FONDATION DE LA LITTÉRATURE RELIGIEUSE SERBE
Regard sur l’histoire de l’Église serbe (Pogled na istoriju Srpske crkve), que Mihailo écrivit dans sa jeunesse alors qu’il était encore un des étudiants de l’Académie spirituelle de Kiev. Cette étude, qui parut en 1856, a pu être considérée à juste titre comme le premier essai d'histoire ecclésiastique serbe 1, Après avoir rédigé plusieurs brochures d’édification religieuse comme le Journal de l’âme, en 1859, et signé des mandements adressés au clergé serbe, restés célèbres pour leur fermeté de ton et l'élévation de pensée, le Métropolite s’était, dès 1860, voué à la polémique qui correspondait mieux à son tempérament combattif. [l s’était appliqué à réfuter un certain Tschorkljan qui, dans un livre paru à Vienne, avait violemment attaqué l’Orthodoxie. Il est curieux de constater que le livre de Tschorkljan était destiné à la « Nation serbe ». C’était une des premières passes d’armes de Mihailo avec « les hérauts de la propagande jésuite », comme il appelait les écrivains catholiques romains. Si le Métropolite se révélait dès le début de sa carrière un ennemi farouche de cette propagande, il témoignait de plus d’esprit d'opportunité dans la question du rapprochement de l’Église orthodoxe et de l’Église anglicane. Nous avons déjà vu son attitude favorable à ce propos sous le règne du Prince Michel et nous savons que ce dernier s’était opposé, pour des motifs de politique intérieure, au voyage à Londres du chef de l’Église serbe 2. Or, en 1863, le Métropolite avait traduit en serbe la célèbre Lettre du Patriarche de l’Église orthodoxe catholique orientale sur l’Église orthodoxe adressée aux Anglais, destimée à exposer la doctrine de l’Orthodoxie en la confrontant avec la doctrine anglicane pour travailler ainsi au rapprochement futur des deux confessions *. Outre ces ouvrages d’apologétique, Mihaiïlo était l’auteur d’un très grand nombre de sermons, de discours, de mandements. On a conservé entre autres sa célèbre oraison funèbre des soldats tombés pendant le‘bombardement de Belgrade, qui a été considérée comme un des premiers modèles dela littérature religieuse patriotique. En 1865, Mihailo prononçait un grand discours à l’occasion du cinquantenaire de la libération de la Serbie, où il rappelait que «ce qui avait sauvé la Serbie et lui avait permis de passer par tant d'épreuves c’était sa foi inébranlable dans le Seigneur et son cœur héroïque qui lui avaient donné la force de briser les chaînes rouillées du bourreau asiatique * ». Cette éloquence patriotique resta
1 Jbid., p. 182.
2 Voir plus haut, p. 217.
8 Spetkovina 25-togodisnje arhijerejske sluëbe Mitropolita srpskog Mihaila, p. 186.
4 Jbid., p. 187.
longtemps gravée dans les cœurs serbes. Elle était dans le ton du nationalisme sentimental et démagogique des anciens libéraux.
Avec son patriotisme, Mihailo tenait à proclamer solennellement son loyalisme et son attachement à la dynastie, attachement qui, dans la suite, devait singulièrement s’affaiblir.
Créateur de la littérature apologétique et dogmatique, le Métropolite inaugurait aussi en Serbieun genre nouveau, celui desouvrages de morale et d'éducation sociale, ou comme nous dirions aujourd’hui, d'hygiène sociale : ouvrage de pédagogie infantile comme son Ensetgnement aux Mères pour l'éducation du petit enfant,ou précis à l'usage des adolescents, comme sa brochure sur la Majorité des jeunes filles: ou son Ami de la Jeunesse, ouvrages qui jouirent d’une grande faveur auprès du public religieux de Serbie 1.
Si l’on veut porter un jugement d'ensemble sur l’œuvre littéraire religieuse du Métropolite, il faut songer que ce n’était ni un Docteur de l’Église ni un réformateur : ses travaux sont presque tous inspirés soit par un esprit de polémique politique, soit par le désir de fournir aux fidèles serbes orthodoxes le matériel d’enseignement pédagogique et religieux qui leur manquait jusqu’alors.
Enfin, les parties de son œuvre‘consacrées à la polémique révèlent un esprit mordant et des qualités d’ironie et d’âpreté qui le placent au premier rang des polémistes serbes et permettent à l’historien, mieux que toutes les homélies et tous les mandements, d'évoquer l’ardente personnalité du Métropolite.
Parmi d’autres œuvres d'actualité, 1l y a lieu de citer également une brochure assez curieuse qui contenait le récit de la consécration religieuse du Knèze Milan et conservait minutieusement les détails de la cérémonie : Prières effectuées par le clergé, serment prêté par le Prince, enfin onction du Knèze selon un rite que le Métropolite déterminait pour l'avenir (Cin pomazanja sv. mirom Knjaza Srpskog Milana M. Obrenoviéa IV, Belgrade,1868) 2. Ce rite «reconstitué » un peu artificiellement, et qui empruntait ses éléments au couronnement : des rois serbes au moyen âge, n’avait pas seulement la valeur d’un retour aux traditions historiques, mais traduisait assez nettement l'intention de l’Église orthodoxe serbe et de son Pasteur, le Méiropolite Mihaïlo, de maintenir le rôle essentiel de l’Église dans cette cérémonie du Sacre royal. Aïnsi les libéraux, en même temps qu'ils s’efforçaient d'obtenir la reconnaissance des droits souverains de l’Assemblée Nationale dans laquelle ils voyaient l’expression suprême du « Peuple » et qu’ils persistaient à nommer le Prince l’Élu du Peuple, ne craignaient pas, par une singulière contradiction, de
1 Ibid., p. 188-189.
2 Jbid., p. 188.