LE L ÉGLISE ET LA CONSTITUTION DE
droit d'intervenir dans les débats de la Skupätina et de relever vertement les paroles « inconsidérées et injurieuses » qui pourraient y avoir été prononcées. Le même mois où le Synode partait en guerre contre le blasphème, il protestait énergiquement auprès du gouvernement contre un discours tenu à la Skupétina et jugé irrespectueux pour le clergé, tant séculier que régulier. Cette protestation mérite d’être citée en partie, non seulement pour sa violence, mais pour la conception que se faisaient les évêques de leur autorité :
« Le discours qui a été tenu dans l’Assemblée sur le clergé séculier et régulier, sur les monastères et les évêques, et les paroles prononcées par quelques députés à des séances publiques, paroles publiées dans les journaux, nous ont profondément désolés, violemment émus et pelnés.
Le Synode est placé dans une situation très désagréable et très pénible, et craint les conséquences dangereuses d’un semblable esprit et d’une telle orientation. Il a reçu des informations qui signalent que le clergé des deux ordres est blessé, du fait que l’on ait permis que l’on jette de la boue sur lui, sous les yeux du gouvernement, en présence de Messieurs les Ministres. Devant cette offense il est prêt aux gestes extrêmes et à des mesures désagréables.
.. Vous comprendrez, Messieurs, les conséquences d’un tel procédé et la situation dans laquelle se trouvent actuellement l’Église, la Foi et ses serviteurs. Vous pouvez apprécier l'importance des institutions religieuses pour l’avenir de notre peuple. Vous savez que ces institutions n’existent pas d'hier et qu’elles ne dépendent pas de la volonté d’une personne ou d’une autre. Vous vous souviendrez que vous nous avez, en de nombreuses occasions, déclaré à quel point vous estimez la Foi, l’Église et notre clergé. Vous avez solennellement déclaré que vous nous étiez très reconnaissants pour le maintien de
de la foi en tournant en dérision la religion, ses apparences extérieures et sa signification intrinsèque ». Le mal était grand : la société serbe minée par l’athéisme et le matérialisme ne pourrait plus résister à ses ennemis, car chacun savait que la religion orthodoxe formait l’ossature morale de la nation serbe. Il fallait agir vite si l’on voulait éviter une complète décomposition. Jusqu’alors on n’avait cherché à remédier à l’impiété qu’en exigeant du bas clergé un zèle plus grand dans l’accomplissement de son devoir: le Métropolite Petar recommandait la multiplication des prêches, l’assiduité aux offices, etc. Ce n’est qu’accessoirement qu’il songea à faire appel à l’autorité de l'État, personnifiée dans le Knèze Miloë. Le Métropolite Mihailo, au contraire, songe avant tout à obtenir de l'État les moyens coercitifs nécessaires, selon lui, pour arrêter le mal à ses débuts. Il demandait donc au Synode épiscopal de prier le gouvernement de préparer un projet de loi qui punisse sévèrement tous ceux qui dénigrent, attaquent ou rabaissent les objets de la foi : tous ceux qui jurent ou cherchent à ébranler chez d’autres leurs croyances religieuses ou bien mènent publiquement une vie scandaleuse contraire à la religion. (Zbornik pravila… etc., p. 139-40).
l'ordre dans le pays et la consolidation de la dynastie nationale. Et
que voyons-nous maintenant ? On tolère la persécution du clergé,.
on le laisse déshonorer par des appellations qu’on ne donnerait à aucun citoyen serbe sans être poursuivi et condamné à une amende ; on jette publiquement de la boue sur notre face, sans que Messieurs les Ministres jugent opportun d'intervenir.
Jugez-en, Messieurs, avons-nous le droit d’être indifférents devant. une situation aussi malheureuse ? Pouvons-nous tolérer une telle humiliation de la Religion, de l’Église et du clergé dans un pays dont le gouvernement est orthodoxe ?
Nous devons élever notre voix pour défendre la dignité de la religion et de l’Église, et outre la peine et la tristesse amères que nous exprimons, nous nous trouvons obligés de demander au Gouvernement de ce pays : Pouvons-nous espérer que la Foi, l’Église et le clergé. séculier et régulier, trouveront un appui auprès du Gouvernement ? Pouvons-nous avoir la conviction que les lois de l’Église garanties par les constitutions religieuses seront protégées ? Pouvons-nous. avoir la certitude que nous ne serons pas forcés à des réformes en contradiction avec les canons de l’Église orthodoxe ?
Nous supplions humblement Messieurs les Régents de répondre à la question que nous posons : car nous voulons, et nous avons. besoin de savoir quelle est notre position, après ces vexations et ceslicences inouïes, qui tendent à détruire les constitutions ecclésiastiques…
Nous voulons que l’on mette fin à ces abus, que l’on relève l'Église et qu’on lui donne une position florissante pour le bonheur et la gloire de la nation. Mais si l’incompétence veut s'imposer et détruire des constitutions qui existent depuis l’origine de l’Église, nous avons la mission de nous y opposer de toutes nos forces et d'arrêter le torrent auquel donne naissance l’esprit de licence, au détriment de toute l’'Orthodoxie comme au préjudice de la morale 1».
Le Métropolite Mihaïlo rapporte dans sa Kanonska odbrana pravoslavne crkve u Srbiji que «les Régents et les Ministres déclarèrent en personne qu'ils regrettaient beaucoup que certains députés aient prononcé des paroles inconvenantes, non point sur le clergé séculier et régulier en général, mais sur certaines personnes appartenant à ces ordres ?». Le Gouvernement déplorait que le Synode eût pu croire un seul instant qu’il avait toléré une attaque contre l’Église. Cet incident dans l’histoire de l’Église orthodoxe serbe sous la Régence
* Métropolite Mihailo, Kanonska odbrana pravoslavne crkve u Srbiji, Belgrade, 1881, p. 12-15.
2 Jbid., p. 18-19. NE
‘révèle jusqu’à quel point le pouvoir temporel savait s’humilier devant les exigences de la haute prélature 1.
Porrrair pu Mérroporire MinaiLo.
En 1859, lorsqu'il monte sur le siège métropolitain de Belgrade et qu’il prend la direction de l’Église serbe, Mihailo n’a pas plus de 33 ans. Petit, émacié, les yeux brûlants de fièvre et une faible voix douce qu’il tenait de sa mère, pauvre paysanne, fille de prêtre, c’est un peu le portrait d’un ermite (SL. Jovanovié) 2. Mais sous d’aussi frêles apparences, dans ce corps chétif s’abrite l’âme passionnée et ardente d’un apôtre du nationalisme et d’un homme politique. Nul n’a mieux incarné les défauts comme les qualités du prélat serbe politicien : ceux qui l’ont approché et connu se souviennent de la volonté inflexible poussée jusqu’à l’entêtement, de l’extraordinaire énergie de ce « moinillon ». Ceux qui ont dû affronter les foudres du Métropolite, s’ils ont pu être indifférents aux anathèmes, ont cependant été les victimes, finalement, des intrigues et des « machinations » d’un pasteur fort bien familiarisé avec le jeu politique #.
Ce défenseur modèle de l’Église était un esprit très laïque. On pouvait le supposer après l’avoir vu résister respectueusement, mais fermement aux instances de son maître le Métropolite Petar qui souhaitait une prompte ordination. Ce qui retenait Mihailo d’entrer dans l’Église, c'était la crainte de ne pas avoir les moyens de jouer le rôle qu’il ambitionnait : celui d’éveilleur de la nationalité serbe.
1 En 1874 le Métropolite Mihailo se trouvait en désaccord avec le gouvernement serbe à l’occasion de la nomination de l’évêque de Ziéa. Le siège était vacant à la suite de la mort de Janicije, quiavait laissé à Kraljevo — ancienne résidence de l’évêque — le souvenir d’un prélat modèle de la vieille école de Petar. Le ministre Ristié proposait comme candidat l’archimandrite Joväié, homme d’une très haute culture. Mihaïlo qui détestait les « moines-professeurs » s’opposa de toutes ses forces au candidat officiel. Cette attitude était d'autant plusintéressante que le Métropolite était une des personnalités les plus représentatives du parti de Ristié. Ce n’est qu'après la démission de ce dernier et la constitution d’un cabinet Marinovié-Cumié que la candidature Joväié fut écartée et que le gouvernement et la hiérarchie tombèrent d’accord sur la nomination de l’archimandrite de Vracevënica, Viéentije, au siège de Ziëéa (cf. Iié, Moji doäivljaji, p. 43-45).
2 Jovanovié (SL), Vlada Milana Obrenoviéa, t. II, p. #17. 3
3 Le Métropolite Mihailo, alors qu’il n’était encore qu’évêque de Sabac, avait écrit lui-même sa biographie à l’occasion de sa réception dans le Druëtvo Srbske Slovesnosti (17 juin 1857) : Né en 1826 dans le district d’Aleksinac, il avait fait ses premières études à Negotin, puis était venu à Belgrade en 1843 suivre pendant trois ans les cours du Séminaire. Il avait étudié en Russie de 1847 à 1853 et avait été nommé en 1854 professeur de Dogmatique au Séminaire de Belgrade. Arch. Acad. Roy. Serbe, n° 27.
La formation religieuse qu’il avait reçue en Russie l’incitait moins à voir dans l’Église de l’immense Empire la protectrice et la conseillère de la jeune Église de la Principauté, qu’à rechercher à travers elle l’appui politique de la Russie pour la Serbie.
Lui-même se montrait très libéral. On en a une preuve dans ses rapports avec Vuk Karadzié, qui furent toujours cordiaux. Sa correspondance avec le réformateur de l’orthographe serbe est particulièrement significative. Dans une lettre qu’il écrit à Vuk, le 5 juin 1862, le Métropolite déclare qu’il ne voit aucun inconvénient à ce qu’il y ait en Serbie deux traductions différentes de l'Évangile, au contraire de ce qui existe en Russie où une seule version est admise :
« Le temps décidera quelle est la meilleure traduction, l'important est de ne pas laisser le peuple sans les Saintes-Écritures 1 ».
Mihailo n’a pas été un réformateur de l’Église orthodoxe serbe. Il reçut celle-ci comme la lui avait transmise son prédécesseur, et, à part la loi sur les autorités religieuses de 1862, à la rédaction de laquelle il présida, son nom ne s’attache pas,comme celui de Petar, à des réformes fondamentales de l’Église. Tout au plus rappellera-t-on innovation la plus notable : la séparation de l’administration religieuse et de la justice d’Église.
MiHAILO FONDATEUR DE LA LITTÉRATURE RELIGIEUSE SERBE.
Le Métropolite Mihaïlo est le fondateur de la littérature religieuse serbe ? : avant lui, le Métropolite Petar s’était borné à la rédaction d'ouvrages pédagogiques, de grammaires et même de manuels d’algèbre, mais Mihaïilo s’était assigné la tâche de fournir aux jeunes prêtres de l’Église serbe formés en Russie un matériel d’enseignement apologétique et théologique supérieur à celui qui était nécessaire aux pasteurs de la première Église. Il ne saurait être question de faire l'inventaire fastidieux de toutes ces œuvres dont certaines n’eurent qu'un but d’édification sans grand intérêt historique #. Quelques-unes, toutefois, méritent une mention particulière, tel ce
* Arch. Acad. Roy. Serbe, n° 8307-3. Dans une autre lettre datée du 24 septembre 1862, Mihailo félicite Vuk d’une décoration conférée par la Russie et exalte les mérites de son œuvre (n° 8307-4).
Les deux traductions auxquelles fait allusion Mihaïilo, toutes deux de la Société biblique, sont celle de Stojkovié (dernière édition, 1834) et celle de Vuk Karadzié dont la 2e édition a paru en 1857.
? Voir art. de BoZié (N.), Gradja za istoriju crkvenog besednistva u nas dans le Vesnik Pravoslavne Crkve, 1900.
# Svetkovina 25-togodi$nje arhijerejske sluëbe
Müropolita srpskog Mihaila, Belgrade, 1880, p. 181.