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LE MÉTROPOLITE MIHAILO ET L'AFFAIRE GAVRILO

devait procéder à une tentative de conciliation (art. 131) 1. En cas de nouvel insuccès, l’archiprêtre devait diriger les époux sur le Consistoire épiscopal de leur ressort. Devant le Consistoire, les parties étaient tenues d'exposer explicitement les motifs de leurs différends. Si la dernière tentative de conciliation échouait, le Consistoire prononçait la « dissolution de la communauté » matrimoniale (art. 148)?. Si une partie était mécontente, elle pouvait s'adresser au Consistoire d’appel (art. 159) 3.

La loi du 30 septembre 1862 a été très diversement jugée en Serbie. Pour un Aleksa Ilié, grâce à l'intervention personnelle du prince Michel et du Ministre de l’Instruction publique et des Cultes, Cukié, l'Église orthodoxe serbe était désormais affranchie de la «tyrannie » du Métropolite. C’est peut-être un peu exagéré. En fait, si le Métropolite ne témoignait guère de satisfaction au sujet de la nouvelle loi, c’est surtout parce qu’il avait conservé contre le gouvernement du Knèze une certaine rancune, à propos de l’affaire Gavrilo qui venait à peine d’être réglée. Si les pouvoirs du Métropolite ont été quelque peu restreints par la loi de 1862, ce n’est pas en vertu d’une idée préconçue, ni d’un sectarisme gouvernemental, mais parce que la nouvelle organisation ecclésiastique plus compliquée, grâce à la hiérarchisation des Consistoires, ne permettait pas au chef de l’Église serbe de conserver la totalité de ses anciennes prérogatives dans le domaine de la juridiction religieuse .

Le MérroPoziTeE MiHAILo ET L’AFFAIRE GAVRILO.

Un des conflits les plus violents entre le Métropolite Mihailo et le gouvernement avait eu lieu en automne 1860, lorsqu'il s’était agi de nommer un titulaire au siège épiscopal de Sabac, vacant depuis l’accession de Mihailo, au trône Métropolitain. Le candidat gouvernemental était l’archimandrite Gavrilo, recteur du Séminaire. Le choix était heureux, Gavrilo vice-président du Drustvo Srbske slovesnosti, . premier vice-président du Consistoire, étant un des prélats les plus distingués de son époque. Mais il était aussi profondément antipathique au Métropolite Mihailo pour avoir été un des collaborateurs de Petar 5. Aussi le chef de l’Église serbe exerça-t-il une violente pression sur le Synode épiscopal pour qu’il choisit comme premier candidat l’archimandrite Vasilije, prieur du monastère de Blagoves-

ITU, p- 49:

2 Ibid., p. 53.

3 Ibid., p. 55.

4 Ilié (A.), Moji dotivljaji, Belgrade, 1931, p. 23.

tenje, réputé pour son ignorance et son fanatisme. Ce choix fit scandale à Belgrade !. Le Prince Michel, irnité par la résistance du Synode, ordonna au Métropolite de procéder à la consécration immédiate de Gavrilo. Mihailo fut obligé d’obéir mais, dépité, attendit la première occasion pour se venger de son ennemi. Il la trouva bientôt, Gavrilo ayant commis l’imprudence d'accepter une donation en espèces à l’occasion de l’ordination d’un prêtre. Le haut prélat fut accusé de simonie et relégué dans le monastère de Ravanica (1866). Le traitement qui lui fut infligé dans cette retraite fut si inhumain qu'après de multiples interventions Gavrilo fut libéré sur l’ordre du prince Michel. Epuisé par cette épreuve, le malheureux devait revenir mourir à Belgrade, chez son parent l’archimandrite Mraovié, le futur Métropolite Teodosije ? (1871).

La fin tragique du prince Michel ne clôt pas seulement une phase importante de l’histoire serbe. Dans la vie de l’Église orthodoxe serbe, elle a aussi une signification qui n’est point négligeable. Du Hatti-chérif à la catastrophe de Toptüider, l’activité de l’Église est à peu près entièrement absorbée par un travail de réforme intérieure : en plus de l’ancien Nacertanije, deux nouveaux statuts ont vu le jour en 1847 et 1862. Mais, accaparée par cette tâche accablante, l’Église ne songe guère à intervenir efficacement dans la vie politique de l'État. Si elle prétend exercer une influence, c’est seulement sur le Knèze, par l'intermédiaire de son chef le Métropolite. Or le Knèze — un illettré comme Miloë ou un « Européen » comme son fils — exige la même obéissance passive chez ses sujets et chez ses ministres. Le premier sait commander avec l'énergie brutale d’un paysan, le second avec la raideur d’un magnat hongrois : pour venir à bout de Pun ou de l’autre il faudra recourir à l'insurrection ou à l’assassinat. Miloë ne s'est vraiment entendu avec Petar que pendant son premier

? Le Consul de France (Dozon) relate le conflit : « Leur choix (aux évêques) t arrêté sur l'Igoumène d’un couvent de l'intérieur, homme qui n’a reçu ni instruction ni éducation. Aussitôt, une députation du clergé est venue supplier le Prince de ne point ratifier cette élection et de nommer un candidat plus digne, par son instruction religieuse et par son habitude du monde, de remplir un siège regardé, après Belgrade, comme le plus important. Son Altesse m'a paru pencher tout à fait dans le sens de la protestation qui lui est adressée et pénétrée de l’urgence de relever le clergé qui, en général, plongé dans une ignorance épaisse et dans un état voisin de l'indigence, est aussi loin d’être à la hauteur de sa mission que de jouir de la considération dont il devait être entouré... » (Aff. Étr. fs. Belgrade, 20 novembre 1860).

3 Ilié (A.), op. cüt., p. 26. ss

règne : encore dans les dernières années n’avait-il plus guère confiance dans son Métropolite qu’il soupçonnait de participer aux intrigues des constitutionnalistes. Plus tard, sous le règne du faible Aleksandar Karadjordjevié, un prélat ambitieux et doué d’esprit politique n’aurait pas manqué de jouer un rôle de grande envergure : Petar, discrédité et d’ailleurs sans goût pour la vie publique, abandonnait à GaraSanin l’admirable instrument de propagande qu'était le Naëertanije de 1844. Enfin, comme nous l’avons vu, il est hors de doute que, si le prince Michel avait véeu plus longtemps, le conflit qui devait opposer, sous les progressistes, le Gouvernement à la Hiérarchie orthodoxe serbe aurait éclaté beaucoup plus tôt. L’attentat de Topüider semblait donc ouvrir au Métropolite Mihailo les perspectives d’un affermissement de son autorité et d’une extension de son influence. |

Mais les circonstances n’étaient plus les mêmes que par le passé dans l’Église comme dans l’État 1, Les jeunes générations de prélats éclairés étaient parvenues désormais aux postes de commande évêques, archimandrites, archiprêtres n’étaient plus tous disposés à obéir aveuglément aux ordres d’en haut. Dans la vie politique, un nouveau et puissant facteur était apparu : les partis. Aux anciens rapports du Knèze et du Métropolite conditionnés par des faits d'ordre psychologique et personnels, rapports qui se poursuivront d’ailleurs comme par le passé, se superposeront désormais des coali- . tions ou des conflits plus larges qui n’affecteront plus seulement deux hommes, mais auxquels prendront part les formations politiques et le bas clergé jusqu'alors tenu à l’écert. Dès lors, l’histoire de l’Église orthodoxe serbe cesse d’être la biographie des Métropolites et la chronique de leurs démêlés avec le pouvoir temporel, pour devenir l’étude des aspirations et de l’influence d’une classe si intimement mêlée à la vie du peuple serbe qu’on ne saurait comprendre l’histoire de l’un sans connaître l’histoire de l’autre.

Il fallut, dans le désarroi qui suivit l’assassinat du Knèze, une ferme décision chez le Gouvernement d’abord pour prévenir le plan des conjurés, puis pour triompher d’une opinion publique encore attachée à l’idée que la dignité princière n’était pas transmissible héréditairement et qu’il était nécessaire de procéder chaque fois à une nouvelle élection. Un des hommes qui travaillèrent av ec le plus d’énergie en faveur de la dynastie des Obrenovié fut le ministre de la guerre Blaznavac. Il trouvait un collaborateur précieux, au sein même de l’Église orthodoxe serbe, dans l’archimandrite Mojsej ?.

1 Maksimovié (Milan), Srbija za vreme Namesnistva, Belgrade, 1872, p. 29. 2 Jovanovié (Slob.), Vlada Milana Obrenoviéa, t. I, Belgrade, 1934, p. 156.

Ce moine singulier, sans barbe et sans moustaches, avait un passé chargé — il avait été chassé de son couvent pour malversations. Il devait gagner la faveur des Régents. Blaznavac, qui ne se contentait pas d'utiliser le prestige de l’armée pour appuyer sa politique, selon l'opinion commune, mais qui connaissait l’appui qu’un gouvernement fort trouverait dans l’Église, avait sans doute promis à son nouvel agent une protection efficace pour parvenir à l’épiscopat. Plus réservé, le Métropolite Mihailo se proposait de servir d’intermédiaire entre les Régents et l’ancienne opposition libérale. Quand, sur les désirs de la Skupètina convoquée au lendemain de l'attentat, on s’avisa de procéder à la rédaction d’une nouvelle constitution, les Régents instituèrent une commission spéciale chargée d’établir un projet, et firent appel pour la composer à la «fleur » des fonctionnaires et de l’intelligencija ? : une des premières personnalités dont on sollicita le concours fut le Métropolite Mihaïlo. Nul n’était mieux désigné pour essayer de réaliser cet accord entre l’esprit d'autorité et d'ordre cher aux Régents et le besoin de réformes que ressentaient si vivement les libéraux des années 70. Dans la rédaction du texte de la Constitution on retrouve, en même temps que l'écho de ces préoccupations, l'empreinte personnelle du Métropolite : on a dit que le libéralisme de cette époque était une tentative assez paradoxale de conciliation entre un sens national exacerbé, une croyance innée dans la supériorité morale du paysan serbe (lisons « orthodoxe »),et d’autre part un culte un peu livresque de la civilisation occidentale et de ses principes politiques ?.

Les articles de la Constitution touchant la question religieuse offrent le meilleur exemple de cette mentalité : on était parvenu à maintenir l'équilibre entre le principe « occidental » de la liberté de conscience et le postulat de la prééminence spirituelle et de la prépondérance matérielle de l'Orthodoxie serbe.

L'Éezise er La Coxsrirurion pe 1869 3.

L'article 11 de la Constitution déclarait : « Le prince serbe doit être de religion orthodoxe. A son avènement il prête devant la première assemblée nationale le serment suivant :

« Accédant au Pouvoir, je jure devant Dieu Tout-Puissant et sur ce que j'ai de plus sacré et de plus cher au monde, sur la Sainte Croix et sur l'Évangile, de conserver intacte la constitution de l'État, de

? Jovanovié (Slob.), Vlada Milana Obrenoviéa, t. Il, p. 87.

? Jbid., p. 37.

$ Textes publiés par Avril (Adolphe d') dans un article sur La Serbie chrétienne, Revue de l'Orient Chrétien, 1896, p. 35 et sqq.

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