‹ La Serbie et Son ÉgliseChapitre 65 sur 197 · MIHAILO ET LE PRINCE MICHEL · texte numérisé non relu

MIHAILO ET LE PRINCE MICHEL

envie d’ergoter sur des points de droit ou de se quereller pour des règlements. Leur antagonisme sera dû presque exclusivement à des divergences personnelles, à une incompatibilité d'humeur qui ira s’exaspérant à la fin du règne de Michel. Ces deux âmes de conquérants s’opposaient même dans les domaines où d’indéniables affinités auraient dû leur permettre de s'entendre. L’un et l’autre, Knèze et Métropolite, nourrissaient le même « culte de l'étranger ». Le Knèze voulait occidentaliser sa principauté, Mihaïlo prétendait la russifier ou, tout au moins, la soumettre à l'influence spirituelle de Moscou.

Le Métropolite Mihailo ne peut pas encore être considéré, sous le second règne du Prince Michel, comme le représentant tout-puissant des volontés politiques de la Russie. C’est un homme qui doit tenir compte du bon plaisir du Knèze et qui ne peut, en conséquence, agir de son chef. En fait, bien que partisan convaincu de la Russie, il a trop le sens de l’universalité de l’Église pour ne pas s'intéresser vivement aux efforts de rapprochement entre l’Église anglicane et l'Église orthodoxe. Les circonstances s’y prêtaient : en 1862, l’écrivain et homme politique Vladimir Jovanovié, directeur des Srpske Novine, avait été envoyé à Londres en mission semi-officielle pour y plaider la cause serbe et — au lendemain du bombardement de Belgrade — lutter contre la turcophilie qui régnait alors dans la société anglaise. Il avait eu l’occasion de s’entretenir avec des hommes d’État, en particulier avec Gladstone, mais aussi avec quelques représentants de l’Église anglicane : l’un d’eux, l’évêque Archibald, bien informé de la situation de l’Église orthodoxe serbe de la Principauté, avait même proposé au Métropolite Mihailo, par l’intermédiaire de Jovanovié, de se rendre en Angleterre où on lui promettait un accueil chaleureux et où il pourrait prendre contact avec les prélats anglicans les plus éminents !. Ce n’était pas la première fois que l’on parlait d'engager des rapports entre l’Église anglicane et une Église orthodoxe. On restait encore à Londres, il est vrai, sur le mauvais souvenir de ce William Palmer qui, champion infatigable de l’intercommunion entre l’Église russe et l’Église anglicane, avait été réduit, après quinze ans d’efforts infructueux, à demander asile au « papisme romain » en 1855 ?. Le Métropolite Mihailo était cependant tout disposé à accepter l’offre flatteuse qui lui était faite. Son esprit ambitieux découvrait dans cette collaboration des deux hauts clergés des appuis précieux pour la politique qu’il poursuivait dans les Balkans. Le Gouvernement serbe,

1 Zivanovié (Ziv.), Politiéka istorija Srbije, tome I, p. 98. 2 Herbigny (Michel d’), Anglicans et « Orthodoxes », Études, oct.-déc. 1920.

et avec lui le Knèze, pressentit le danger qu’il y avait de laisser prendre au Métropolite une part trop large dans les affaires de l'État. On lui fit savoir, discrètement, qu’il serait préférable, pour lui, de refuser l’invitation qui lui était transmise. Mihailo s’inclina, mais il ne devait pas oublier cette première déception !.

Le Prince Michel aspirait à devenir l’unique pilote de la Serbie. On sait avec quelle foi il travailla à faire de son peuple un Piémont slave, ce qui ne l’empêcha point un jour d’être accusé dans la Zastava libérale de Miletié de travailler davantage pour « Belgrade » que pour l’idéal yougoslave. Nul reproche n’est moins fondé. Michel a plutôt fait passer les intérêts de sa Principauté au second plan en servant une politique personnelle trop hasardeuse pour être féconde.

Si les conceptions politiques du Prince dénotaient un caractère assez ambitieux, la facilité avec laquelle il en changeait leur enlevait beaucoup de leur solidité. C’est un fait que la politique extérieure de Michel n’a jamais été à l’abri de ses sautes d'humeur. Son attitude à l’égard de l’Autriche en est la meilleure preuve. Au début de son règne, il se montrera hostile à l'influence du grand État voisin, mais non pas tant parce qu'Aleksandar Karadjordjevié avait recherché l’appui autrichien, qu’en raison de ses sympathies et de ses alliances magyares. On l’a déjà remarqué : la princesse Julie — une catholique — appartenait à la famille Hunyady. Plus tard, après Sadowa, lorsqu'il se tournera vers l’Autriche, ce sera encore par l'intermédiaire du premier ministre hongrois, le comte Gyula Andréssy ?. C’est en 1867, un an avant le drame de Toptider, que se place la fameuse mission d’'Edmond Zichy qui aurait été chargé de proposer au Knèze l’admimistration des provinces de Bosnie et d’Herzégovine au prix du sacrifice de sa politique de révolution nationale. Le Knèze se garda bien de renoncer à ses projets grandioses et continua à conclure des accords avec le Monténégro, la Roumanie et la Grèce en vue d’une action commune contre la Porte . Dans le même temps l’Autriche, sans se décourager, élevait

1 Zivanovié (Ziv.), op. cit. p. 98.

? Ce qui n’empêchait point le Consul général de France à Belgrade, Engelhardt, d’écrire en 1867 au Marquis de Moustier:« A part la Turquie, dont on subit encore le joug, l’Autriche est regardée comme l’ennemi naturel et le plus dangereux de la Serbie révolutionnaire. On persiste généralement à croire que la Bosnie et l’'Herzégovine restent l’objet plus ou moins lointain de la convoitise de ce voisin relativement puissant, et l’on reconnaît que s’il ne réussit pas dans ses projets d'absorption il s’opposera de toutes ses forces à l’annexion de ces provinces à la Principauté... »

(12 août 1867, Les Origines diplomatiques de la guerre de 1870-1871, tome XVIII, Paris, 1925, p. 158).

* Cf. Piroéanac (M. S.), Knez Mihailo i zajedniéka radnja balkanskih naroda, Belgrade, 1895.

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