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LE MÉTROPOLITE PETAR ET LA POLITIQUE DE LA SERBIE

Knèze de Serbie. Estimant que cette élection n’avait pas eu le caractère de liberté et de légalité nécessaire, elle exigeait son renouvellement !. Le Tsar envoyait en Serbie un observateur, le Baron Liven. Stranjakovié conte que l’ex-Knèze Michel avait pu remettre à l’envoyé russe, lors de son passage à Zemun, un mémoire défendant sa cause et se terminant sur cette affirmation que « ce n’était pas Michel Obrenovié qui était ici en question mais la Justice ? ». Le baron Liven fut accueilli froidement à Belgrade, mais comme nul ne s’avisait de résister à la volonté impériale, le Gouvernement et le Conseil décidèrent de convoquer le 4 juin 1843 une Skupätina qui serait chargée de ratifier la première élection du Knèze. Cette Skupétina serait élue par un corps électoral comprenant un député par commune rurale, deu x députés par commune urbaine, 4 députés pour Belgrade, des préfets de district assistés chacun d’un ou deux préfets d’arrondissement, des présidents de tribunal de district assistés chacun d’un autre membre du tribunal. Enfin, pour ajouter à la dignité d’une telle assemblée et bien en faire ressortir le caractère solennel, on avait décidé d’y faire largement participer le clergé : le Métropolite, en tête, avec tous les évêques, mais aussi le bas clergé qui devait envoyer deux réguliers par paroisse, et 3 ou 4 par diocèse, deux prêtres séculiers par district $. Deux constatations s'imposent aussitôt : la prédominance significative que l’on accordait cette fois à l’ordre monastique, et en contrepartie la faible représentation des séculiers. Le Métropolite était désigné pour jouer le rôle d’arbitre et donner en quelque sorte une consécration religieuse aux décisions de la SkupStina. En réalité l’élection se fit dans les conditions de tumulte et de démagogie qui étaient à prévoir. La SkupStina qui se tint à Topüder et qui réunit près de 2.000 députés, bien qu’elle acclamât Aleksandar Karadjordjevié, ne procéda pas toutefois à sa réélection qui ne fut rendue effective que par la Skupétina du Vidovdan (1843), sans que les partisans des Obrenovié soient parvenus à s’y faire représenter comme ils l’avaient espéré à un certain moment *.

Quelle fut au milieu de cette agitation populaire l'attitude du Métropolite Petar ? Ici encore, nous devons recourir aux renseignements — qui ne concordent pas toujours entre eux — d’un Atanasije Djordjevié. |

L'ancien disciple du Métropolite avait déjà décrit ses efforts infructueux pour faire admettre au Conseil l’éventualité du retour

1 Stranjakovié, Srbija od 1834 do 1858 godine, Belgrade, 1937, p. 49. 2 Stranjakovié, Vlada Ustavobranitelja, p. 46.

3 Jbid., p. 49.

4 Stranjakovié, op. cit., p. 51.

160 LE RÈGNE D'ALEKSANDAR KARADJORDJEVIC

de Michel. Dans un autre passage il évoque assez obscurément les tractations qui auraient eu lieu entre le baron Liven et le Métropolite :

« En ce temps-là on discutait la question du retour du Prince Michel de Serbie » (en réalité le Conseil n’avait jamais été plus loin que d’autoriser en principe un certain nombre d’émigrés, partisans des Obrenovié, à participer à la seconde élection du Knèze, mais il avait posé à cette participation de telles conditions que les émigrés refusèrent tous de se rendre à Belgrade. D’autre part, Michel n’était pas reconnu par le Conseil comme candidat : quand on parlait du retour d’un Obrenovié il s’agissait donc exclusivement de Miloë). «... On décida qu’une assemblée nationale choisirait entre le retour du Prince Michel et l’élection d’un nouveau Knèze. Et alors grâce à des influences diverses (sic) fut élu Aleksandar Karadjordjevié. Le baron Liven rentra en Russie après l'élection du Knèze. En Serbie des plaintes s’élevèrent contre cette élection et l’on réclama une nouvelle élection, à la condition que pendant le temps où l’on y procéderait on éloignât de Serbie : Vutüié, Simié et Petronijevié. Ces plaintes parvinrent jusqu’au Tsar qui ordonna que le Baron Liven, quel que fût le lieu où cet oukaze l’atteindra, revint aussitôt en Serbie, et que l’on procédât à nouveau à l’élection du Knèze. Et le Baron Liven arrive à l’improviste à Belgrade la nuit et le lendemain, de grand matin, va rendre visite au Métropolite Petar. Je le rencontrai et aussitôt j'allai annoncer au Metropolite que le Ministre de Russie était revenu. Cette nouvelle surprit fort le Métropolite. Le Baron vient lui rendre visite et le Métropolite ordonne de fermer la porte de la maison afin que nul ne vienne les importuner. La conversation qui s'établit entre eux roule d’abord sur l’élection du Knèze et les derniers événements de Serbie. Le Métropolite était très ému et commence à parler avec fougue, déclarant que rien ne pouvait faire un plus grand mal à la Serbie et à la nation serbe que cette élection du Knèze et l’appel de Karadjordjevié sur le Trône. Deux dynasties, disait le bon prélat, ce sont deux rivales qui se combattront éternellement et se broieront (trti se) au détriment du pays et de la nation. Est-ce que ce terrible coup a été porté à cette nation serbe parce que l’on connaissait insuffisamment l’état de choses qui y régnait, ou a-t-1l été porté avec intention ? Peut-être la Russie agit-elle ainsi afin qu’il n’y ait jamais de stabilité ni de paix en Serbie ? Si c’est ce qu’elle a voulu, elle y a réussi de cette façon ». « Je sais, Monsieur le Baron, fait dire au Métropolite Anastasije Djordjevié, que la Russie est toute puissante et qu’elle est en état de me chasser de ma situation, mais en tant que Serbe et que

Chef de l’Église serbe je ne puis pas ne pas vous dire ceci, comme au ministre du Tsar, quoi qu’il puisse m’advenir : peut-être la raison de tout ceci est-elle l’imprévoyance et l'incapacité des représentants de la Russie, qui passèrent ici ; mais quoi qu’il en soit, la Serbie se jette dans un gouffre immense d’intrigues, et de luttes mutuelles, divisée qu’elle sera en deux camps et en deux dynasties ! ». Telle est la curieuse algarade du Métropolite, comme la rapporte Atanasije Djordjevié : est-elle vraisemblable ? Il est pour le moins bizarre que Petar, homme doux et d’une prudence toute ecclésiastique, se soit permis, en face du représentant du Tsar protecteur, d'emprunter un tel ton. On sent trop percer ici l'intention de jusüfier le Métropolite auquel la Skupäétina de la Saint-André reprochera son attachement aux Karadjordjevié. Pour À. Ilié, qui affecte de voir en Petar le type idéal du Métropolite, c'était également une occasion de « faire de l’opposition » au Métropolite Mihailo, en combattant habilement l'influence russe au sein de l’Église orthodoxe serbe.

Ce serait cependant commettre une grossière erreur que de prendre Petar pour un russophobe. L'Église orthodoxe serbe de Petar pouvait difficilement approuver les relations des Ustavobranitelji avec les Polonais catholiques et ennemis passionnés du grand empire orthodoxe, leur amitié pour l’Angleterre schismatique et la France, fille de la Révolution. Ces alliances étaient contraires à l’esprit de l’orthodoxie tel que le concevait Petar, mais, pour résister à ces courants hétérédoxes, ce dernier eut dû chercher un allié puissant qui l’aidât à maintenir l'intégrité de sa doctrine : soit se rapprocher de la Russie qui avait la faculté de lui apporter aussitôt le concours spirituel de son clergé et l'appui matériel de son gouvernement, soit se rapprocher de l’Autriche qui possédait sur son territoire une Église orthodoxe serbe riche en traditions et en culture et dont provenait le Métropolite belgradois. Mais en acceptant ces protections étrangères, l’Église de la principauté aurait peu à peu perdu son indépendance ?. Entre ces maux Petar se voyait dans l'obligation de choisir le moindre, c’est-à-dire se rallier aux idées gouvernementales nouvelles.

- Le bas clergé serbe ne suivit pas tout entier son chef dans son évolution politique. Son mécontentement persista et par un retour

1 Ilié (A.), op. cit., p. 383-84.

2 Cyprien Robert, Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1843, p. 275.

La Serbie et son Eglise. HS

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naturel des choses le parti des Obrenovié connut à nouveau quelque prestige au sein de l’Église. En novembre 1842 le Consul de France à Belgrade pouvait écrire que le clergé « restait attaché au Prince Michel 1 ». C’est en vain qu’en 1844 Maksim Savié était remplacé sur le siège épiscopal de Sabac par le prêtre Sava connu pour ses idées constitutionnalistes. La même année éclatait la romantique «insurrection des hussards » (Katanska buna) ? qui devait trouver dans le clergé serbe un certain concours. La sédition avait été fomentée par Stojan Jovanovié Cukié, un des premiers boursiers de l'État serbe et ancien étudiant parisien, partisan acharné des Obrenovié 5. Vuëié et Nenadovié collaborèrent tout naturellement pour étouffer ce soulèvement. Ce fut à Nenadovié que fut confiée la mission d’attendre le premier choc des insurgés au devant de Valjevo. Le prélat jouissait en effet dans cette région d’une extraordinaire popularité ; quant à Vuëüié, il reçut du Knèze les pleims pouvoirs et le titre de Vojvode. Pourtant il n’eut à diriger aucune opération militaire : à la première rencontre les rebelles se dispersèrent et Vuëié n’eut qu’à s'occuper de la répression, ce qu’il fit avec une brutalité et une cruauté dont ses contemporains gardèrent longtemps le souvenir et que ses ennemis ne lui pardonnèrent jamais.

Les insurgés étaient parvenus à obtenir l’appui de plusieurs popes, partisans des Obrenovié. Stojan Jovanovié Cukié se faisait accompagner dans son équipée par l’igoumène du couvent de Tronoÿa, Filimon, ce qui donnait une apparence de consécration religieuse à la sédition. On put voir l’igoumène officier, pendant les haltes, au camp des rebelles et, lorsque la princesse Ljubica mourut en exil à Novi Sad, célébrer son Requiem (parastos). Cette initia-

1 Codrika expliquait ce mécontentement du clergé par la politique maladroite du gouvernement :

«. Le Gouvernement actuel de la Serbie dans le but de se concilier l'affection du peuple vient de réduire de moitié les redevances qu’il payait au clergé. Cette mesure, qui a mis le comble au mécontentement de cette classe influente, a déjà donné lieu à des manifestations qui, dans un pays où les idées religieusesontautant de puissance, peuvent amener de gravesrésultats; plusieurs prêtres se sont rendus hier chez le Métropolite de Belgrade pour lui faire des représentations au sujet de cette réduction arbitraire et ont déclaré que plutôt que de s’y soumettre ils quitteraient l’état ecclésiastique et rentreraient dans la vie séculière ; l’accomplissement d’une pareille menace serait, sans aucun doute, le signal d’un soulèvement» (Af. Étr. fs. Belgrade, 17 novembre 1842).

* Les insurgés avaient imaginé de se déguiser sous l’uniforme des hussards hongrois, et étaient ainsi parvenus à persuader aux habitants de Sabac que leur mouvement était appuyé par les troupes de l'Empereur d'Autriche (cf. Stranjakovié, op. cit., p. 66).

5 Af. Étr. fs. Belgrade, 15 novembre 1844.

tive lui coûta d’ailleurs la tête : quand Vuëié eut écrasé les derniers restes du soulèvement, Filimon fut envoyé à Sabac où on le destitua avant de le livrer aux autorités civiles qui le firent aussitôt fusiller. Un traitement aussi brutal infligé à un ecclésiastique s’explique par la volonté de Vuëié de donner une énergique leçon au clergé qu’il soupçonnait d’avoir eu partie liée avec les révoltés !, supposition qui avait une confirmation en ce qui concernait le clergé de l’autre côté de la Save. Le pope Dimitrijevié, entre beaucoup d’autres, avait donné l'hospitalité à de nombreux « hussards » avant leur passage en Serbie ?.

La répression sanglante de la Katanska buna, loin de contribuer à l’apaisement des esprits, ne fit que creuser davantage le fossé qui séparait les partisans des Obrenovié et les Ustavobranitelji 8, Mais dans les idées de ces derniers on peut désormais discerner un certain flottement. Le parti des constitutionnalistes se divise; si Gara$anin en reste le chef moral, Vuëié, dès 1845, se tournera vers la Russie et fondera ce que les historiens ont appelé plus tard le « parti russe ». Ce parti puisait la plupart de ses arguments dans la reconnaissance que le peuple serbe devait, selon lui, toujours nourrir à l’égard de la Russie pour son intervention amicale lors des insurrections serbes du début du xrx® siècle. Le « parti national » (narodna stranka) dont le programme consistait en un ensemble de réformes politiques et économiques, avec la collaboration, prudemment dosée, du Knèze, se décomposa très vite. Ilija Garasanin resta longtemps à sa tête, mais parmi ses autres dirigeants on ne. pourrait plus guère citer après 1844 que le Métropolite Petar dont les idées personnelles correspondaient assez bien à l'idéologie du parti. Autour du Prince, Stranjakovié note la formation rapide d’une camarilla (à laquelle appartenait, par exemple, Aleksandar Nenadovié), acharnée à conquérir les hauts postes de l’administration, et toujours disposée à semer la dissension entre le Knèze et le parti national 4 On comprend que l’abandon de Vutié ait eu pour effet d’affaiblir davantage encore le parti du Métropolite. Un détail donne la mesure du revirement des esprits : en 1839 le Gouvernement serbe avait envoyé dix de ses boursiers en Autriche

1 On avait déjà fusillé un prêtre à Loznica, le pope Aleksa, non sans l’avoir préalablement quelque peu malmené. Cf. Memoari Stefana-Stevèe Mihailovica, Belgrade, 1928, p. 340-342.

2 Son fils, Jovan Dimitrijevié, pope de Simunovac, laissa plus tard un récit fidèle de ces événements dans un livre intitulé: La Révolte des hussards à Sabac le 22 septembre 1844, paru à Novi Sad en 1836.

3 Stranjakovié, Srbija od 1834 do 1858 godine, p. 55.

4 Stranjakovié, Vlada Ustavobranitelja, p. 82.

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et en Saxe. En juillet 1846 le Gouvernement russe décorait le Knèze Aleksandar Karadjordjevié de l’ordre de Sainte Anne de première classe !, Assurément le Knèze penchait plutôt en faveur de l’Autriche, mais ce rapprochement temporaire était cependant une victoire du parti russe, qui n’était vue qu'avec une médiocre satisfaction par le Métropolite Petar Jovanovié. Quand éclata la révolution française de 1848, la Serbie était dans un état d’extrême division politique. On pouvait craindre, en raison de l’échauffement des esprits, de nouveaux conflits entre Serbes et Turcs, mais la prudence des autorités musulmanes et la sagesse de Garaëanin réussirent à maintenir l’ordre dans le pays, en dépit des provocations et de la démagogie d’un Vuëié, toujours prêt « à jeter des ferments de discorde dans le pays » ?. Par contre on assista à une crise imprévue de xénophobie. Les populations réclamaient à cor et à er1 l’éloignement des Allemands, des nemaëkari, et Aleksa Jankovié (originaire de Temi$var) dut renoncer au Ministère de la Justice et de l’Instruction publique. L’agitation n’en fut point diminuée : dans la nuit du 12 au 13 mars 1848, des placards incendiaires étaient affichés dans Belgrade réclamant l’octroi des libertés politiques et nationales les plus larges, et surtout la liberté dela presse, prétention assez paradoxale dans ce pays où la majorité des habitants était illettrée. La situation devenait d’autant plus critique pour le Knèze Aleksandar que les partisans des Obrenovié ne désarmaient pas et que les anciens Knèzes semblaient nourrir des velléités de retour, épiant tous les deux le moment favorable, Miloë de Zagreb, Michel de Novi Sad. Le Gouvernement serbe résolut alors de convoquer à Kragujevac une assemblée nationale pour le 1er juin 1848. La Skupstina ne se réunit en fait que le 29 juin 1848, le jour du Petrovdan ÿ.

La constitution de cette assemblée et le mode d'éligibilité adopté méritent d’être mentionnés : il y avait un député pour chaque groupe de 250 têtes imposables. Étaient députés : un préfet d’arrondissement par district, un prêtre par district, et un moine par diocèse (deux par archidiocèse), deux officiers des troupes de garnison, le Métropolite et les évêques, le président de la Cour d’appel et de Cassation et un membre de chacun de leurs départements et le président du Tribunal spirituel.

Comme nous venons de le voir, dans la composition de cette Skupétina, le clergé n’avait plus qu’un rôle tout à fait effacé. (Au contraire l’élément militaire était fortement représenté.) Cette

DA Étr. fs Belgrade, 8 novembre 1816.

? Aff. Etr. fs. Belgrade, 21 juillet 1848.

5 Aff. Etr. fs. Belgrade, 21 juillet 1848.

assemblée ne parvint à aucun résultat : on se borna à réclamer à nouveau l'éloignement des nemaëkari *. Il fut interdit aux fonctionnaires de se livrer au négoce.

Entre temps les rapports russo-serbes se gâtèrent à nouveau. Le Gouvernement serbe avait de bon gré consenti à secourir les Serbes de Hongrie en leur envoyant des volontaires sous la conduite de Kniéanin, mais, devant la menace d’intervention russe implorée par François Joseph, un revirement complet s’opéra. Le Knèze Aleksandar écrivit le 15 février 1849 une lettre personnelle au président de la République française le prince Napoléon ; dans cette lettre il agitait le spectre d’une alliance des nations de conquête et d’injustice opposée à l’alliance des nations amies de la liberté et de la justice sous les auspices des états occidentaux libres :

« L’entrée des troupes russes en Transylvanie, affirmait le Prince Alexandre, n’est que la première annonce de la conclusion de cette alliance et la preuve la plus terrible des dangers auxquels sont exposées les nationalités encore non affranchies ? ».

L'intervention russe en Transylvanie était en effet menaçante pour les nations vivant sous le joug de l’étranger et plus particulièrement pour les Slaves du Sud *. Le mouvement anti-russe prit une telle extension en Serbie qu’aux mois de mai et de juin 1849 le Gouvernement serbe n’hésitait pas à entrer en contact avec des. représentants du Gouvernement hongrois. En mai 1849 le colonel Bystranowski, agent du prince Czartoryski, était venu à Belgrade pour proposer à Garasanin de signer la paix avec les Hongrois, et rappeler Knmiéanin 4 En échange les Hongrois aideraient les Serbes à reconstituer leur vieil empire médiéval. Le plus intéressant dans cette négociation est le rôle joué par les émigrés polonais qui servirent d’intermédiaires de Kniéanin au camp de Moÿorina, où le Polonais parvint le 23 mai 1849. Le chef militaire serbe se montra extrêmement réservé, renvoya Bystranowski à Belgrade et expédia aussitôt une lettre déconseillant d’accepter l’accord proposé. Pourtant les négociations se poursuivirent encore. Gyula Andrässy, président du Gouvernement hongrois, venait à Belgrade fin mai 1849 renouveler l’offre d’alliance contre « l’ennemi commun », l'Autriche. La Turquie, la France et l’Angleterre, favorables à la Hongrie, auraient volontiers admis et appuyé une alliance de la Serbie et de la Hongrie. Mais les premiers succès des troupes russes

Zivanovié (Ziv.), op. cit., t. I, p. 25.

Aff. Étr. fs. Belgrade, 27 février 1849.

Aff. Étr. fs. Belgrade, 27 février 1849.

Cf. l'article de Stranjakovié (Drag.), Dréanje Srbije prema Austriji i Madjarima 1848-1849, dans le Jugoslovenski istoriski Casopis, 1956, n° 1, p. 1-21.

La 166 LE RÈGNE D'ALEKSANDAR KARADJORDIEVIC

en Transylvanie mirent fin à ces pourparlers ?. De tous ces projets d'alliance magyaro-serbe, il ne devait rester que des souvenirs, que vinrent revivifier de temps à autre de chevaleresques invitations à une amitié toujours possible entre ces peuples qui avaient tous deux connu la douleur du joug de l’étranger ?.

La Russie, de plus en plus irritée par l’attitude équivoque de la Serbie et sa Aoutralité hostile, cherchait à profiter de toutes les occasions qui s’offraient à elle pour faire valoir ses prérogatives de Puissance protectrice, en affaiblissant ainsi l’autorité — fort compromise déjà — du parti national et l'influence personnelle de Gara$anin. Un incident, d'apparence insignifiant, déchaînait dans tout le pays en 1850 un vaste mouvement russophobe. Le Consul de Russie à Belgrade, le général Levéin (successeur à ce poste du colonel Danilevskij), informa le Conseil serbe du « désir » de l'Empereur de Russie que les fonctionnaires serbes fissent l’abandon du traditionnel fez afin de pouvoir adopter le chapeau ou la casquette russe ÿ. Cette intervention baroque réussit à grouper contre la Russie presque toutes les nuances de l’opinion, c’est-à-dire, à l’exception des adhérents du « parti russe» de Vuüié, la plupart des Constitutionnalistes, tous les Conseillers et le Knèze lui-même. Nous savons quel fut à ce moment l’attitude du Métropolite Petar grâce aux précieux souvenirs laissés par l’archimandrite Gavrilo — futur évêque de Sabac — qui connaissait bien le Métropolite et n’appartenait pas au parti constitutionnaliste 4. Gavrilo prétend que Petar n’était pas hostile au Consul Leväin, bien que le Métropolite sût parfaitement que le Consul ne se privait pas de le desservir auprès du Knèze

1 Aff. Étr. fs. Belgrade, 23 février 1849. Voici ce qu’écrivaità son Département, le 13 avril 1849, le consul de France à Belgrade, Fabre : « En somme, Monsieur le Ministre, au moment où les Serbes Autrichiens appelaient les Russes, j'ai trouvé de Gouvernement Serbe, que j'avais, vous avez su comment, convaincu du désintéressement de ma soliicitude, désireux de se consulter avec moi. Je l’ai trouvé d’accord avec moi dans ce double objet, de protester par sa scission, au nom de l’idée nationale, contre le premier acte de Panrussisme et de se retirer plus que jamais en emportant l’idée nationale, palladium de l’avenir slave du midi, sous le manteau des Turcs... » (Aff. Étr. fs., Belgrade, 13 avril 1849).

? Cf. art. de Stranjakovié, dans la Politika du 27 avril 1935 : L'attitude d’Ilija Gara$anin envers les Magyars en 1848 et 1849, et article cité dans le Jugoslovenski istoriski éasopis.

# Le fez fut conservé. Aff. Étr., Belgrade, 21 février 1859.

4 L’archimandrite Gavrilo it la sagesse de répéter à tout venant qu'il n'était « ni constitutionnaliste, ni partisan de Vuëié, ni partisan des Obrenovié ou des Karadjordjevié, mais seulement Serbe et serviteur de la patrie». (Do duge ja nisam bio ni ustavobranilac (kao arhimandrit Sava) ni Vucicevac pa ni Obrenovicevac ni Karadjordjevac, nego samo Srbin, i sluga otaëestva i svoje duënosti kao i sluga crkve i,prijatelj napretka srpske omladine). Ilié (A.), op. cit., p. 432.

PETAR ET LE FUTUR MÉTROPOLITE MIHAILO 167

et de le calomnier auprès du Tsar. Il est évident néanmoins que, dans ce « scandale du fez », le chef de l’Église serbe ne pouvait désapprouver une proposition qui avait pour objet d’effacer un des derniers signes de la domination musulmane !.

RAPPORTS ENTRE LE MÉTROPOLITE PETAR ET SON PROTÉGÉ LE FUTUR MéTroPoriTE MixaiLo.

INFLUENCE DE LA Russte sur L'ÉGLISE SERBE.

Le Métropolite Petar avait formé un groupe de jeunes séminaristes dont 1l espérait constituer les cadres du futur haut clergé serbe. Au début de son épiscopat il avait utilisé de préférence des prêtres orthodoxes serbes de la Métropolie de Karlovei, plus instruits et qui apportaient à l’Église serbe de la Principauté l’expérience des réformes déjà introduites de l’autre côté de la Save. Mais l'opinion publique, sous le régime des constitutionnalistes et surtout après 1848,s’était montrée de plus en plus hostile aux « étrangers » et surtout aux nemackari. Aussi Petar s’était-il vu dans l’obligation de puiser dans le clergé indigène afin d’être assuré de laisser derrière lui des successeurs dignes de poursuivre son œuvre. Mais l’enseignement supérieur religieux en Serbie étant inexistant, 1l fallut songer à envoyer des jeunes séminaristes poursuivre leurs études à l'étranger. L'Église pouvait en cela imiter l’État quiavait déjà ses boursiers en Allemagne, en Autriche, en France, en Russie et même en Turquie ?.

Le Métropolite n’avait point un si grand choix. Bien que les sympathies de Petar fussent évidemment du côté de la Métropolie de Karlovci, la Russie orthodoxe offrait trop d'avantages — du point de vue linguistique, religieux et même politique (l'Empire protecteur n’aurait pas vu d’un œil favorable l’envoi de boursiers à Sremski Karlovei) — pour que le Métropolite ne se résolût, après en avoir obtenu l'autorisation du Gouvernement russe par l’intermédiaire du consul de Russie Danilevskij, à envoyer à Kiev, en 1846, un premier groupe de six boursiers serbes : Miloje Jovanovié (le futur

1 Ilié (A.), op. cit., p. 434.

2 Stranjakovié, Vlada Ustavobranitelja, p. 104.

Zivanovié conte que le Métropolite Petar avait un jour appelé auprès de lui le 4 jeune lycéen » Jovan Ristié et lui avait offert de l'envoyer poursuivre des études religieuses en Russie. Ristié avait refusé, alléguant son manque de vocation. Il devait être envoyé plus tard en Allemagne et en France, mais en qualité de boursier d’État. (Voir la lettre adressée par Zivanovié à Ilié et publiée par ce dernier dans son Mitropolit Petar, p. 341).

168 LE RÈGNE D’'ALEKSANDAR KARADJORDJEVIÉ

Métropolite Mihailo), Sava Sretenovié, Miloslav Protié, Vasilije Nikolajevié, Dimitrije Neëié, futur professeur de Mathématiques à la Velika Skola de Belgrade, et qui deviendra en 1894 Ministre de l’Instruction Publique, et Gavrilo Miliéevié. Ces étudiants étaient conduits en Russie sous la surveillance de Sima Milutinovié, Secrétaire du Ministère de l’Instruction Publique ; ils furent d’abord admis au Séminaire de Kiev où ils suivirent les cours du célèbre professeur Dumitraëkov. Après trois ans d’études sérieuses (1846- 1849) le comte Protasov, Procureur du Saint Synode accepta d’ouvrir les portes de l’Académie Spirituelle de Kiev aux plus capables d’entre eux !. « La sélection des jeunes Serbes, disait le Procureur, a été faite en son temps, dans le but d’assister l’Orthodoxie dans cette région (serbe) et de donner ensuite la possibilité aux plus capables de ces jeunes gens de recevoir une formation religieuse supérieure, en aidant de la sorte à atteindre le but qu’on s’est proposé » 2. Le Saint-Synode ordonnait, par sa décision du 26 juillet 1849, que parmi les quatre étudiants serbes sortis du Séminaire, deux, Miloje Jovanovié et Vasilije Nikolajevié, particulièrement recommandés par le Métropolite serbe Petar, fussent reçus à l'Académie Spirituelle de Kiev, avec une bourse d’entretien complète accordée par l’État (russe). Ainsi un des deux bénéficiaires de la générosité russe était le futur successeur de Petar.

Il serait naïf toutefois de penser, comme on l’a fait parfois, que c’est uniquement un sentiment de reconnaissance qui a orienté plus tard les pensées du Métropolite Mihailo vers la Russie. Ce n’est pas

1 Cf. Titov (T. I.), Vysokopreosvja$cennyj Mikhail arkhiepiskop belgradskij' serbskij, Trudy Kievskoj Duhovnoj Akademij, 1898, III, p. 395. Les relations culturelles entre la Serbie et la Russie avaient d’anciennes traditions. On évalue à 56 le nombre des jeunes Serbes qui reçurent, au cours du xvure siècle, une formation intellectuelle dans les différentes Institutions de l’Empire. Les Académies spirituelles de Kiev et de Moscou en avaient accueilli un grand nombre. Voir sur cette question : Jovanovié (Mirko), Srbi u ruskim $kolama u XVIIIveku, Skoplje,

? Le consul de France (Durant de Saint-André) voyait la chose autrement :

« Six jeunes étudiants en théologie viennent d’être envoyés en Russie sur la demande du Gouvernement, dois-je dire, puisque M. Petronijevitch me l’a affirmé. Si je suis bien informé, certains membres du Gouvernement Serbe, parmi lesquels je ne compterai pas M. Voutchiteh, ont été fort étonnés de recevoir le consentement de la Russie à admettre au Séminaire de Kasan six jeunes étudiants en théologie appelés à y réformer les erreurs de la religion grecque pratiquée en Serbie, erreurs contre lesquelles M. Daniliewsky s’est déjà souvent prononcé assez distinctement. Malgré l’assertion de M. Petronievitch, je ne puis admettre que le Gouvernement serbe ait pris l’initiative dans cette question; il a été entraîné et

à cédé à tort ou à raison. M. Daniliewsky a poussé la complaisance jusqu’à donner de sa propre autorité des passeports russes aux jeunes voyageurs... »

(A. Etr. fs. Belgrade, 31 juillet 1846).

PETAR ET LE FUTUR MÉTROPOLITE MIHAILO 169

l'Église russe, ses pompes et la magnificence de sa liturgie qui sédui- . sirent tout d’abord le jeune Miloje. En dépit de la sollicitude dont il était entouré par les autorités ecclésiastiques de l’Empire, il ne semblait nullement empressé à se faire moine. Il fallut que le Métropolite Petar rappelât avec fermeté à son disciple les raisons pour lesquelles on l’avait envoyé en Russie ; avant tout, préparer des chefs pour l’Église de Serbie. Miloje justifiait ses hésitations et ses retards à entrer dans les ordres par la crise de conscience qu’il traversait et les scrupules qu’il ne cessait d’éprouver. Mais Petar revenait à la charge :

« Mon cher Miloje, je suis satisfait de ta conduite jusqu'ici, de ton assiduité, de tes succès dans les sciences ainsi que de l’orientation de ton esprit. J'attends seulement encore d'apprendre de toi ce qui est nécessaire pour que ma joie soit à son comble. Jusqu'ici tu ne m'as pas annoncé cela, et Vukomanovié, que l’on ne saurait louer suffisamment, n’a pas pu me donner une explication satisfaisante (de ton silence). C’est pourquoi, puisque tu ne m’écris. rien là-dessus, je vais t’en parler. J’espère que cette vocation t'est chère, que tu as des dispositions pour elle. Tu as devant les yeux de nombreux champions de la foi et tu sais que l’Église de notre pays a besoin de ce courage chez les meilleurs d’entre vous qui avez été envoyés en Russie. Il n’est pas du tout convenable que dans notre séminaire professent des laïques. Où l’Église de notre pays trouvera-t-elle des serviteurs plus capables — prédicateurs de la parole divine — si ce n’est dans des maîtres du Séminaire, vraiment cultivés, et pénétrés de l’esprit de l’Orthodoxie ?.… J’ai particuhièrement confiance en toi, et j'espère que tu répondras à mon attente. Qu'est-ce que cela serait si tu recevais là-bas les ordres, et si étant ordonné diacre et prêtre, tu nous revenais avec la pratique et la formation d’un prélat achevé ? Il me semble que cela serait extrêment utile pour toi et pour notre Église. Excepté avec le général Levëin, homme très dévoué envers l’Église depuis son départ du Consulat, je n’ai parlé de cela avec personne. Réfléchis donc, et si tu te rallies à cette proposition, cherche quand il sera le plus convenable d'accomplir ce pas : au cours de cette année scolaire, ou pendant les vacances qui la suivront... ? »

Le jeune Miloje répondit à cette lettre en exposant à nouveau à son protecteur ses hésitations à franchir précisément « ce dernier pas » :

« La lettre de Votre Éminence, du 12 décembre de l’année précédente (1851), m’a jeté dans un grand embarras et a provoqué

1 Ilié (A.), op. cit., p. 334-355.

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un violent conflit entre des désirs différents. Tout un essaim de pensées m’a traversé. Je me suis trouvé bien embarrassé sans qu'il me fût possible de décider la question de mon avenir. Le désir de servir Dieu et de répondre à l’attente de la Patrie, en servant l’Église de notre pays, et en comblant votre joie, s’opposait à mon inquiétude de ne pouvoir satisfaire à d’aussi nombreuses exigences suis-je actuellement capable ou dois-je encore me préparer ? J’ai encore eu d’autres graves pensées sur l’élévation de cette sainte vocation et sur ma propre faiblesse et mon indignité » *.

Mais il fallut céder devant l’opiniâtreté du Métropolite Petar. Ce dernier du reste s’adressait directement au Métropolite de Kiev en lui demandant de procéder dans les plus courts délais à l’ordination du jeune Serbe. Philarète accepta et la cérémonie fut célébrée dans le mois de mai 1853. Miloje reçut comme nom d’Église le nom du Saint de la ville de Kiev : Mihailo, ce qui fut regardé ‘comme une délicate attention de l’Église russe envers l’Église de la Principauté. Petar en exprima toute sa reconnaissance au prélat russe dans une lettre en date du 10 juillet 1853, qui suffit à démontrer que le Métropolite serbe n’a jamais été le russophobe acharné que certains historiens se sont plu à voir en lui :

« L'Église serbe, avec moi, est très redevable à Votre Éminence : avec l’approbation gracieuse de notre Auguste Protecteur, Votre Éminence a non seulement accepté avec bienveillance nos boursiers, envoyés à Kiev pour y acquérir une formation religieuse supérieure, mais les a pourvus de tout ce qui leur était nécessaire, même au delà de ce qui avait été prévu, et les.a gardés dans l’amour de leur patrie. Maintenant, à ma prière (Votre Éminence) a daigné ordonner l’un d’entre eux. Pour de tels bienfaits l’Église serbe restera toujours reconnaissante à l’égard de Votre Éminence. Et moi, son chef, à l’occasion du départ de notre boursier Miloje (désormais le moine Mihaïlo), qui au cours de sept années a puisé abondamment dans les inestimables trésors de Votre célèbre institution, je considère comme un devoir sacré d'exprimer à Votre Éminence ma cordiale reconnaissance, ainsi que celle de toute l'Église de ma patrie... ? » Le Métropolite Petar désira ensuite que Mihailo fit plus amplement connaissance avec la Russie avant de la quitter, et surtout pût se familiariser avec l’Église russe, sa constitution, son esprit, son rôle social. Il lui conseillait, dans une de ses lettres, de visiter Moscou et Saint-Pétersbourg :

€ Visite Moscou et Saint-Pétersbourg, et passe quelque temps

lié (A.), op. cit., p. 336.

lié (A.), op. cit., p. 380.

PETAR ET LE FUTUR MÉTROPOLITE MIHAILO Prat

dans chacune de ces villes. Considère, chez elles, en particulier tout ce qui touche à ta vocation : la discipline monastique, le statut des séminaires et des autres lieux d’enseignement !. » Il faut croire que Mihaïlo fut enchanté de ce voyage d’études, car, revenu à Kiev en 1854 seulement, il ne paraissait plus du tout disposé à retourner én Serbie, soit en raison de l’incommodité des chemins au printemps, soit, comme l’insinue perfidement Aleksa Ilié, parce que, nastupivgi burno vreme vojne, la guerre de Crimée venant d’éclater, il préférait attendre des heures plus propices, livré à l’étude, à l'abri chez un de ses compatriotes qui possédait une grande propriété dans le Gouvernement de Kiev. Il reparut toutefois dans sa patrie au mois de juin 1854 ?.

L'influence religieuse russe en Serbie ne s’est pas seulement traduite par l’envoi en Russie de séminaristes boursiers. Au printemps de 1847 on avait vu arriver inopinément à Belgrade deux professeurs de littérature et de théologie russes, que le gouvernement impérial envoyait à la Serbie sans l’avoir consultée 5. « Cette haute marque de la bienveillance impériale, écrivit à ce sujet le consul de France, Durand de Saint-André, a surpris tout le monde et mécontenté quelques personnes, le Prince Alexandre en particulier 4»... Deux ans plus tard la Russie renouvelait sa « libéralité » 5. Le plus étrange est que ces maîtres, que personne n’avait sollicités, jugèrent le traitement qu'ils recevaient de la Russie insuflisant et exigèrent du Gouvernement serbe un supplément annuel de 200 thalers $.

Quand Mihailo devint évêque de Sabac, ce fut autour de lui que se rassemblèrent tout naturellement les amis serbe de la Russie orthodoxe. Cette position d’intermédiaire entre la Russie et la Serbie le rendait presque indépendant et faisait de lui un second Métropolite. Des Essards, Consul de France à Belgrade en 1857, suivait de très près les progrès de l’influence russe. Il signalait en particulier le rôle joué à Pétersbourg par la Comtesse Bludov, fille du Comte Bludov, Ministre de la Justice de l’Empire, qui avait pris l’Église serbe «sous son ardent patronage», et qui était pour la Serbie « un véritable Saint Vincent de Paul... » ?.

Des Essards s’étonnait des faveurs dont la Russie comblait

1 Ilié (A.), op. cit., p. 331.

2 Ilié (A.), op. cit., p. 332.

8 Aff. Étr. fs. Belgrade, 9 mai 1847.

4 Aff. Étr. fs. Belgrade, 9 mai 1847.

5 Aff. Étr. fs. Belgrade, 25 octobre 1849.

6 Ilié (A.), op. cit., p. 435.

7 Aff. Étr. fs. Belgrade, 21 juin 1857.

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Mihailo alors qu’elle négligeait de plus en plus le vieux Métropolite .

.1Ya quelque temps, l évêque de Chabatz, jeune homme de Beni ans à peine, et qui est le partisan le plus violent de l'influence russe, a reçu de Pétersbourg une Panagia enrichie de diamants et d’une valeur considérable.

À quelle occasion ? et pour quels services ? Pendant la guerre (de Crimée) l’évêque de Chabatz a été l’agent le plus actif, le plus ardent de la Russie en Serbie, et si la principauté n’a pas pris les armes contre la puissance suzeraine ce n’est pas qu il ait rien épargné pour cela. Ses voyages à Vienne, les correspondances qu’il entretenait avec le prince Gortchakoff, ses intrigues à l’intérieur, le constituaient en état de rébellion ouverte contre le Prince, contre la Porte. Le Prince Alexandre s’est plaint plusieurs fois à moi que, sans son assentiment et malgré lui en quelque sorte, le Gouvernement russe accordât une récompense aussi éclatante à un Serbe, qui avait, aux yeux de tous, trahi la cause du Prince de Serbie. !»

Peu après cet événement le consul avait une nouvelle preuve de l’ingérence russe dans les affaires religieuses serbes :

. Bientôt après, une grande quantité d’ornements d'église, des croix, des évangiles, des ciboires étaient expédiés à Mr. Milochevitch. Tous ces objets, après avoir été exposés à l’admiration des fidèles, qui accouraient en pèlerinage au Consulat de Russie, ont été transportés dans l’intérieur du pays.

Sans autorisation préalable du Gouvernement serbe, sans même en prévenir le Métropolitain de Belgrade, chef suprême de l’Église orthodoxe de Serbie, le Chancelier du Consulat de Russie est parti, avec un passeport russe non visé par l’autorité serbe, et 1l est allé porter, dans six ou huit couvents de l’intérieur, les dons de la Russie. ? »

Aïnsi — bien avant la Skupätina de la Saint André — la Russie avait pratiquement cessé de reconnaître l’autorité spirituelle du Métropolite Petar auquel elle préférait désormais le jeune évêque

de Sabac. Le sort du Métropolite était déjà lié au sort du régime politique des Ustavobranitelji.

Le MÉTrRoPOLITE PETAR ET Les NEMACKARI.

Que le Métropolite Petar ait manifesté ou non son angoisse de voir son pays se diviser désormais en deux clans hostiles, il dut se

1 Aff. Étr. fs. Belgrade, 10 septembre 1857.

2 Aff. Étr. fs. Belerade 10 septembre 1857.

LE MÉTROPOLITE PETAR ET LES NEMACKARI 178

résigner à reconnaître le fait accompli : les contemporains eux-mêmes oublièrent assez vite l'attitude indécise et plutôt équivoque du prélat pendant les temps de crise et l’on vint même à considérer Petar comme un des « piliers» du régime constitutionnaliste, opinion qui s’est maintenue chez certains historiens. Tout ce que l’on peut dire c’est que, sans suspecter le Métropolite d’avoir intrigué personnellement contre le Prince Michel qu’il avait élevé et qu’il semble avoir beaucoup aimé, on peut admettre qu’il ne devait guère être satisfait par l’esprit autoritaire du Prince et qu’il n’était pas mécontent de voir l’Église serbe à l’abri désormais de toute ingérence du pouvoir temporel. D’autre part Petar était un Serbe d'Autriche qui loin d’avoir honte de son origine s’en souvenait avec fierté. Il accueillit donc avec faveur cette nouvelle « invasion » des Serbes de l’autre rive qui apportaient avec eux, dans la jeune principauté, leur culture, leur sens de l’administration, mais aussi leur goût pour la manière forte. La mentalité et les idées de ces nouveaux venus avaient beaucoup d’affinités avec celles du prélat.

Slobodan Jovanovié a admirablement peint leur mépris foncier des masses paysannes incultes de Serbie qu’ils déclaraient « incapables de se gouverner elles-mêmes ». Pour les nemaëkari la question de la liberté politique était avant tout une question de culture !. La liberté que l’on accorderait au rustre de Sumadija ne serait qu’une caricature de liberté. La nation devait s’adapter, de gré ou deforce, au cadre imposé par l’État. Toute leur organisation politique, écrit M. B. Milo$evié, « reposait sur l’idée qu’une minorité éclairée — dans ce cas les fonctionnaires — est beaucoup plus capable de gouverner l’État que la masse paysanne, ignorante et arriérée... ? Pour les libéraux au contraire la nation était à l’origine de tous les pouvoirs et sa liberté était une des conditions essentielles de son existence. La jeunesse libérale « croyait avec ferveur au génie de la race, à sa grande vitalité et à son infinie perfectibilité * ». Slobodan Jovanovié établit une différence entre l’absolutisme despotique de Miloé et l’administration autoritaire mais juste des nemaëkari. Le Métropolite partageait pleinement ces idées. Son esprit était pénétré du même principe d'autorité que celui des constitutionnalistes. Mais, cette autorité. il ne voulait pas en concéder une fraction au Prince. Il répugnaït à l’autocratie, mais ne se souciait pas davantage de reconnaître la suprématie populaire. Il n’avait pas en effet très grande confiance dans la maturité politique du paysan serbe, et 1l

1 Voir l’article de Jovanovié (Slob.) : Nemaëkart, dans Politika du 12 avril 1936.

2 Miloëevié (Michel B.), Le Suffrage politique dans les Constitutions de Serbie, Paris, 1928, p. 51.

3 Miloievié (Michel B.), op. cit., p. 51.

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ne faut pas voir autre chose que la coutumière phraséologie ecclésiastique dans ses homélies sur « le passé héroïque de la nation » : thème propre à des développements faciles mais qui n’était point vivifié par cette foi mystique des libéraux dans les destinées du peuple serbe. À l'instar des nemaëkari le Métropolite Petar estimait qu’il fallait d’abord organiser l’Église,la discipliner ; après seulement on aurait le droit de songer à lui donner une certaine autonomie, mais sous le contrôle rigoureux du haut clergé.

Un autre point commun entre le Métropolite et les nemaëkart est le dégoût qu’ils professaient les uns et les autres pour la politique pure !. On connaît l’aversion de Petar pour le seul mot de politique et son incompréhension de tous les mouvements populaires. Les nemaëkari de leur côté préfèreront toujours aux incertitudes de la politique le prestige de la haute administration. Diriger la vie publique d’un bureau, à la manière de Vienne ou de Paris, c’était leur seule ambition ?. Ils laissaient aux Serbes du cru le souci de faire de l'«agitation» parmi ces paysansillettrés et grossiers. Un Aleksa Simié, il est vrai, bien qu’originaire du Srem, sera successivement, de 1842 à 1358, Ministre de la Cour, de l'Intérieur, de la Justice et de l’Instruc- Uon publique. Mais c’était là une exception: les principaux hommes politiques du régime constitutionnaliste, Petronijevié, Kniéanin, Garasanin, et enfin Vuëié, sont tous originaires de la Principauté. Les nemaëkari au contraire étaient en prédominance dans l’administration, dans les tribunaux et dans les écoles. Quand la Skupstina de la Saint-André, en 1858, voulut liquider le régime constitutionnaliste son premier geste fut de poursuivre les étrangers : trois nemaëkari occupaient alors des postes de commande : le premier était adjoint au Ministre de l’Intérieur, le second adjoint au Ministre de la Justice, le troisième membre de la Cour de Cassation.

Si tout rapprochait le Métropolite Petar des nemaëkari, mversement beaucoup de traits le séparaient des constitutionnalistes purement serbes. Outre leur démagogie électorale qu’il ne pouvait souffrir, il se méfiait de leur tendance habituelle à intervenir dans les affaires ecclésiastiques. On se souvient de son différend avec Kniéanin. Le Métropolite s’était refusé à accorder l’autonomie à la communauté protestante de Belgrade et, comme Kniéanin se déclarait ouvertement partisan de l’esprit de tolérance le plus large, le chef de l’Église avait brutalement invité le général à ne point s’occuper de questions ne relevant pas de sa spécialité.

Petar ne réussit pas davantage à s’entendre avec le principal pilier

1 Voir p. 143.

2 Jovanovié (Slob.), art. cité.

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