‹ La Serbie et Son ÉgliseChapitre 50 sur 197 · LE MÉTROPOLITE PETAR ET LES NEMACKARI 1WASS · texte numérisé non relu

LE MÉTROPOLITE PETAR ET LES NEMACKARI 1WASS

du régime constitutionnaliste, l’homme qui avait forcé Miloë à abdiquer, et qui avait su soulever le peuple contre son fils, l'homme le plus populaire de la Serbie des années 40 , Toma Vuëié Periié. On ne saisit guère ce que fut le rô'e du clergé dans la politique intérieure au temps des constitutionnalistes si l’on ignore les rapports de Vuëié et de Petar. Vuëié était loin d’appartenir au petit clan des premiers libéraux, et l’impitoyable cruauté avec laquelle on l'avait vu étouffer émeutes et insurrections témoigne suffisamment que loin ‘ d’avoir «le culte de la liberté », il était très conservateur et plein de préjugés. ! Par ailleurs ni sa naissance ni son tempérament ne le prédisposaient à être un ennemi de l’Église. Avant de parvenir aux plus hautes dignités, Vuëié avait fait un peu tous les métiers, en particulier celui de palefrenier, d’abord auprès de l’évêque de Caëak, puis auprès de Miloë. Vase était le cousin du Métropolite Molentie Pavlovié, premier Métropolite serbe de Belgrade et le héros populaire de Ljubié ?. Or Melentije avait incarné la vieille Église orthodoxe serbe, ignorante mais patriote, plus riche en moineshaïdouques qu’en Docteurs de l’Église. Le tribun qui d’un mot pouvait soulever les paysans de Sumadija savait tout juste lire et signer son nom *. [Il avait voué une haine farouche aux Serbes de Voïvodine. Lui qui avait acquis la réputation de ne point se servir de la plume pour combattre ses adversaires mais du bâton, ne tolérait pas sans colères ces « parasites » qui s'étaient abattus sur la Serbie pour y faire une fructueuse moisson de privilèges et de postes lucratifs, ces étrangers avides de bouleversement, sans respect pour les traditions les plus vénérables de la Serbie. Parmi ces étrangers un de ceux qu'il exécrait le plus, sans toutefois le témoigner trop extérieurement, était le Métropolite Petar, qui avait pris entre ses mains l’Église serbe et s’efforçait de l’organiser à la manière autrichienne. Vutié n’aimait guère tous ces règlements ecclésiastiques qui constituaient autant d’entraves à son bon plaisir : déjà, le Knèze Miloë lui avait reproché de violer les lois de l’Église lorsqu’en 1827 il s’était mis en tête de chasser sa femme légitime pour — un mois

1 Jovanovié (Slob.), art. cité.

2 Cf. p. 49.

8 Stranjakovié (Drag.), Vuciceva buna, p. 100.

Un Consul de France à Belgrade (de Ségur) a laissé en 1851 un portrait saisissant du « Catilina Serbe » :

«…. Cet ex-Voievode, vieillard éprouvé par les aventures d’une vie accidentée, continue à porter dans les calculs d’une politique égoïste la même ardeur qu'il portait jadis dans les combats ; l'esprit inculte, doué de toute la ruse d’un ancien capitaine d’heiduques, oo etinfatué de sa personnalité, il ne peutse résigner à une existence calme et honorée, juste récompense de ses anciens services. (Aff. Étr. fs. Belgrade, 22 août 1851).

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plus tard — convoler avec une fort jolie Grecque qu’il avait arrachée à un jeune négociant, lequel l’avait lui-même enlevée au harem d’Ali Pacha 1. Ces mœurs légères n'étaient point faites pour plaire au Métropolite, mais les théories que professait ouvertement Vuëté mirent le comble à son antipathie. Stranjakovié conte à ce propos une anecdote caractéristique. Comme, en 1858, un jour « Sima Protié disait devant Vuëié et les conseillers que le Knèze avait créé le pays » (la Serbie), Vuëié s’écria avec humeur : « Qu'est-ce que tu racontes, je t’en prie Sima ! Qu'est-ce qu’il vient de dire : créé ce pays ? et qui (donc l’a créé) ? ? Personne d’autre n’a créé ce pays que Dieu et le peuple », et une autre fois : « Personne n’a pris à bait cette terre, chacun a contribué un peu à sa délivrance. » C’est un exemple tout à fait typique non seulement de l’éloquence plébéienne de Vuëié, mais d’une conception primitive et populaire de la religion, commune à beaucoup de Serbes de son temps. Vuëié est un de ceux qui a le mieux exprimé cette conception : foi mystique dans les destinées du peuple serbe, messianisme national, indifférent aux signes tangibles de la domination terrestre, État, administration, Knèze et clergé, et quiétait contenu tout entier dans ces deux mots: Bog i Narod ! On connaît le célèbre discours de Vuüié, un des plus beaux morceaux de l’éloquence serbe : « Je ne crains personne : ni Prince, ni Conseil, ni Ministre, n1 Métropolite, et personne ne doit craindre personne. Nous sommes tous égaux. Le Prince vaut un porcher ; un porcher est l’égal d’un Conseiller, le Conseiller est l’égal du tailleur, le tailleur l’égal du Juge, le Juge est la même chose que moi... Nous sommes tous égaux. Il ne faut pas qu’un seul 'se chauffe au soleil et que tous les autres restent à l’ombre. Il ne faut pas qu’un seul tienne la tête bien haut et que tous les autres aient les yeux baissés vers la terre, m&is bien au contraire que tous nous élevions la tête bien haut et que tous nous nous chauffions au soleil... © ». Une autre tirade de Vuëié traduit aussi clairement sa pensée : «Le fonctionnaire, s’écria-t-1il un jour dans un discours au peuple, défend le fonctionnaire, le pope défend le pope, mais il n’y a personne pour défendre le pauvre peuple ! » (Cinovnik brani éinovnika, svestenik svestenika, a jadan narod nema ko da brani) *. Ainsi pour lui, qui se posait en défenseur et chef du peuple, l’Église n’était qu’une administration comme les autres, aussi oppressive, aussi imparfaites.

1 Voir page 128.

? Stranjakovié (Drag.), Vuciceva buna, p. 115.

* Miloëevié (Michel B.), Le suffrage politique dans les Constitutions de Serbie, p. 58, n° 1.

* Stranjakovié (Drag.), op. cit., p. 112.

* On a prétendu qu’une des causes de la révolte de Vuëié était le mécontente-

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Là encore il apparaît comme un précurseur en jetant sur l’Église le discrédit qui était attaché, dans l’imagination populaire, aux organismes d’État considérés comme anationaux. Une telle mentalité était particulièrement odieuse au Métropolite Petar en un temps où ce dernier s’efforçait d'obtenir le concours du pouvoir civil afin de consolider l’autorité spirituelle de l’Église orthodoxe serbe. Notons enfin que le fait que Vutié appartenait à la loge maçonnique de Belgrade, encore qu’il n’y fût entré que dans des intentions purement politiques, n’était pas de nature à lui concilier les faveurs du Métropolite, quoique l’Église orthodoxe serbe n’ait pas été, au début, foncièrement hostile à la franc-maçonnerie. Toutes ces circonstances expliquent les heurts nombreux qui avaient eu liéu sous les règnes précédents entre les deux hommes : par exemple, lors de la révolte militaire en faveur de Miloë, le Métropolite, envoyé au-devant des insurgés et les ayant rencontrés à Treënja, s’était efforcé d'employer la douceur à leur égard, tandis que Vuëié s'était refusé à toute concession. Atanasije Djordjevié cite un propos caractéristique de Vuëié au sujet du Métropolite :

Zna$ $ta je, ja postujem Mitropolita zbog njegove pameti, uéenosti i rodoljublja, 1 ne bi pristao da ga udavim, ali bi imao volju da ga metnem u éamac 1 da ga malo provozam, 1 to do obale samo, pa da ga vratim natrag 1 to zato $to ne mo%e da zaboravi Obrenoviéa ëanak *.

Le MérroPoLiTE PETAR

ET LE KNÈZE ALEKSANDAR KARADJORDJEVIC.

Le Métropolite ne craindra pas de faire face à l’hostilité déguisée des constitutionnalistes, ou à la haine manifeste de Vuëié, car par une singulière inconscience il se croira toujours assuré de la faveur princière ?. Aleksandar Karadjordjevié, parfaitement au courant, de l'attitude équivoque du chef de l’Église au moment du changement

ment provoqué chez ce dernier par l'intention manifestée par le Knèze Mihaïlo de donner à tout prêtre de la principauté un presbytère et la terre nécessaire à sa subsistance. Ce serait faire du vieux tribun un anticlérical forcené, ce qu’il n’a jamais été. (Hri$éanski Vesnik, juin-juillet 1888, p. 529). Vuëié a aimé au contraire faire des libéralités aux églises serbes. Il a restauré le monastère de Draëa (Miliéevié, Manastiri u Srbiji, Belgrade, 1867, p. 28).

1 Ilié (A.), op. cit., p. 381.

2 Toutefois le caractère conciliant du Métropolite avait permis d’éviter des conflits trop apparents. Sous le premier règne du Prince Michel on avait même assisté à une intervention de Petar dans une contestation qui avait opposé Jevrem Obrenovié et Vuëié, et le tribun avait accepté la formule de conciliation du Métropolite. (Cf. sur cette affaire Stranjakovié, Vuciéeva buna, p. 17).

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de dynastie, ne pouvait avoir en lui qu’une médiocre confiance mais. le nouveau régime issu d’un mouvement révolutionnaire avait besoin d’une consécration religieuse. De son côté Petar semblait s'être sincèrement rallié. Dans tous ses prêches, dans toutes ses homélies, dans toutes ses lettres pastorales il s’efforçait de rendre hommage ou de renouveler un témoignage de sa fidélité au Knèze.

Le Consul de France à Belgrade, Codrika, estimait scandaleuse cette volte-face du Métropolite, jet il ne pouvait pas comprendre comment Petar avait osé donner « l’onction sacrée » au Knèze Alexandre dans une église fondée par Milo (église cathédrale) :

« Il n’est peut-être pas indigne de remarquer que les fondations de cette église ont été jetées per le Prince Milosch sous le canon de la citadelle sur un terrain qui jadis servait de cimetière aux Turcs, et que le Métropolitain qui vient de consacrer le renversement de la famille princière est redevable de sa haute position et de sa fortune au chef de cette famille qui du rang le plus inférieur de la domesticité Pa par degrés élevé à la dignité qu’il occupe aujourd’hui... » ?

Le Métropolite Petar aimait assez, il est vrai, à faire sa cour au nouveau Knèze. Il savait, par une attention flatteuse, honorer la mémoire du « Chef Suprême (de la Dynastie), de l’immortel Karadjordje »?. Ailleurs il déclarait aux fidèles : « Par la fidélité et l’attachement que vous montrez constamment au Knjaz vous fondez et vous fortifiez ce lien sacré entre le souverain et le peuple, qui est tellement utile au progrès de la patrie * ». En 1855, à l’occasion de la consécration d’une nouvelle église à Smederevo, il s’efforçait, à la fin d’un long sermon, d’énumérer les devoirs des chrétiens envers Dieu et l’Église :

1 Aff. Étr. fs. Belgrade, 13 novembre 1842.

Le successeur de Codrika, Durand de Saint-André, n’avait pas sur le Métropolite une opinion plus favorable :

« Le Métropolitain, autrichien serbe d’origine, doit à sa position une grande influence sur ce peuple ignorant. Homme supérieur par son éducation à ceux qui l'entourent, d’une grande ambition, d’une corruption profonde de mœurs, je ne puis le croire susceptible d’aucune conviction sincère. Il a eu le talent de se maintenir dans ses dignités au milieu de toutes les révolutions qui se sont succédé. Le Gouvernement actuel semble faire fond sur lui ; je ne puis partager cette confiance qu’en tant que les intérêts du Primat se trouveront liés à ceux de l’État. C’est du reste le cas aujourd’hui, et les efforts tentés par le Consul général de Russie pour le renverser ont dû demeurer infructueux » (Aff. Étr. fs. Belgrade, 20 décembre 1844).

* En 1857, 1e Métropolite Petar imaginait même d'organiser une souscription obligatoire dans son clergé pour contribuer à l’érection du monument de Karadjordje. C’est devant l'hostilité du Conseil alors en lutte avec le Knèze qu'il se

verra dans l'obligation de renoncer à son projet. (Aff. Étr. fs. Belgrade, 10 avril 1857).

3 [lié (A.), op. cit., p. 303.

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« Respectez le chef de votre nation, notre Pieux Seigneur et Knèze Aleksandar. Vous respectez en lui le fils de l’immortel Karadjordje, qui a jeté les fondements de notre liberté. Vous honorez en lui l'Homme qu'avec le consentement universel vous avez élevé à l’éminente dignité de Knèze, celui qui veille à la tranquillité et au progrès de la nation, ne commet aucune violence, et élève bien son fils. Honorez-le pour ces raisons et aussi parce que votre qualité de chrétiens vous oblige à obéir à l’Oint de Dieu ; soyez-lui fidèles et attachés à sa Maison ! ».

Ces panégyriques ne sont pas dénués de tout intérêt documentaire, en dépit de fastidieuses répétitions, et de leur ton enflé. En un temps où la presse n’avait pas dépassé un stade de développement tout à fait rudimentaire (outre les officieuses Novine Srbske, le Srbski Ulak’ avait commencé à paraître en 1843, les Novine Citalista Beogradskog en 1847) et où la censure veillait à empêcher toute critique du Gouvernement, la Chaire était la seule tribune où l’on pouvait se permettre une libre appréciation sur la politique serbe. Les sermons du Métropolite Petar, toujours préparés avec le plus grand soin, sont remplis d’intéressantes notations sur l’idée que les contemporains se faisaient du pouvoir princier. Lorsqu'il parle d’Aleksandar Karadjordjevié, le Métropolite empruntelun tout autre ton que lorsqu'il s’adressait au Knèze Miloë. Ce dernier, selon lui, était « l’instrument » par lequel la grâce divine se manifestait au peuple serbe. Le Métropolite n’avait pas besoin de recourir à une aussi flatteuse image pour parler d’Aleksandar. Le pouvoir du nouveau Knèze étant moins absolu que celui de ses prédécesseurs, le Métropolite se croyait autorisé à convier la nation à collaborer avec le prince pour la consolidation du régime. Etil trouvait d’heureuses expressions pour définir le rôle du nouveau Souverain. Aleksandar n’était certes pas le souverain envoyé par Dieu au peuple serbe (celui que le peuple ne saurait renverser sans commettre un sacrilège), mais l’élu de la volonté populaire plutôt que l’Oint du Seigneur. Enfin le Métropolite justifiait le respect que le peuple serbe devait nourrir envers le Knèze, ce qui est encore une innovation: « Aleksandar veille à la tranquillité et au progrès de la nation », mais avant tout «il ne commet aucune violence » (nkakea nasilja ne éini) : allusion évidente au despotisme des Obrenovié.

En 1857, Petar s'adresse à nouveau au peuple, mais cette fois pour l’inviter à remercier le Seigneur d’avoir sauvé le Knèze de l’attentat d'octobre 1857. Prononcées dans l’église cathédrale de Belgrade, les

1 Ilié (A.), op. cit., p. 288.

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paroles du Métropolite se ressentent de l’événement encore tout proche. Il ouvre son allocution par les versets du Psaume 104 :

Ne prikasajtesja pomazanim mojim.

« À nouveau, en dépit d’une aussi terrible interdiction divine, il s’est trouvé des gens hostiles au Seigneur qui ont essayé de perpétrer un tel forfait : il s’est trouvé des hommes, et hélas ! dans notre patrie, pour transgresser la parole divine, des hommes qui ont conçu dans leur cœur un sentiment odieux au Seigneur, un sentiment de haine envers le Knèze et qui ont eu l'intention de faire passer cette idée dans les actes... » Heureusement « la droite du Seigneur a protégé le Knèze » (no desnica boïija sohranila je Knjaza).

Petar, pour accroître, en une telle solennité, l'amour du peuple envers le Knèze, lui rappelait le devoir de soumission aux autorités toujours recommandé par l’Église orthodoxe et fondé sur le passage célèbre de l’Épitre aux Romains : « que toute personne soit soumise aux autorités supérieures : car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu et les autorités qui existent sont instituées de Dieu » (Épitre de Paul aux Romains, 13,1 }. Il affirmait à nouveau que les souverains étaient les Oints du Seigneur, sur lesquels reposait, comme sur ses élus et les fidèles protecteurs de sa loi, esprit divin, et il exhortait les Serbes à regarder « dans (leur) Knèze Aleksandar lOint du Seigneur, que Dieu leur avait donné pour maître, une personne consacrée, digne de leur respect ».

Même à cette heure émouvante où il importait d’implanter solidement dans le cœur de la nation le respect de son chef, le Métropolite savait mesurer les expressions dont il se servait. Au lendemain de l'attentat, Alexandre Karadjordjevié demeurait tout simplement l'élu du peuple consacré par l’Église. Le temps des princes de droit divin était bien fini en Serbie.

LA RÉFORME DE L’ÉcLise SOUS LES € USTAVOBRANITELJI » ?,

Le règne d’Aleksandar Karadjordjevié a vu la naissance d’une législation religieuse qui faisait jusque-là défaut. Cette période de stabilité politique relative permit en effet au Synode d’ébaucher les grandes lignes d’une réforme ecclésiastique : c’est en effet sous un gouvernement constitutionnaliste que fut d’abord élaboré en 1847

PRÉ (A) oprtcit pr295e ? C£. pour ce chapitre le Zbornik pravila, uredaba i naredaba Arhijerejskog Sabora, Belgrade, 1990.

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