PORTÉE RELIGIEUSE DE LA ( CONSTITUTION TURQUE
Le Hatti-chérif de 1838 («la Constitution turque »), tout en limitant l’autorité du Knèze par un renforcement de l'indépendance du Conseil (les membres de celui-ci au nombre de 17 ne pouvaient plus être destitués, tant que l’on n’aurait pas réussi à démontrer leur culpabilité), n’oubliait pas de mentionner l’Église à laquelle le Sultan avait consacré deux articles :
Art. 57 : « Comme les sujets tributaires de la Sublime Porte sont de l’Église grecque, Je leur ai donné la complète liberté d’exercer leur service divin d’après les cérémonies en usage ainsi que de se choisir avec Ton assistance (le Hatti-chérif était adressé par le Sultan à Miloë) et Ta surveillance leur Métropolitain et leurs évêques à la condition que, conformément aux canons de l’Église, ils soient soumis à l’autorité religieuse du Patriarche de Constantinople qui est le chef de l’Église et du Synode ?.
De même, il est conforme aux privilèges accordé; jadis par la
1 Memoari Stefana-Stevée Mihailovica, p. 282. ? Prodanovié, op. cit., p. 92.
Porte Ottomane à ses sujets chrétiens que les chefs du clergé administrent entièrement les affaires de l’Église en tant qu’elles n’ont pas de rapport avec les affaires politiques. D’autre part, les rémunérations et les dotations du métropolitain, des évêques et des institutions pieuses sont déterminées par le peuple. »
Art. 58 : « On déterminera en Serbie les lieux où le haut clergé se rassemblera pour tenir conseil sur les affaires concernant le métropolitain, les évêques et l’Église. »
C'était la première fois que l’Église était considérée comme une personne civile indépendante, non seulement à l’égard de la Porte, mais vis-à-vis du Knèze. Le Métropolite Petar porte assurément une grande responsabilité dans cette évolution de la « Sublime Porte » et ces deux articles n’ont été introduits que sur sa demande instante. On ne saurait dire qu’en réclamant une telle autonomie de son église, il ait travaillé directement contre Miloë, mais son intervention a singulièrement favorisé la réalisation des visées constitutionnalistes. Le Knèze était condamné à une impuissance complète entre un Conseil quasi-inamovible et qui lui était, dans sa majorité, hostile, et un haut clergé qui, sans le trahir, échappait désormais à son autorité directe !.
L'AFFAIRE DE TRESNJA.
Nul ne songeait à trouver étrange que Petar ait cherché à obtenir les privilèges assurant l’autonomie de son église du Sultan et non point de son prince chrétien, car on savait que, si ce dernier avait la faculté d'intervenir dans l’administration intérieure ecclésiastique, il ne pouvait modifier le statut de l’Église sans l’autorisation de la Porte. L’habileté du Métropolite avait consisté à s’adresser directement à celle-ci ?. Mais cette seule démarche rendait suspect le chef de l’Église aux yeux du Knèze. Au contraire ellele rapprochait desennemis de Milos.
Ce n’était pas un pur hasard si, l’année même de la promulgation de la Constitution de 1835, le Métropolite annonçait l’ouverture du premier séminaire. Un an plus tard il signait le Naëertanie. Bien que ce projet de réforme des autorités ecclésiastiques ait été depuis longtemps à l’étude, il n’est pas moins significatif qu'il ait dû attendre, pour entrer en vigueur, l’heure où l’on s’efforçait précisément de mener à bon terme les premières réformes politiques. On
1 Djordjevié (Nik.), op. cit., p. 41.
2 Djordjevié (Nik.), op. cit., p. 40-41.
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comprend mieux que Petar ait su excellemment profiter des difficultés dans lesquelles se débattit Miloë les années suivantes lorsqu'il fut réduit à accepter de la Porte cette Constitution qui, instituant cette fois des conseillers à vie, et désignant pour conseillers ses ennemis les plus acharnés, mettait pratiquement fin à son pouvoir personnel. Le Knèze cédait sous la pression d’influences étrangères, sachant que le groupe des constitutionnalistes était soutenu par la Russie, tandis que l'Angleterre, par l'intermédiaire du Consul Hodges, s’efforçait d'obtenir du libre consentement du prince les réformes devenues nécessaires ?.
Le Métropolite était, aux yeux de Miloë, d'autant plus compromis que la diplomatie russe, entre autres préventions qu’elle nourrissait à l’égard du prince serbe, lui reprochait de ne pas être suffisamment soucieux des intérêts de l’Église orthodoxe serbe ?. Comment Miloë ne pouvait-il pas être amené à penser qu’une telle accusation avait été suggérée aux Russes par des représentants de l’Église serbe, sinon par son chef autorisé ? Méfiant comme il l’était et toujours à l’affût d’intrigues réelles ou supposées qui s’ourdissaient contre lui, le Métropolite Petar lui parut plus d’une fois, avec ses allures be-
1 Temperley voit un paradoxe dans le fait que la Turquie absolutiste et la Russie du Tsar soutenaient le parti de la Constitution en Serbie, tandis que Palmerston et Louis-Philippe, champions du Libéralisme et du Parlementarisme, appuyaient les velléités d’autocratie de Miloë, et il rappelle les agissements du Consul d'Angleterre :
Hodges came to Serbiato persuade Milosh to remain a despot, about the same time as a Russian envoy came to teach him to be a Constitutional ruler (Temperley, History of Serbia, Londres, 1917, p. 223).
? Le Consul de Russie Vaëëenko était, s’il faut en croire Cunibert, passé maître dans ce travail de dénigration et de sape. Blanqui constatait, lors de son séjour dans la capitale serbe, qu’il jouait « exactement à la Cour de Belgrade le rôle des résidents anglais chez les princes indiens » (Voyage en Bulgarie, p. 81). Il parcourait les campagnes serbes, ne dédaignant pas de s’arrêter dans les auberges où il buvait avec les paysans et s’efforçait de convaincre les « têtes » de la commune : popes et Kmets. Le médecin de Miloë conte une scène qui se serait passée « dans un cabaret de Bélo Savatz » (Belosavci) et qui, s’il nous est impossible de vérifier son authenticité, traduit bien les préventions de la Russie sur « l’orthodoxie » de Miloë : « Qui sait, disait le consul aux paysans de Belotavei, qui sait si la Serbie ne va pas bientôt se voir inondée de missionnaires protestants qui feront la guerre à la sainte et vraie foi de la glorieuse Église orientale ? Il n’est pas de danger plus grand que celui-là ! A l’état de simplicité et d’innocence où se trouvent les Serbes, rien n’est plus facile que de les éloigner peu à peu de la religion de leurs pères et de leur faire embrasser le protestantisme sans qu'ils s’en aperçoivent. Par le peu de respect qu’ils portent aux dogmes religieux, par le mépris qu’ils affectent pour quelques saints commandements de l’Église (le jeûne et l’abstinence pendant les carêmes), Milosch et ses conseillers donnent à craindre qu’ils se soucieraient bien peu de protéger le culte et la religion nationale contre l’invasion de l’hérésie et de l'apostasie... » (Cunibert, op. cit., t. II, p. 494).
noîtes et apeurées, l’instigateur ou le complice d’une mystérieuse conjuration.
Au lendemain de la Constitution turque, il semble que le Métropolite ait eu conscience du heurt qui — tôt ou tard — ne pouvait manquer de se produire entre les Constitutionnalistes et le Knèze. Celui-ci, fait symptomatique, avait beaucoup perdu de son intransigeance primitive. On le verra, en dépit de sa proverbiale avarice, consentir sans protester à l’élévation des traitements des professeurs du Séminaire !. Bien plus, il proposera lui-même l’augmentation du traitement du Métropolite et des évêques ?. Le ton de sa correspondance avec le chef de l’Église reste amical, même en tenant compte des formules habituelles de politesse. Si l’on en croit le témoignage d’Atanasije Djordjevié, auditeur au Séminaire, invoqué par A. Ilié, les relations entre Miloë et Petar étaient en 1839 encore assez cordiales. Souvent le Knèze invitait le Métropolite soit à Pozarevac, soit à Kragujevac et s’entretenait longuement avec lui très amicalement. Petar lui faisait part de ses craintes ; il se voyait compromis malgré lui dans l’agitation politique qui allait croissant :
« Dans la conversation le Métropolite disait souvent combien il détestait terriblement le seul mot de politique. Un homme honnête, selon lui, ne sait pas penser une chose et en dire une autre, et le mot de politique lui semblait avoir la signification de canaillerie (ugursuzluk) et d’hypocrisie » 5.
Un autre texte moins connu d’Atanasije Djordjevié nous révèle mieux la nature véritable des rapports entre le Métropolite et le Knèze dans ces derniers temps :
« Le Métropolite Petar était dévoué au Knèze Milos, mais à la fin il ne sympathisait plus avec lui, comme il me le disait quelquefois, parce qu’il (le Knèze) voulait commander et au capitaine et au Kmet et au gendarme et au pope et à tout le monde, et maintenant cela ne convenait plus (a to sada ne ide) * ». Atanasije ajoutait que lors des premiers complots organisés par les Constitutionnalistes et les Obrenoviceviéi (cette appellation apparaissait alors pour la première fois) les uns et les autres se rendaient souvent chez le Métropolite pour se plaindre. Mais jamais le prélat n’appuyait un parti ou un autre :
« Il conseillait la conciliation et l’entente, et c’est pourquoi aucun des deux partis ne lui était attaché. Mais ils le respectaient tous
1 Ilié (A.), op. cit., p. 365.
2 Ilié (A.), op. cit., p. 315.
8 Ilié (A.), op. cit., p. 377.
4 lié (A.), op. cit., p. 381.
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cependant pour son esprit éminent et pour sa mesure » *. C’est en effet une notation très fine. Petar ne s’était pas fait d’amis en raison même de sa modération. À l’heure où tous prenaient position, il espérait, en sa qualité de chef spirituel, rester au-dessus de la mêlée politique. Mais la chose ne lui était désormais plus possible. Milos, résolu à ne pas accepter la tyrannie des Constitutionnalistes, avait décidé de s’adresser directement au peuple, et de le soulever contre le Conseil, par l'intermédiaire des Kmets qui lui étaient restés fidèles. Dans la première quinzaine de mai 1839, la garnison militaire de Kragujevac se révoltait en faveur de Miloë : les insurgés lui envoyaient aussitôt un message de fidélité. Miloë qui avait encouragé secrètement le soulèvement fut effrayé par son œuvre. Il se contenta d’envoyer aux soldats de vagues conseils de modération. Mais il était déjà trop tard. Les détachements de cavalerie de Cuprija joignaient les mutins de Kragujevac. Conseillers et Ministres eurent alors l’idée géniale de mettre fin aux velléités d'indépendance du Knèze en lui confiant la répression d’une sédition qui ne s'était faite qu’en sa faveur. Milos inconscient conférait les pleins pouvoirs et le commandement de l’expédition punitive à Vuëié Perisié nommé provisoirement predvoditely ?. Ce dictateur militaire avait sous ses ordres |” « armée nationale », c’est-à-dire des milices paysannes levées en toute hâte. Il lui fallait agir vite. Le 14 mai, les insurgés étaient déjà au pied des collines de Kosma], à 11 kilomètres au nord de Mladenovac. Il était nécessaire de les arrêter à tout prix et « l’armée nationale » n’était pas encore prête. Milos aux abois, devinant ce qui lui adviendrait si les insurgés parvenaient à infliger une défaite aux troupes loyales, résolut d’envoyer au devant des insurgés, une délégation composée de son aide de camp, le colonel Arsenije Andrejevié, et de deux hautes personnalités ecclésiastiques, l’évêque d’UzZice Niéifor et le Métropolite Petar. La délégation avait pour mission de convaincre les soldats révoltés que leur Knèze n’était menacé par aucun danger et qu’il n’était nullement, comme ils le croyaient, «le prisonnier du Conseil ». Nous avons, de cette rencontre mémorable entre les insurgés et le
Métropolite, plusieurs rapports dignes de foi $. Les Srpske Novine racontent l’affaire de façon assez pittoresque 4. :
1 Ilié (A.), op. cit., p. 381.
? Memoari Stefana-Stevèe Mihailoviéa, p. 125.
# Les notes annexées aux souvenirs du Cunibert sont muettes sur le rôle joué par le Métropolite Petar. Son intervention personnelle y est même passée sous silence. (Sur l’affaire de Treënja, cf. Cunibert, op. cit., t. II, p-. 590. Voir aussi Stranjakovié, Vuéiceva buna, p.9 ; Petrovié (Mita), Financije i ustanove obnovljene Srbije do 1842, p. 709-19, et enfin Ilié, op. cit., p. 372).
4 Srpske Novine, n° 20, 1839.
« C’est ainsi que le 14 de ce mois (de mai), le jour même de la Sainte Trinité, les envoyés du Prince (Petar, Niéifor et Andrejevié) s’en allèrent, et que Vuëié, au même moment, rassembla ici beaucoup de Belgradois armés à la tête desquels fut placé le membre du Conseil} Vula Grigorijevié ».…
De tous les côtés, des paysans armés accouraient des villages les plus proches du district de Belgrade, envoyés par leurs Kmets, « de telle sorte que vers midi, il y avait environ 3.000 hommes — citadins ou paysans — qui s'étaient rendus à l’auberge de Rakovica. » À ce moment on apprend que les insurgés se sont arrêtés à TreSnja (plateau au sud de l’Avala). Après un jour de négociations, la totalité des insurgés se rendait.
Les Srpske Novine ne parlaient pas du rôle joué par Petar. Atanasije Djordjevié est plus explicite. Avant de partir au devant des insurgés remplir sa mission conciliatrice, le Métropolite lui aurait dit :
€ Ils ont mis à mes côtés l’évêque Niéifor, lui qui est contre le seigneur Jovan (Obrenovié). — C’est déjà «leur » homme (aux Constitutionnalistes). — Je ne sais pas ce que le Gospodar sait sur cette émeute » ! Atanasije prétend aussi que le Métropolite ayant cherché à obtenir des éclaircissements et des instructions auprès du Knèze, celui-ci lui aurait donné pleins pouvoirs, tout en se refusant à le conseiller. Le Métropolite, après cette entrevue, aurait ensuite tracé devant Atanasije un tableau vraiment saisissant de la solitude que l’on avait peu à peu imposée au Knèze. Ce dernier s'était plaint de ne plus rien savoir de ce qui se passait autour de lui, car on avait, peu à peu, éloigné tous ses proches. Seul Arsa (Arsenije Andrejevié) avait été maintenu à son poste de ministre de la Cour. C’est la raison pour laquelle Petar avait demandé qu’on adjoignît à la délégation projetée cet homme de confiance de Milos ?. Face aux insurgés et bien qu’il n’aimât guère parler aux foules, le Métropolite avait eu le courage de prendre le premier la parole. Il avait lu aux soldats l’ordre que leur intimait le Knèze de rentrer immédiatement dans leurs casernes sous la foi d’une amnistie générale. Puis, dans une courte harangue, il avait démontré aux émeutiers les graves conséquences que pouvait entraîner pour eux comme pour la nation serbe tout entière la prolongation du désordre. Il concluait, en les adjurant au nom du Knèze de se soumettre et de regagner leurs garnisons *. À la mention de Miloë un tumulte se produisit
1 Ilié (A.), op. cit., p. 378.
2 Ilié (A.), op. cit., p. 379.
3 Memoart Stefana-Stevée Mihailoviéa, p. 127.
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dans la masse des insurgés et de nombreux soldats s’écrièrent qu’ils n’avaient à écouter personne et qu'ils savaient fort bien que les velikaëi avaient livré le Gospodar au Vizir dans la citadelle ! Petar réussit enfin à les apaiser, mais il dut consentir, malgré l’opposition violente de Vuëié, à ce qu’un sovjet de cinq soldats se rendît auprès du Knèze, sans doute pour s’assurer qu’il était vraiment « libre ». C’est à ce moment que commence à se manifester l’inimitié qui existait depuis longtemps déjà entre Vuëié et Petar. Le farouche tribun, qui ne poursuivait pas d’autre but que l’isolement complet du Knèze, ne voulait pas permettre à des représentants de l’armée, qui étaient sans doute de vieux camarades de combat, de correspondre directement avec Miloë. Il devait, au reste, réussir dans ses desseins : le Knèze de plus en plus désemparé abandonnait définitivement à Vuëié ces pleins pouvoirs qu’il eût dû lui retirer une fois que le soulèvement aurait été étouffé. Stevéa Mihaïlovié a dépeint ces heures de confusion et d'incertitude par une phrase magnifique : |
« Personne ne sait plus rien, personne ne sait plus de quiil dépend: on ne voit plus au-dessus de soi la tête qui commande... » *.
Milo$, découragé, ne tint pas compte de quelques adresses de fidélité qui lui parvenaient encore de la province et lorsque conseillers, ministres et hauts dignitaires vinrent cérémonieusement requérir sa signature au bas d’un acte d’abdication perfidement préparé à l’avance, il s’exécuta sans un mot et remit au Métropolite le texte ratifié de l’Otrecenije ?. Le Conseil était désormais seul maître des destinées serbes. Milo$ ayant abdiqué en faveur de son fils aîné Milan, et celui-ci étant très malade, une Régence se constitua avec Jevrem Obrenovié, Avram Petronijevié et Toma Vutié- Perisié *. Aucun des trois n’était l’ami personnel du Métropolite.
Le MÉTROPOLITE PETAR ET LE PREMIER RÈGNE Du PRINCE Micner La Vuciceva buna.
Les Conseillers profitèrent de l’interrègne entre le départ de Milos (VI-1839) et l’arrivée de Michel, héritier après la mort de son frère Milan (111-1840), pour agiter le peuple en faveur des Karadjordjevié, préparant ainsi les troubles qui devaient mettre rapidement un terme au premier règne du Prince Michel 4. Il est
1 Memoari Stefana-Stevée Mihailoviéa, p. 305. 2 Stranjakovié, Vuéiceva buna, p. 12.
* Srbske Novine, 28 juin 1839, n° 28.
4 Memoari Stefana-Stevée Mihailoviéa, p. 139.
extrèmement intéressant de noter quelle fut l’attitude du clergé dans cette période d’attente ainsi que pendant les premiers jours du règne du nouveau Knèze. Le prieur (Nastojnik) du monastère de Manasija, qui faisait une tournée en province pour recueillir les oboles, participait à sa façon à cette campagne de dénigrement contre la dynastie de Miloë. Beaucoup de fidèles lui demandaient ce qu’il pensait du Knèze Michel, et le prieur avait coutume de répondre qu’il s’étonnait fort de ce qu’ils s’en occupassent tellement, « alors que chacun d’eux peut être Knèze »!. Sous cette forme naïve et perfide on trouve cependant une croyance déjà anciennement enracinée chez les masses paysannes serbes de l’époque : si le titre de Knèze était devenu héréditaire en vertu d’un hatti-chérif du Sultan, le peuple devait décider de la légitimité de tout changement de souverain par une élection en bonne et due forme. Même aux jours de la toute puissance de Miloë, le Métropolite déclarait sans ambages qu’il n’était que « l’instrument », le canal à travers lequel la grâce divine se déversait sur le peuple serbe. Dieu seul était éternel, tandis que ses instruments (souverains et dynasties) changeaient et se succédaient les uns aux autres. Ainsi, le fossé qui séparait Michel du Conseil et de l’ensemble du parti constitutionnaliste se creusait de plus en plus, affectant désormais, non plus le petit clan des gens au pouvoir, mais la nation même et la divisant en partis hostiles. Ce qui jadis n’était qu’une rivalité personnelle entre le Knèze, vieilli et autoritaire, et une poignée d'hommes influents, revêtait désormais un caractère de violence et de permanence infiniment plus grave. Jusqu'ici on parlait de constitutionnalistes et de « partisans des Obrenovié » (Obrenoviceviéi), et voici qu'apparaissait dans la confusion générale un nouveau parti, celui des Karadjordjeviéi. De groupements politiques véritablement organisés on ne saurait parler : tantôt le noyau de rassemblement était un homme comme Vuëié, tantôt un prétendant au trône princier, tantôt enfin un fonds commun d’antipathies et de méfiances à l’égard du pouvoir absolu ; très rarement une conviction réelle ou un idéal politique. Stranjakovié a fort bien montré comment, dans cette division de plus en plus grande des esprits, même les partisans des Obrenovié étaient incapables de rester unis : les uns travaillaient en vue d’assurer le retour en Serbie de Miloë, seul suffisamment énergique selon eux pour mettre fin à la terreur des Constitutionnalistes ? ; d’autres avaient foi dans les méthodes de douceur et de conciliation de Michel. (Dès les mois d’avrilet de
1 Stranjakovié, Vlada Ustavobranitelja 1842-1853, Belgrade, 1932, p. 3, n°3, 2 Stranjakovié, Vlada Ustavobranitelja, p. 3.
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mai 1842, Vuüié et Milutin Garaÿanin étaient autorisés à revenir en Serbie. Ils mirent à profit leur séjour en travaillant à ruiner ce qu’il restait d'autorité au Knèze !. Ce dernier affaiblit lui-même sa position en rendant plusieurs ordonnances impopulaires. Tout d’abord en plaçant à un haut poste de commandement militaire un étranger, le général Ivan Danilovié, qui fut nommé naëelnik garnizonog vojinstva. Miloë lui-même, de son exil, déclara que son fils avait agi maladroïtement et disait avec son bon sens habituel :
« Danilovié était un fonctionnaire russe à la retraite, et s'il avait été utile dans l’Empire russe, ils l’auraient gardé là-bas ? ». Une autre mesure de Michel fut fort mal accueillie : l’élévation du taux de l'impôt que les Régents, par démagogie, avaient abaissé de 6 à 5 thalers.
Les partis qui s’affrontaient dans le pays cherchaient un concours à l'étranger. Les ennemis du Knèze avaient déjà réussi à se concilier le gouvernement ottoman ; ils trouvèrent une nouvelle alliée dans la Russie. En ce temps de crise, beaucoup pensaient à en appeler à la plus haute autorité spirituelle de Serbie, mais le Métropolite Petar n'avait rien des qualités d’un guide politique ; quant aux autres hauts prélats de cette époque, ils pouvaient souhaiter l’avènement de temps meilleurs et l’apparition de formes plus modernes d'administration pour la Serbie, sans renoncer à leur fidélité à la dynastie régnante, consacrée par des serments solennels, sanctionnée par l'amitié. Le Métropolite Petar n’avait aucune raison d’adhérer à l’opposition contre le nouveau Knèze. Quand ce dernier était entré à Belgrade, le Métropolite avait été le premier à venir le saluer #. Michel l’aimait beaucoup. Parfois le vieux prélat remerciait Dieu d’avoir eu enfin pitié et d’avoir pardonné au peuple serbe en lui envoyant ce jeune homme qui restaurait l’antique gloire de la Serbie 4. Il ne faut pas oublier qu’il avait été pendant deux ans son précepteur et qu'il connaissait bien son caractère. L’historien russe Nil Popov ne partage pas cette opinion et prétend (en s’appuyant sur les notes et les souvenirs de Stevéa Mihaïlovié, Jevrem Grujié, Milovan Jankovié) que «le Métropolite Petar avait toujours travaillé contre le prince Michel... 5 ». Cette assertion nous paraît peu conforme au naturel de Petar. Ce qui est plus vraisemblable c'est que ce dernier ait été véritablement dérouté par l’opposition
1 Stranjakovié, op. cit., p. 5.
? Stranjakovié, Vuciéeva buna, p. 44.
# Ilié (A.), op. cit., p. 382.
5 Nil Popov, Serbija poslé,pariëskago mira, Moscou, 1871 (cité d’après la trad. serbe, Belgrade, 1872, p. 158).
grandissante au Knèze, et désorienté par cette nécessité de «prendre parti » qui s’imposait aux hommes de 1842. Son incertitude, ses hésitations le firent passer pour un homme en lequel on ne saurait avoir confiance.
En mai 1840, de violentes manifestations ayant éclaté à Belgrade contre le Prince Michel, on avait fait appel au Métropolite pour « faire entendre aux hordes effervescentes des paroles de paix », selon l'expression du Consul de France, mais il n’avait guère réussi . Au mois de novembre de la même année, il ne pouvait empêcher des prêtres d’aller fomenter des troubles devant le Konak de Topëider ?.
Chez le peuple, et surtout à Belgrade, Petar n’était plus aimé : les petites gens estimaient qu’il jouissait d’un trop gros traitement (celui-ci venait, précisément, d’être augmenté). Des bruits absurdes couraient même sur sa mauvaise conduite. La classe cultivée, dit Popov, trouvait qu’il s’occupait peu du « progrès de l’Église » 8. Les réformes qu’il avait en effet entreprises au sein de l’Église n'étaient guère accessibles à la compréhension d’une population arriérée. On n’hésitait pas à le rendre responsable des fautes de certains prêtres. Beaucoup de représentants du bas clergé et la plupart des archiprêtres lui étaient hostiles. Son impopularité apparut clairement lorsque des séditions éclatèrent, fin avril 1840, dans l’arrondissement de la Kolubara dans le but d’affranchir le Knèze de la tutelle des constitutionnalistes. C’était une répétition de l’affaire de Tre$nja. Dès que le Prince Michel apprit ce soulèvement, il décida de parler en personne aux insurgés, accompagné du Consul de Russie Vastenko et du Métropolite Petar. Ils rencontrèrent le peuple près de Topéider. Des cris de haine et de colère s’élevèrent contre Gara$anin et Simié, mais Vasëenko et le Métropolite ne furent pas épargnés 4. Si l’on en croit Stevéa Mihaïlovié, le prélat était tout déconcerté de se savoir si peu aimé :
‘« À Belgrade, conte Stevéa dans sa langue savoureuse, je vis le Métropolite Petar suivi de deux ou trois prêtres sortir du vieux Konak du Knèze (où se trouve actuellement la Patriarchie) et se rendre au nouveau Konak (qui est maintenant encore en face l’ancien) dont le carrosse dela Princesse Ljubica sortait pour se rendre à Topüider. Quand la Princesse parut, le Métropolite leva les bras, puis s’écria : «Mon Dieu ! Madame, mais qu’est-ce qu’on fait de moi ? » Madame demande : «Mon Dieu, Monsieur, qu’y a-t-il ? » Et le Métro-
1 Aff. Étr. Bucarest, 15 mai 1840.
2 Aff. Étr. fs. Belgrade, 17 novembre 1840.
3 Nil Popov, op. cit., p. 158.
4 Stranjakovié, Vuéiéeva Buna, p. 30.
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polite de répondre :« Comment, qu'est-ce qu’il y a, quand des fripons qui sont venus avec cette foule de Toptider m'ont appelé vaurien, traître, malfaiteur ! Dieu sait ce qu’ils ne m'ont pas dit ! » La Princesse : « Allons, Monsieur, rendons-nous à Topèider et racontons cela à Michel ! » Le Métropolite : « Je ne veux pas aller là-bas.» La Princesse : «(Mais pourquoi, Monsieur, n’iriez-vous pas chez le Knèze, pourquoi tous ne seraient-ils pas auprès de lui pour l’aider en un tel moment ? » Et elle renouvelle son invitation. « Je ne veux pas, moi (répond Petar), quand ces gens crient contre moi. » (La Princesse) l'invite à nouveau : « Venez, Monsieur, je vous en prie, chez le Knèze. » Mais le Métropolite retourne chez lui en grommelant. La Princesse s’écria alors : « Ne t’en prends qu’à toi-même » (sam sebe na to navodi$). Elle monta dans son carrosse et partit pour Topüider !.»
Ce récit, naïf mais coloré, révèle la situation délicate dans laquelle se trouvait le Métropolite. Peu sympathique chez le peuple, suspect désormais auprès de la Cour, il semble toutefois avoir simplement manqué de décision. Le consul de France à Belgrade, qui le connaissait bien, disait de lui : « Je ne puis le croire susceptible d’aucune conviction sincère ? ».
Ni les amis ni les ennemis du Knèze ne ñe lui pardonneront. Il n’était plus temps, en effet, de tergiverser. Vuüié, décidé à mettre fin au régime des Obrenovié en Serbie, soulevait à nouveau, mais en sa faveur, la garnison de Kragujevac. Il pouvait écrire à un de ses amis :
« Un des buts principaux est atteint. Nous avons pris Kragujevac. Nous avons entre nos mains les soldats, les canons et toutes les munitions. Je me trouve ici avec le peuple du district de Kragujevac et j'attends à chaque instant que viennent se joindre à moi les districts de Cuprija et de Jagodina, et aussitôt je marche sur Belgrade. Voyez de votre côté à marcher sur Belgrade avec le peuple. Les officiers et les soldats d’ici ont tous, jusqu’au dernier, juré de ne pas nous trahir et de nous suivre à travers l’eau et le feu ® ».
Le conjuré auquel Vuëié écrivait avec tant d’assurance était précisément un prêtre : l’archiprêtre Matija Nenadovié, type du prélat d'opposition et ennemi juré de la dynastie régnante. Diplomate habile, vite tombé en disgrâce sous Miloë, Nenadovié avait été un des premiers constitutionnalistes, et le partisan convaincu d’une politique russophile. Sa haine contre Michel avait grandi pendant le court laps de temps qu’il avait passé en exil en 1840. Il devait être
? Memoari Stefana-Stevèe Mihailoviéa, Belgrade, 1928, p. 152. 2 Aff. Étr. fs. Belgrade, 20 décembre 1844.
3 Stranjakovié, op. cit., p. 16.
un précieux auxiliaire pour Vuëié, qui lui avait confié le soin d’organiser l'insurrection dans le district de Valjevo 1.
Le cas de Nenadovié était loin d’être isolé, et d’assez nombreux représentants du clergé ont contribué à la chute de Michel comme ils avaient participé à celle du père ? : Stevéa Mihailovié, préfet du district de Caëak et partisan ue du Knèze, en Fait lui-même l'observation. Il cite un exemple suggestif de l’agitation menée par certains prêtres dans les campagnes. L’un d’eux, dans la région de Dragatevo, poussait sans cesse le peuple à la "Ébelson et était un des facteurs les plus actifs du mécontentement qui présida au mouvement révolutionnaire de Vuëié. Stevéa le fit appeler, et lui demanda quel était son but en poursuivant une telle campagne. L’archiprêtre perdit contenance, allégua qu’«il n’était pas contre les autorités » et encore moins contre la dynastie, et fit un panégyrique du Gospodar, en louant ses mérites et son passé glorieux :
« Et son fils a secouru le clergé serbe. 5 ».
Il terminait cet éloge dithyrambique par un serment solennel de fidélité aux Obrenovié. Tels étaient ces hommes d’église, peu faits pour inspirer la confiance à l’un ou l’autre parti en lutte, loyalistes en paroles, mais accomplissant en secret leur travail de mine. L’évêque de Zièa, Niéifor, « principal er de la politique constitutionnaliste » dans le district d’UZice 4, n’était pas inactif : hostile déjà à Milos, il lui avait été agréable de participer à cette délégation qui arrêta la marche des soldats décidés à délivrer le Knèze de la tutelle du Sovjet. Lorsque, dans son district de Caëak, Stevéa s’efforçait de réunir le plus de forces loyales possible pour Le opposer à Vuëié, Nicifor, évêque de Catak, réussissait à paralyser son action. Stevèéa conte comment, la foule s’étant assemblée devant le Konak épiscopal de Caëak, une troupe d’insurgés faits prisonniers vint à passer sous la surveillance d’éléments loyalistes,
« Je les fis enfermer dans des chambres et garder, dit) Stevêa, jusqu’à notre départ (de Caëak).… Quand l’'Évêque (Niéifor) vit quel accueil le peuple réservait à ses amis chargés de chaînes, 1l ferma toutes ses fenêtres et sa porte. Nous n’y toucherons pas (à l'Évêque). Naturellement, c’est assez pour ce prêtre de craindre, d’avoir des remords de conscience et de ne pas oser sortir. 5 ».
1 Ibid.
? He croire que le clergé serbe était passablement changeant dans ses opinions, car Stevéa Mihailovié conte qu'ayant interrogé un grand nombre de prêtres en 1858, la plupart d’entre eux s étaient montrés favorables au retour des Obrenovié (cité par Nil Popov, op. cit., p. 16).
3 Memoari Stefana-Stevée M Ratloviéa p- 169.
4 Stranjakovié, Vuéiéeva buna, p. 62.
5 Memoari Stefana-Stevèe Mihailoviéa, p. 175.
4152 MILOË ET PETAR
Cette attitude du haut prélat surprenait Stevêa Mihaiïlovié. Avant d’entraîner tout son monde à la rencontre de Vuëié, il lui avait tenu un langage rude mais non exempt d’une certaine due. étrange chez cet homme dépourvu de culture. Comme Vuëié, dans une circulaire qu’il avait envoyée à tous les staresine du district de Caëak, avait proclamé le devoir de chacun de défendre les droïts concédés au peuple par le Sultan et d’avoir confiance dans son Commissaire, Stevéa, dans une belle envolée, demandait ironiquement au peuple depuis quand il avait pris l'habitude de s’adresser à un Commissaire de la Porte pour faire régner la liberté en Serbie. Où était-il ce Commissaire providentiel quand, après la fuite de Karadjordje, on torturait les vieillards et les enfants, on violait les femmes, on saccageait les églises ? Et il retraçait avec réalisme les épreuves effroyables qu'avait dû traverser l’Église serbe avant de trouver dans les Obrenovié ses libérateurs et ses protecteurs. Il fallait avoir vraiment oublié ce long martyrologe pour que tant de prêtres consentissent aussi aisément à s’allier aux Musulmans, ne serait-ce que pour chasser le Knèze : !
Ce dernier, lorsqu'il se vit abandonné de ses dernières troupes, refusa du moins de se réfugier dans la citadelle, auprès de Djamil- Pacha, comme lui conseillait le consul de Russie à Belgrade, Vasèenko. Il ne lui restait plus qu’à passer en Autriche, ce qu'il fit dans la nuit du 25 au 26 août 1842, laissant, selon l’expression de Vuëié, « la nation sans tête ? ». Atanasije Djordjevié dépeint la conduite du Métropolite au moment du départ du Knèze :
« Quand le Knèze Mihaïlo en 1842 fut écarté de Serbie et passa à Zemun avec sa suite et ses ministres, je revenais de Mehadia par Zemun, et là nous rencontrâmes le Métropolite qui était venu auprès du Knèze. Vutié campait avec son armée à Vraëar. Le lendemain, des pourparlers commençaient à s’engager dans le but d’obtenir le retour du Knèze, puisque personne n’avait rien contre lui, mais que lon se plaignait seulement de ses ministres. »
(Le point de vue d’Atanasije est intéressant, car il prouve que, même après la fuite du Knèze, on ne considérait pas encore la situation désespérée pour les Obrenovié).« En m’en allant auprès du Métropolite, je le trouve troublé et 1l me dit dans la conversation : «Que le Knèze revienne seulement et qu’il empêche un grand malheur pour notre pauvre Patrie. Tout peut facilement s’arranger après et les ministres peuvent revenir. Oui, il ne peut pas y avoir d’autre
1 Memoari Stefana-Stevce Mihailoviéa, p. 177. ? Stranjakovié (Drag.), Vlada Ustavobranitelja, p. 23-24 et Vuciceva buna, p. 75.
Pas
solution que le retour du Knèze. Nous, ne nous en allons pas mais restons 101». Je lui fais remarquer : «Mais qui travaillera alors au retour du Knèze si vous ne rentrez pas (à Belgrade) ? Vous êtes en bons termes avec Petronijevié et les autres, et c’est maintenant le plus grand facteur (de la situation politique) ; par ailleurs, vous avez prêté serment, vous avez le devoir de défendre l’Église et le clergé, et vous savez que presque tout le clergé est derrière son Knèze légitime : qu’adviendra-t-il d’un clergé exposé à l’anarchie et à la licence ? Personne ne le protègera ni le défendra ! ».
Sans doute Atanasije était un peu trop confiant en répondant de l’entier loyalisme du clergé, mais dans les grandes lignes son raisonnement était juste : nul n’aurait mieux été qualifié que Petar pour une intervention auprès des constitutionnalistes, à supposer qu'il ait véritablement joui auprès de ceux-ci de quelque influence. Mais il savait déjà qu’il ne pouvait plus rien. La suite du récit d’Atanasije nous le prouve :
« Tu as raison, mon fils, lui aurait répondu Petar, je vais maintenant à nouveau chez le Knèze, pour voir ce qu’il dira. » — « Deux heures plus tard il revient et dit que nous nous préparions et partions pour Belgrade. Nous traversons la Save vers 10 heures et lui (Petar) se rend tout de suite au Conseil où étaient tous les grands. » Le Métropolite leur explique son attitude et leur propose de rappeler le Knèze.
Ses raisons, à en croire notre chroniqueur, auraient trouvé un écho chez la plupart des conseillers et principalement auprès de l’archiprêtre Matija Nenadovié (ce qui paraît assez invraisemblable lorsqu'on connaît la personnalité de ce constitutionnaliste de la première heure...). Bref, Petar était tout à fait satisfait :
« Mon fils, disait-1il à Atanasije, après mon discours et mes explications, ils étaient tous de bonne humeur, et j'espère que cela ira bien. »
Le lendemain 1l dut déchanter :
« Au moment où il pénétrait dans la salle du Conseil, Pavle Stanisié s’écria le premier : « Qui veut nous parler du passé ? Il n’ya point lieu de le faire ici ! » Le Métropolite aurait répondu que « tous avaient le droit et le devoir de parler et de s’occuper du bien du pays et de la nation, puisqu'ils en avaient fait le serment et que celui qui prétendait l'empêcher de le faire n’était pas patriote ».
Ce n’est donc — d’après la version de Djordjevié — qu’à ce moment seulement que le Métropolite se serait aperçu que l’on pensait à élire un nouveau Knèze. Revenu « tout humilié » auprès de son
1 Ilié (A.), op. cit., p. 382.
154 MILOË ET PETAR
élève, il lui avait dit: «Ils ont tourné maintenant une autre page (Sad okrenuli drugi list) et ils ne veulent plus entendre ce dont on parlait hier 1».
En vain le prélat avait-il retracé sous les yeux des Conseillers le tableau funeste des conséquences de la discorde, en vain leur avait-1l rappelé les souvenirs encore frais de la servitude et de l'oppression étrangère,il n’était pas parvenu à convaincreles constitutionnalistes. Ceux-ci lui refusèrent même le droit de se faire l’interprète auprès du Knèze de la décision du Conseil. Le Métropolite aurait pensé alors à se réfugier auprès de Michel mais serait revenu sur sa décision, Atanasije lui ayant fait observer qu’il était désormais impossible de s’embarquer, les rives de la Save et du Danube étant sévèrement gardées. Tout ceci paraît bien étonnant : il est bien difficile d’admettre que le Métropolite ait pu apprendre le lendemain seulement de la fuite de Michel l’intention des constitutionnalistes d'appeler sur le trône un représentant de la dynastie rivale. Ce dévouement aveugle à l’ancien Knèze, surtout en un tel moment, ne s’accorde guère avec ce que nous savons du caractère de Petar qui, s’il était ferme quand il s’agissait de défendre l’autorité hiérarchique vis-à-vis du bas clergé, manquait totalement d’énergie dans la vie politique ?. Lorsque Vuëié eut convoqué, le 1€T septembre 1842, à Vraëar, la Skupitina qui devait procéder au remplacement de la dynastie déchue, le nom d’Aleksandar Karadjordjevié fut acclamé par tous. Une commission des représentants les plus autorisés du régime constitutionnaliste fut chargée de saluer le nouveau Knèze, auquel le Métropolite Petar lui-même tint un discours de bienvenue 5. Iln’avait pas fallu beaucoup de temps pour que le prélat acceptât la révolution qui venait de s’accomplir sous ses yeux.
RÉFORMES RELIGIEUSES SOUS LE PREMIER RÈGNE DU PRINCE MicueL.
Le peu de temps pendant lequel le prince Michel est resté au pouvoir au cours de son premier règne avait bien été employé par l'Église 4. Michel avait même tenu à recevoir à l’occasion de sa prise de pouvoir une bénédiction spéciale du Métropolite que le Consul
1 Le témoignage d'Anastasije Djordjevié est reproduit par A. Ilié, op. cit., p. 383 (voir également du même auteur : Moji dozivljaji, Belgrade, 1931, p. 63-64. Cet ouvrage saisi aussitôt après sa parution est très rare).
? Stranjakovié, Vlada Ustavobranitelja, p. 86.
3 Stranjakovié, Vuciceva buna, p. 81.
“ Cf. Stranjakovié, Srbija od 1834 do 1858 godine, Belgrade, 1937, p. 36-41
auteur a eu recours à des archives privées inédites. :