LE MÉTROPOLITE ET LA CONSTITUTION DE DAVIDOVIÉ
Au début de janvier 1835, à l’appel de Radojkovié, de nombreux Knèzes se rendirent, suivis de leurs administrés en armes, à Kragu- Jevac. Mileta s'installa dans les locaux du Narodni Sud pour attendre que tous ses partisans se fussent rassemblés. Ceux-ci arrivaient sans cesse, mais sans provoquer le moindre désordre, et le caractère paci fique de cette immense manifestation empêchait le Knèze de recourir aux moyens de répression qu’il affectionnait habituellement dans une semblable circonstance. Aux côtés de Mileta, venaient bientôt se ranger, d’abord un ancien tatarin de Miloë, Stojan Simié, juriste de valeur qui n’avait pu effacer de sa mémoire les cinquante coups de bâton que le Knèze lui avait fait administrer en 1827, et ensuite Avram Petronijevié, ancien secrétaire du bureau du prince et grand favori de celui-ci. Miloë,atterré par ce mouvement dont il n’avait pu prévoir l’ampleur,semblait incapable de réagir. Quelques excès en province, auxquels participèrent des prêtres, l’amenèrent à penser que cette agitation avait des racines plus profondes qu’il ne l’avait pensé !, Pour la première fois, il s’apercevait avec découragement qu’il existait un fossé entre lui et ce peuple serbe dont il s’était toujours persuadé être l'interprète infaillible. À contre-cœur il s’inclinait et accordait la célèbre constitution de 1835, qui fut proclamée lors de la « Skupätina de la Visitation » de la même année.
Cette constitution, fort libérale pour l’époque, et qui garantissait les droits des « citoyens », en précisant les attributions du pouvoir exécutif, avait été rédigée par le Secrétaire du Knèze, Dimitrije Davidovié, sous l'influence des idées politiques françaises. Parmi ses 14 chapitres et ses 142 articles, il fallait relever la création d’un Conseil d’État, la plus haute autorité en Serbie après le Knèze (art. 45) 2. La nouvelle constitution réglait également les rapports de l’Église et de l’État :
Dans l’Église orthodoxe orientale, proclamait-elle, il n’y avait qu’un Métropolite serbe. Le nombre des évêques dépendait du chiffre de la population (art. 92). L’Administration intérieure de l’Église relevait du Métropolite et des autorités ecclésiastiques, qui devaient être définies par un oukaze postérieur en harmonie avec la Convention signée avec le Patriarche à Constantinople (art. 93). Le Métropolite et les évêques recevaient un traitement sur les caisses de l'État. La distribution des paroisses aux popes était réservée aux évêques qui n'avaient le droit de donner que les paroisses vacantes (art. 94). Le peuple serbe devait continuer à verser au clergé ce
1 Petrovié (Mita), Financije i ustanove obnovljene Srbije do 1842, t. I, p. 701.
2 Le « Dréavni Sovjet » succédait à l’ancien «Narodni Sud Srpski », mais avec une compétence très élargie (cf. l’article de D. Danié, Postanak srpskog dréavnog Saveta, dans la Pravda du 23 avril 1938).
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qu’il recevait habituellement jusqu'alors, jusqu’à ce que soient promulgués de nouveaux règlements (art. 95). Le clergé ne pouvait exercer en Serbie d’autres fonctions. Seul le Métropolite de Serbie, et en cas de besoin les évêques, pouvaient être appelés par le Knèze et le Conseil d’État en consultation pour des affaires ecclésiastiques (art. 90). Toute confession en Serbie avait le droit de célébrer librement son culte, suivant ses rites ; elle était placée sous la protection du gouvernement serbe (art. 97). La prestation de serment des sujets qui n’appartenaient pas à la confession orthodoxe orientale s’effectuait suivant les rites de leur confession (art. 98) *.
L'Assemblée nationale (Narodna Skupétina) voyait ses pouvoirs très augmentés : elle devait se réunir chaque année à la Saint- Georges pour approuver l'impôt. Le Prince était tenu de lui communiquer le budget sur lequel elle avait la faculté de formuler ses observations. Le 3 février 1835, le jour même de la promulgation de la Constitution, Miloÿ nommait 12 « conseillers d’État actuels » (Djejstoitelni Dréavni Sovjetnici), parmi lesquels on notait Koëa Markovié, Dimitrije Davidovié, Avram Petronijevié, Mileta Radojkovié, Vutié Perisié. Le président du Conseil d'État était Koëa Markovié. Lazar Todorovié devenait ministre de la justice, Dimitrije Davidovié recevait le portefeuille de l'Intérieur, Avram Petronijevié celui des Affaires Étrangères, Aleksa Simié celui des Finances, Mileta Radojkovié celui de la guerre. Les ennemis du Knèze l’emportaient numériquement sur ses amis.
Le Métropolite Petar était un des premiers bénéficiaires de cette révolution constitutionnelle. Si sa prudence ecclésiastique ne lui permettait pas de nourrir beaucoup de sympathies envers une manifestation populaire de ce genre, il ne pouvait que se réjouir des restrictions apportées au pouvoir personnel du Knèze. Il n’avait, d’ailleurs, pas été étranger à la rédaction dela Constitution de 1835, et avait conseillé introduction de stipulations nettement favorables à l’Église orthodoxe. Un article ne déclare-t-il pas que « le Knjaz devait être Serbe ou naturalisé serbe et professer en outre la religion chrétienne orthodoxe... ? » L'article 29 exigeait que la femme du prince pratiquât, elle aussi, la religion orthodoxe... ?. L’allocution
1 Prodanovié, op. cit., p. 55.
? C£. Zujovié (Mladen J.), op. cit., p. 99. M. Zujovié commente de façonun peu optimiste les articles : « Sans être clérical, le Serbe est resté fortement attaché à l'Eglise orthodoxe. C’est pour cette raison qu’on trouvera dans les Constitutions Serbes des prescriptions interdisant tout prosélytisme contrela religion orthodoxe aux autres communions chrétiennes. Les autres communions pourront toujours pratiquer publiquement leur culte en pleine sécurité, mais elles demeureront étrangères. » (op. cit., p. 99, n° 1).