. Un exemple éclairera cette attitude : une lettre adressée par le Métropolite au Knèze, le 27 mai 1835, l’informait qu’un archimandrite bulgare du nom de Neofit, avait décidé de faire imprimer des livres en Serbie. Il avait reçu 450 thalers d’un Bulgare en résidence à Belgrade pour prix de ces ouvrages, à condition de les envoyer

2Tliéa(A) top coup. 2317:

2" Tié (A); \0p. cit, p:-90.

3 Gaj, qui était en 1848 chef de la police zagreboise et qui, comme tel, eut à surveiller Miloë, nia farouchement avoir alors reçu du prince une somme quelconque pour le délivrer de la réclusion. Témoin sa lettre au Ban Josip Jelatié, en 1848, long réquisitoire contre la fourberie et la méchanceté du Knèze dont il fait. une sorte de Méphisto : … njegova zloba, prehitra pakost, kojom je veé tolike lai, ismisljotine, kabale à intriga, i diplomatiène i socialne spletke prouxveo, $tampana je u éttavim knjigama i poznata je svemu svietu, a najbolje sarbskome narodu, koi je od njega tolika zla pretarpio (Pisma pisana Dru L'udevitu Gaju i neki njegovi sastavci (1828-1850). Sabrao Vel. Dezelié, Zagreb, 1909, p. 347).

aussitôt en Bulgarie. Le Métropolite demandait à Miloë s’il avait l’intention de payer l'impression de ces livres, afin que l'argent reçu par Parchimandrite pût servir à l’indemniser de son voyage !. Le Knèze réponditen accordant avec empressement la faveur qui était sollicitée:

«L’archimandrite Neofit de Bulgarie, qui imprime ici ses livres, vient vers vous à Belgrade, afin d’y séjourner, tant que quelquesuns de ces livres ne soient imprimiés dans notre typographie. Il ne séjournera pas longtemps. Et étant donné qu’il ne serait pas convenable que, en tant qu’étranger et ecclésiastique, il « traîne » pendant son séjour à travers nos auberges, je vous recommande de lui réserver, dans cette vieille maison dont vous avez déménagé, un emplacement convenable pour le logement. Il s’occupera luimême de sa nourriture ? ».

Dans une autre missive à Petar, le Knèze disait avoir entièrement acquitté les frais d'impression pour Neofit (1 poklonio sam je na dar uëaséejsja bolgarskog junosti). Il avait fait imprimer 600 exemplaires, en donnait 500 à l’archimandrite et en gardait 100 pour lui 5. Cet épisode, en apparence insignifiant, révèle pourtant l’extraordinaire habileté du Knèze qui savait, grâce à sa diplomatie, éveiller tant de sympathie en dehors de son royaume, et plus particulièrement dans les régions habitées par des populations encore sous le joug turc. Nulle intervention ne pouvait s’exercer avec plus de délicatesse, ni avec plus d’efficacité{. Plus tard, un véritable prosélytisme religieux naîtra, facilité par la diffusion des manuels, la multiplication des écoles ou des églises. Mais au fur et à mesure, du côté serbe comme du bulgare, les méfiances grandiront et les haines s’exacerberont. Miloë facilitait, et même payait de ses deniers, l'impression des livres bulgares en Serbie, sans se préoccuper du contenu de ces livres ÿ.

1 Ilié (A.), op. cit., p. 79.

Neofit Bozveli avait reçu les ordres à Hilandar, mais s'était échappé du monastère pour voyager en Bulgarie et y prêcher avec ardeur contre le clergé phanariote, Il édita trois livres scolaires en 1835 à Kragujevac et à Belgrade. Radeff (Siméon), La Macédoine et la Renaissance bulgare au XIXE siècle, Sofia, 1918, p. 109.

22 (AS)" op: cit, ip. 79:

4 Miloë n'avait pas oublié le concours précieux qu'il avait rencontré, en 1815, dans le Bulgare Mihailo Todorovié-German, « homme très honorable et riche de savoir et d'expérience », et représentant du peuple serbe à Saint-Pétershbourg. German avait compris qu’en face de l’agitation hétairiste on devait dresser une agitation serbo-bulgare. Germanophobe convaincu, il écrivait au Knèze que cent Turcs valaient mieux qu’un Allemand, un pacha turc pouvant être facilement chassé, alors qu’iln’en étaitpas de même d’un général allemand. Jovanovié (AL),Postanak Egzarhije, Skoplje, 1936, p. 67-68.

5 En 1836, sept livres bulgares avaient été imprimés en Serbie, entre autres la

Tel était Miloë, avare pour les dépenses de faste et d’apparat, prodigue pour les œuvres qu’il pensait utiles au bien de son peuple. Assurément, son ignorance ne lui permit pas toujours de juger avec discernement, mais — comme l’a très bien noté Slobodan Jovanovié — son sens inné des réalités, son flair instinctif le mettaient à même d'éviter des fautes psychologiques dont son manque de culture n'aurait pu le préserver. Tout en nous gardant de définitions trop littéraires, il y a lieu de relever ces traits originaux du personnage. Cette subordination de l'Église aux exigences de la « grande politique », cet autoritarisme brutal dans les affaires ecclésiastiques, cet égoïsme du condottiere à demi caché sous le masque de la religion, cette « fougue de tempérament » (Cunibert), donnent à Miloë la physionomie ou l’allure d’un souverain oriental, ou plus précisément du despote byzantin *.

Le PRINCE MiILO$ FONDATEUR D’'ÉGLISES.

A la veille du premier soulèvement, un secrétaire du Sopjet serbe, BoZa Grujovié, avait tracé un état des églises et des monastères dans onze nahije serbes ? :

Églises Monastères

Villages TT ee ES

aban—

fréquentées ÊL données

habités |abandonnés

Belgrade Smederevo

Règle de Saint-Jean de Rila (Pravilo Svjatago Joana Rilskago) dont l'impression avait été demandée par le père Joasaf de Rila (Ilié op. cit. p. 235).

1 Un consul de France à Belgrade, Dozon, relevait comme caractéristique essentielle de Miloë un « esprit de ruse » qui « le ferait figurer avec tant d'avantage dans un roman américain de Cooper » (sic). Aff. Étr. fs. Belgrade, 2 octobre 1860.

? Petrovié (Mita), Financije i ustanove obnovljene Srbije do 1842, p. 765.

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