LE MÉTROPOLITE ET LA CONSTITUTION DE DAVIDOVIÉ
que le Métropolite prononça le 4 février, au lendemain de la promulgation de la Constitution traduit assez bien les sentiments mélangés qu’il éprouvait à son égard : il saluait la promesse de « jours plus heureux », rendait grâces à Dieu du « don » qu'il faisait à la nation serbe !, Formule remarquable : pour lui la constitution n’était pas seulement accordée par le Knèze, mais octroyée par Dieu, ce qui évidemment, lui conférait un caractère sacré. Et il osait du haut de sa chaire métropolitaine rendre un hommage fervent à « cette providence divine qui humiliait les fiers. ». Lui qui était Serbe d'Autriche et n’avait jamais manifesté grande sympathie pour la mystique nationaliste serbe, 1l n’hésitait pas désormais à évoquer «les efforts séculaires du peuple serbe pour défendre sa foi, conserver sa langue, maintenir sa nationalité » et il exaltait sa dernière conquête : une constitution com me beaucoup (de nations) libres depuis tant de temps n’en ont pas. Il est vrai que Petar terminait son allocution par un éloge adroit du Knèze, mais on sent nettement qu’il a conscience que les temps de l’autocratie sont terminés désormais :
« Et puis, ce changement nous impose le devoir de rester fidèles à notre Knèze, par l’intermédiaire duquel Dieu nous a fait don de la Constitution et des lois. Oui, Père de la Patrie, Pieux Knèze et notre Maître, Tu es l'instrument par lequel la grâce céleste nous a donné le gage assuré de notre prospérité future. La volonté divine T’a choisi comme libérateur de notre patrie opprimée et comme fondateur de son bonheur... ? ». Et il insistait encore ‘sur la plus grande œuvre de Miloë, celle qui le rangeait au nombre des « hommes les plus glorieux de tous les siècles », et qui était l'octroi de la liberté. Le peuple devait rester fidèle à son Knèze « car c’est seulement par le maintien de la fidélité que la bénédiction divine se répandra à travers la Constitution que vous avez obtenue sur vous et votre descendance * ».
Si l’on tient compte de l’enflure familière à ce genre de littérature, on peut dire que le Métropolite exprimait, du haut de la chaire épiscopale, des opinions que nul n’aurait encore osé exprimer du haut d’une tribune. De telles idées n’étaient point étrangères à un
1 « Dans son sermon sur le texte : Le passé est passé, tout va devenir nouveau, le Métropolite Peter (sic), habile flatteur des deux partis, célébra la Serbie changée par l’oustav dû au Kniaze élu de Dieu et montra l’ Église, qu’il confondait avec
la patrie, guérie enfin de ses longues douleurs par une constitution telle que bien des nations civilisées l’envieraient». (Cyprien Robert, Histoire du Prince Milos, Revue des Deux Mondes, 127 mars 1843, p. 857.) Les considérations de Cyprien Robert sur l'attitude du Métropolite sont empreintes d’une certaine partialité : l est certain que Petar n’était encore suspecté de duplicité par aucun parti. 2 Ilié (A.), op. cit., p. 276.
8 Jbid., p. 277.
140 MILOË ET PETAR
Radojkovié ou à un Vutié, mais elles étaient encore obscures et com fuses pour la masse du peuple serbe. Malheureusement ce « don de- Dieu » n’eut pas le caractère de pérennité que lui prédisait Petar. Les premières difficultés rencontrées furent d’ordre international : le député du Knèze chargé de remettre un exemplaire de la nouvelle Constitution au ministre de Russie à Constantinople fut éconduit. L’oligarchie des conseillers essuya un autre affront lorsque le gouvernement ottoman eut refusé de reconnaître le nouvel état de choses. Miloë sut profiter de ces difficultés pour secouer la tutelle du Sovjet. Il écrivait le 30 mars 1835 à son envoyé à Constantinople, German :
€ Persuadez-leur (il s’agit du Ministre de Russie, Butenjev, et du Ministre des Affaires Étrangères Ottoman, Reis Effendi) que cette constitution n’est pas appliquée du tout chez nous et que les choses. vont tout à fait comme autrelois…. »
La constitution de la Visitation devait, en effet, rester lettre morte 1. Pour bien montrer que pour lui, elle n’avait jamais eu de réalité, Miloë se rendait en août 1835 à Constantinople, pour remercier le Sultan du Hatti-chérif et du droit héréditaire nouvellement in titué dans la famille du prince. Peut-être s’était-il réjoui un peu vite. Cor la « Constitution turque » de 1838 ne rendit point au Knèze serbe son pouvoir primitif.