CHAPITRE VI
MILOS ET PETAR.
PREMIERS SOULÈVEMENTS CONTRE Micoë.
Physiquement tout séparait le Knèze du Métropolite : Petar, un petit homme d’allure timide et hésitante; Miloë, géant violent et irascible, tel que nous le présente Blanqui qui eut l’occasion de le voir en exil à Vienne en 1842 :
« Sa tête, d’une grosseur énorme et couverte d’une forêt de cheveux gris coupés courts, semble comme enfoncée dans ses larges épaules, et lui donne l’apparence d’un taureau indompté.…. 1 ».
L’entente de ces deux hommes si dissemblables de tempérament et de naturel, n'avait jamais revêtu qu’un caractère provisoire. Le Métropolite n’aimait guère ces perpétuelles immixtions du Knèze dans les affaires ecclésiastiques, mais il ne pouvait s’y opposer et parfois était réduit à y faire appel, sachant que son église n’était pas assez forte pour être vraiment indispensable. Plus que les manies d'intervention du Prince, l’orgueil et l’indiscipline des évêques l’inquiétaient. Il savait qu’il pouvait toujours trouver auprès de Milos un recours contre l’épiscopat et c'était là une des principales raisons de son loyalisme et de sa prétendue souplesse. On pouvait cependant prévoir que le jour où Milos ne serait plus le seul maître en Serbie, mais serait contraint de partager son autorité avec une oligarchie de conseillers, l’unité apparente de vues qui régnait entre le chef de l’Église et celui de l’État toucherait à sa fin. Déjà des fissures semblaient menacer le pouvoir absolu de Miloë. Tant que son administration n’avait eu d’autre principe que celui de son bon plaisir, il avait pu continuer à jouer en toute tranquillité le rôle de sauveur providentiel indispensable et d’intermédiaire entre la Porte et son peuple, rôle auquel son habileté diplomatique paraissait le prédestiner. Jusque-là il n'avait eu à mater que quelques séditions populaires très localisées ; telle la sédition de Miloje Djak provoquée par les exactions d’autorités locales.
1 Blanqui, Voyage en Bulgarie, Paris, 1843, p. 34.
136 MILOË ET PETAR
L'âme du complot, Miloje Djak, était un raspop (prêtre défroqué), grand démagogue, et qui avait su admirablement soulever le peuple de la nahija de Smederevo (1825) !. Les hommes d’église étaient seuls capables, en effet, de s’insurger contre l’arbitraire du Knèze. Outre un niveau de culture légèrement supérieur à celui de la moyenne, ils disposaient encore, dans le peuple, de quelque autorité.
Dix ans plus tard la situation n’était plus la même : au sein des différents services d’État, des hommes s'étaient déjà signalés par leurs talents et leur esprit d'initiative. Une certaine expérience politique s'était créée. Beaucoup étaient las de supporter le poids d’un aveugle despotisme et semblaient disposés à tirer parti de ces jacqueries paysannes qu’ils n’envisageaient jusqu'alors qu'avec horreur. Une occasion ne tarda pas à s’offrir quand le Serdar du Territoire de la Rasina, Mileta Radojkovié, leva l’étendard de la révolte dans les premiers jours de janvier 1835.
LE MÉTROPOLITE ET LA CONSTITUTION DE Davipovié.
Mais au lieu de procéder avec l’aveugle emportement de ses prédécesseurs, Radojkovié fit preuve de maturité politique en préférant se servir de la masse de ses partisans comme d’un moyen de pression sur le Knèze qu’il ne voulait, au reste, ni tuer ni destituer, mais dont il désirait simplement restreindre les pouvoirs. Ce soulèvement que lon ne pouvait pas attribuer à l’influence de conjurés venus de l’Étranger eut un large retentissement en Serbie.
1 Cunibert, op. cit., t. I, p. 211-221. Sur la rébellion de Miloje Djak, voir le Pri- Canje jednog savremenika o Djakovoj bunt 1825 godine publié par Stranjakovié, Belgrade, 1937, 10 p. Ce n'était pas la première tentative de soulèvement : Karadjordje qui, plus encore que Miloë, aspirait au pouvoir absolu, avait eu à lutter contre de nombreux ennemis. Seuls, sa mort et le désastre serbe de 1813 avaient enlevé son caractère d'actualité à la question de régime politique, et pacifié provisoirement les esprits. Petar Nikolajevié Moler, ancien vojvode, puis « nadzornik Narodne Kancelarije »/avait payé de sa tête en 1816 son opposition à Miloë. La même année et pour les mêmes motifs, le Knèze avait fait disparaître le trop orgueilleux «archevêque» de Sabac, Melentije Simeonovié Nikëié. Un an plus tard un autre ancien vojvode de Karadjordje, Pavle Cukié, quiavait participé à la sédition de Petar Moler, s’associait à Simo Markovié pour soulever six nahije contre Miloë. Fait prisonnier, il était immédiatement exécuté. Après lui, jusqu’à la révolte de Miloje Djak, il n’y a plus à signaler que le soulèvement presque aussitôt avorté de Marco Abdulla et de Stefan Dobrnjac (avril 1821). On trouvera une chronologie des différents soulèvements dans Mita Petrovié, Financije i ustanove obnovljene Srbije do 1842, p. 694-721, et leur histoire détaillée dans Gavrilovié, Miloë Obrenovié, t. IT, p. 501-629 ; cf. également (du point de vue juridique), Prodanovié, op. cit., p. 35.