RELIGION ET SUPERSTITION
S'il y a eu néanmoins des « porteurs de culture » dans la Serbie de 1830, ce ne furent n1 les popes, ni les instituteurs mais les négociants qui conservaient davantage de relations avec l’étranger lorsque Vuk Karadzié publia son premier almanach littéraire Danica, 1l n’eut aucun abonné à Belgrade, ce qui s’explique en partie par les préventions contre son orthographe. La seconde année (1827), il n’en eut que 29. En 1828 seulement 32. Or, sur ces 32 abonnés, 1l y avait 17 commerçants, 5 étudiants ; d’autres corps de métier étaient représentés, mais Ù n'y avait pas un seul prêtre ?. Les livres étaient rares, lourds, incommodes. L’archiprêtre de Balgrade, Milosav Popovié, avait beau bénir la première bibliothèque publique, le 15 février 1832, le niveau de la culture restait très bas,
1 Voir l’article de D. Veskovié, Prosveini zivot u Caëku i okolini pre sto godina dans la Politika du 9-VIII-1937.
2 Miloë avait depuis longtemps eu l’occasion de se rendre compte de l’état d’extrême ignorance où végétaient les popes de Serbie. Lors du premier soulèvement, ayant reçu une lettre de son Vojvode dans la nahija de Valjevo, il avait demandé à un pope de campagne qui se trouvait près de lui de la lui lire. Après des balbutiements confus, le malheureux dut avouer son ignorance. Miloë lui demanda comment, étant illettré, ilpouvait lire les livres liturgiques. Le pope lui répondit qu'il lisait « par cœur » ayant appris autrefois « quelque chose, comme sur la gusla » (Stampc, 3-5-1934).
et Jakov Jakëié avait raison lorsqu'il écrivait à Vuk que le peuple était inculte (neprosveëten) *.
Les pratiques les plus superstitieuses étaient fort répandues, tant dans les campagnes que dans les villes. La croyance à l’envoûtement et au mauvais sort était courante et à l’origine de sanglantes vendettas. Dans les campagnes, un peu partout, les paysans se plaignaient des maléfices des sorcières. L’histoire des paysans d'Ub est curieuse : depuis 1820, ils attribuaient les décès multipliés qui se produisaient dans leur village à l’action malfaisante d’un « vampire ». En vain avaient-ils demandé à leur évêque le droit de faire des fouilles dans le cimetière. Le prélat se montrant hésitant, Miloë leur permit d’effectuer des recherches dans la tombe qui leur paraissait « suspecte », mais seulement en présence de leur pope ou de l’évêque, et en « respectant les cadavres ». Les paysans, dès qu'ils eurent obtenu cette autorisation, bouleversèrent de fond en comble le cimetière à la recherche du « vampire », ei se livrèrent à d’atroces excès sur les cadavres ?.
Le Knèze poursuivit avec la plus grande sévérité les sorciers et les prophètes. Les archives sont pleines de protestations adressées par les autorités locales au Prince, lui demandant ce que l’on peut faire de ces magiciens qui soulèvent le peuple. Il y a lieu de constater que cette recrudescence de l’esprit de superstition est liée, ou tout au moins coïncide avec des poussées de mysticisme chez certains membres du clergé monastique. En 1828, Milos signale à Jovan Obrenovié le cas d’un moine Sofronije qui « prophétise » : s tim kojekakve budala$tine ljudima u glave useljava… %. En décembre 1835, le Métropolite était obligé d'intervenir auprès du « capitaine » de Jasenice, pour lui demander de mettre fin aux prédications et aux (prophéties » d’une sorcière nommée Joka qui écartait le peuple de l’Église 4.
1 Petrovié (Mih. S.), op. cit., p. 205.
? Djordjevié (Tih. R.), op. cit., p. 210.
En 1853, Desprez pouvait encore écrire que « La Serbie passait pour être de tous les pays slaves celui où le vampirisme a répandu le plus de terreur. ». « Les grandes calamités, les épidémies, les disettes ne manquent jamais d’être attribuées à cette action mystérieuse, et dans ce cas, malheur à celui qui peut être soupçonné d’avoir en lui le cœur du vampire sous l’enveloppe humaine !.… La puissance du vampire ne finit pas avec la vie mortelle. » Aussi «on coupera les jambes du cadavre et l’on fixera le tronc dans le cercueil par un clou qui traversera le cœur... » (Desprez, Revue des Deux Mondes, 1° décembre 1853, p. 851). Ces détails sinistres donnés par Desprez s'appliquent plutôt à la Serbie du premier règne de Miloë qu’à la Serbie de 1853.
3 Djordjevié, op. cit., p. 212.