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MIHAILO ET LE PRINCE MICHEL

son consulat à Belgrade au rang d’agence diplomatique. Le premier titulaire du nouveau poste, Kallay —un Hongrois — eut, fin avril 1868, un entretien du plus haut intérêt avec le Knèze. Ce dernier lui déclarait, au cours de cette entrevue, que le Panslavisme n’était qu’un « fantôme inconsistant ». Comme l’agent autrichien lui répondait qu’à son opinion le danger panrusse lui semblait plus considérable, le Knèze déclara qu’«il avait la conviction qu’on ne trouverait pas un Serbe pour voir avec plaisir la Russie dominer son pays! ».

Cet état d’esprit du Prince l’éloignait sensiblement du Métropolite Michel, pour lequel la Russie devait à tout prix rester l’inspiratrice exclusive de la politique extérieure de la Serbie et sa conseillère en matière de politique intérieure. Même avant l’échec des négociations engagées avec l’Église anglicane, les rapports étaient peu amènes entre le Knèze et le Métropolite. On avait fort remarqué, lors de la Skupÿtina de la Transfiguration (7 août 1861) qui se tint à Kragujevac, l’absence du Métropolite et du haut clergé ?. Les clercs rentreront sur la scène politique plus tard, à l’occasion de la Mioljska Skupstina (septembre 1867). Le Métropolite sera alors l'âme de l’opposition libérale représentée par un petit groupe d’une trentaine de députés. Le plus ardent de ceux-ci devait être le futur évêque de Sabac, Jeronim, mais qui n’était alors que l’archiprêtre Jovan Jovanovié. C’était un des obligés du Métropolite Michel qui avait été conquis par ce singulier personnage, pope paysan sans culture mais saisi, sur la trentaine, de la passion d’apprendre. Jovanovié avait été envoyé en Russie à l’Académie spirituelle où il avait plutôt lu « Herzen et les autres écrivains d’opposition que des livres de théologie ? ». Miliéevié en a tracé un admirable portrait, nous le montrant à la Mioljska Skupétina « d’une haute stature, d’une complexion vigoureuse, la voix claire, la parole facile et le

1 Seton-Watson (R. W.), Les relations de l’Autriche-Hongrie et de la Serbie entre 1868 et 1874, Monde Slave, février 1926, pp. 211-230 ; cf. aussi le très intéressant appendice rédigé, après l’article ci-dessus, par Jovanovié (Slob.), Druga Vlada Milo$ai Mihaila pp. 471-481.

2 Tastu, consul de France à Belgrade en 1861, signalait ce fait, se refusant à l’attribuer à la Princesse Julie :

« … Je finirai en signalant à l’attention de Votre Excellence un détail qui a quelque signification. L'assemblée actuelle est la première qui se soit tenue sans participation du haut clergé. Ni le Métropolite, ni l’évêque Diocésain de Kragouievats n’y ont été admis. On peut craindre que l'opposition n’attribue à l'influence catholique de la Princesse Julie cette espèce d’ostracisme; du clergé orthodoxe, bien qu’elle n’exerce aucun prosélytisme, à ce qu’on m’assure. Du reste où peut constater en Serbie, plus qu’en aucun autre pays de race Slave, da diminution continue d'influence du clergé, et si je puis ainsi parler, un indifférentisme remarquable en fait de religion... » (A. Étr. fs. Belgrade, 23 août 1861).

* Jovanovié (Slob.), op. cit., p. 211.

regard d’un soldat plutôt que d’un prêtre * ». C'est le premier exemple que nous rencontrions du prêtre-tribun et politicien. L’ancien pope de Misar devait provoquer un véritable scandale dans les milieux gouvernementaux par la violence de ses opinions : liberté de la presse, réformes constitutionnelles, amélioration du système pénitentiaire, introduction du jury, il touchait à tout et se complaisait à éclairer d’un jour sinistre la société serbe de son temps. La Skupétina ne prit en considération aucune de ses propositions, mais l'impression n’en demeura pas moins très forte, même sur le Knèze qui, pourtant, était à ce moment absorbé par ses affaires de cœur ,

L'Écuise ORTHODOXE CONTRE LE PRINCE.

L'Église orthodoxe serbe n’avait jamais été très propice à ses inclinations. La princesse Julie, née comtesse Hunyady, Hongroise et catholique, n’avait jamais joui d’une grande popularité auprès du clergé serbe ?. Pendant les derniers jours du règne de Milos et alors qu’on envisageait déjà la succession du prince, des libéraux comme Stevia, Grujié et Jankovié se réunissaient la nuit chez le Métropolite et y discutaient la question du divorce de l'héritier du trône. Ce divorce, le Prince Michel se résolvait à en reconnaître la nécessité, mais pour de tout autres raisons que celles du Métropolite. Une lettre jugée «suspecte » adressée par Julie au prince Charles d’Arenberg fournissait, dès le début de l’année 1862, un prétexte valable mais dont il répugnait à se servir de peur de se déshonorer. En 1865,

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? Des députés de cette Skupêtina attaquèrent véhémentement les moines serbes. Certains exigèrent la suppression des paroisses monastiques, l'abolition des couvents qui ne disposaient pas des moyens nécessaires à leur entretien. Les effectifs monastiques étaient effectivement squelettiques. En 1867, il n'y avait que 121 moines répartis dans 41 cloîtres, tandis qu’en 1834 il y avait encore 800 moines pour 20 monastères; cf. Kanitz (F.), Serbien, historisch-etnographische Reise. Leipzig, 1868, p. 650, (voir plus loin, p. 225).

% Dozon conte cependant que Julie, dès son arrivée à Belgrade, s’efforça de gagner le haut clergé par ses attentions et son respect extérieur pour la religion orthodoxe :

«La princesse Julie, lorsqu'elle mit le pied pour la première fois en Serbie, courut à la cathédrale y recevoir la bénédiction de l’archevêque orthodoxe. Depuis, elle a installé une petite chapelle catholique dans son palais ; cependant, les jours de fête, on la voit à la cathédrale assister debout, en bas du siège de son époux et en tête des fonctionnaires, aux longs offices du rite oriental, épreuve qui lasse les forces d'hommes robustes. Il y a deux mois elle brodait de ses mains un vêtement sacerdotal pour le Métropolite et le lui faisait tenir avec une lettre, publiée ainsi que la réponse dans le journal officiel. Enfin le 13 juin, lors d’un dîner qui avait réuni le clergé au Konak, elle femme, par une exception biensingulière aux usages serbes, portait à ses hôtes un toast, le suivant : « Fasse Dieu

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il signaït et faisait signer à Julie un projet de divorce fondé sur le consentement mutuel *. Une passion tardive était venue entre temps donner une ardeur nouvelle à ses velléités de liberté.

Michel était en effet tombé éperdûment amoureux de sa cousine Katarina, âgée de 16 ans, fille d’Anka Constantinovié, elle-même fille de Jevrem Obrenovié. Désormais il ne songe à divorcer que pour pouvoir se remarier le plus rapidement possible. Or, le chef de l’Église orthodoxe serbe, le Métropolite Mihailo n’admet ni l’un ni l’autre de ces projets. Lui, jadis si prompt à envisager l’hypothèse d’un divorce pour soustraire l’héritier du trône à l’influence du « papisme », se complaît, en 1865, à paralyser toutesles démarches du Knèze ?. Quand celui-ci lui confie que Julie a obtenu de Strossmayer la séparation de corps, le Métropolite répond que cette décision ne concerne qu’elle, mais que lui, le Knèze, relève de l’Église orthodoxe et qu’il n’y a pas de divorce sans motif valable : Michel, peu soucieux de produire au grand jour la lettre à d’Arenberg, exhibe alors son «(accord » avec Julie. Mais aussitôt son ministre de l’Instruction publique et des Cultes lui rétorque que le « divorce par consentement mutuel» est contraire au paragraphe 855 du Code civil#. Pour ce qui était d’un nouveau mariage, les autorités spirituelles s’y opposaient de toutes leurs forces. On se trouvait en présence d’un des empêchements les plus classiques (parenté collatérale, 4€ degré) dont la transgression constituait un véritable scandale pour l’Église. Ce qui ajoutait peut-être à la fureur du Métropolite, c’est qu’il connaissait fort bien l’austrophilie d’Anka et de son entourage. Il se souvenait du précédent de Petar et avait conscience que le même sort l’attendait si une telle union était contractée ©.

que par vos efforts, Pères Saints, le peuple serbe se fortifie dans la foi de ses ancêtres, afin qu’appuyé sur eîle il puisse renouveler et accroître son antique gloire ». S’il s'agissait d’un sujet moins grave que la religion, on dirait qu'il y a là une espèce de coquetterie pieuse et de commande, dont l'impression n’est pas précisément agréable. » (Aff. Étr. fs. Belgrade, 23 juin 1861).

1 Jovanovié (Slob.), op. cit., p. 412.

2 En 1866 Botmiliau, consul de France à Belgrade, constatait que :

« Le Métropolite n'avait pas toujours été hostile au divorce. Il aurait même, le premier, lors du retour du Prince Milosch en 1858, émis l’idée d’un divorce entre le Prince Michel et sa femme sous le prétexte que la future Princesse de Serbie ne pouvait pas appartenir à une autre religion que la religion orthodoxe ». Le Prince refusa. Le Métropolite était partisan d’un mariage russe. C'était un homme « dévoué corps et âme à la Russie». (Aff. Etr. fs. Belgrade, 5 février 1866).

8 Jovanovié (Slob.), op. cit., p. 412.

4 Le chef de l’Église accepte cependant de bénir le Prince serbe avant le départ de celui-ci pour Constantinople (1867), mettant en lui tous les espoirs d’une nation « tant de siècles opprimée », mais cette formule opportuniste ne trahit aucun rapprochement réel. (Dobroslav Ignjatovié. Die zweite Regierung des Fürsten Michael von Serbien, Leipzig, 1888, p. 75).

Garaÿanin, président du Conseil des Ministres depuis 1861, partageait entièrement les vues du Métropolite. Il avait sollicité une audience privée du Prince pour lur faire librement part de ses craintes. Dans cette entrevue historique du 21 octobre 1865, il avait exprimé la douleur qu’il ressentait, avec tout le peuple serbe, à voir son maître contracter une union aussi indigne de lui, et il le conjurait avec émotion de renoncer à ses projets :

«Ne descendez pas, Seigneur... de ces hauteurs auxquelles vous êtes placé pour le bonheur de ce peuple. Soyez persuadé, Seigneur, qu’il n’y aurait pas un seul Serbe qui ne serait affligé s’il arrivait que vous vous marliez avec votre cousine. Ce serait un événement inoui dans l’histoire du peuple serbe. Vous violeriez par là la loi de l’Église, la loi civile, les usages de la nation serbe; en un mot, ce serait, aux yeux de notre peuple, l’événement le plus immoral qui soit. »

Et comme Michel lui répondait en alléguant l’impossibilité dans laquelle il se trouvait de mener une vie privée de toute satisfaction domestique (« C’est pis, en vérité, que d’être en enfer »), Garasanin lui répliquait que nul n’était opposé en Serbie à ce que le Prince contractât un nouveau mariage à condition que celui-ci fût conforme aux lois de l’Église :

« …Mariez-vous, mais n’épousez point votre cousine. Ce serait la ruine de votre dynastie si elle devait se fonder sur les ruines de votre Église, "de votre honneur et de votre nom. Seigneur, croyezmoi : vous ne trouverez point de tranquillité domestique dans ce dessein. Ce sera le début d’un grand malheur pour vous et votre nation, qui vous est fidèle et dévouée corps et âme. La seule Église libre et orthodoxe dans tout l'Orient, c’est l’Église serbe. Si elle est libre, c’est grâce à votre père qui l’a, pour ainsi dire, arrachée de l’esclavage : il vous l’a confiée comme un dépôt afin que vous en soyez le gardien. Est-il donc convenable que vous soyez le premier à l’offenser ? Comment les autres la respecteront-ils si vous leur donnez un tel exemple ? 1»

Le Knèze se contenta de formuler de vagues promesses qu’il ne tint du reste pas. Il était de plus en plus décidé à briser toutes les résistances, dût-il affronter les foudres de l’Église. En mars 1866 il remporta une première victoire en obtenant l'interdiction de mentionner dans la rubrique de toutes les églises de Serbie le nom de la Princesse Julie ?. Ce fut le seul résultat qu’il put atteindre.

1 Jak&ié (Dr. Grgur), Comment à agi le Prince Michel quand il s’est trouvé dans la même situation que le roi Édouard VIII, dans la Politika du 7 février 1937. ? En 1860 c'était au contraire le Métropolite Mihailo qui avait prétendu refuser à Julie le droit d’être mentionnéé dans la liturgie, mais il avait dû céder devant

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